Vi'isi/icullon française, p. li
REJETS ET ENJAMBEMENTS. i.iO
admet, chez les petites gens, les divertissements grossiers qu'elle se refuse à elle-même.
Je ne citerai que les cas où dans ses tragédies, voire dans ses meilleures, Racine a cru ne pas déroger en pratiquant Tenjanibement : il l'emploie même assez souvent, puisqu'on en pourrait citer en tout une centaine :
Non, de quelque douceur que se flatte votre âme,
Vous n'êtes qu'un tyran. — Je le vois bien, Madame, d, 57:i, 10î)k;
Honteux d'avoir poussé tant de vœux superflus,
Vous l'abhorriez; enfin vous ne m'en pariiez plus. (Il, t*2, 30.)
Ses yeux s'ouvraient, Pylade; elle écoutait Oresie,
Iaiî parlait, le plaignait. Un mot eût fait le reste. (H, 78, 7*0.)
Soil qu'ainsi l'ordonnât mon amour ou mon père,
.N'importe; mais enfin réglez-vous là-dessus. (Il, iOO, 1195.)
Non : je la crois, Narcisse, ingrate, criminelle.
Digne de mon courroux; mais je sens malgré moi.... (M, :{00, 937.)
L'aimable Bérénice entendrait de ma bouche
Qu'on Tabandonne! Ah! Heine, cl qui l'aurait pensé? (II, Ul, 837.)
.Mais pour vous épargner une injuste prière.
Adieu : Je vais trouver Hoxane de ce pas,
El je vous quille. — Et moi je ne vous quille pas. (II, .'ilt, 700.)
Déjà siir de mon cœur à sa flamme promis.
Il s'estimait heureux : vous me l'aviez pt^rmis. (III, 212, 1210.)
Il soutient qu'.Vricie a son cœur, a sa foi, fdll, 373, 1 188.)
Qu'il l'aime. — Quoi, Seigneur? — Il l'a dit devant moi.
Je l'ai trouvé couvert d'une aiïreuse poussière,
Hevétu de lambeaux, tout pâle. Mais son œil. (III, '^93, V39.)
Auras-tu donc toujours des yeux pourne point voir, [illl, OU, 107.)
Peuple ingrat? Quoi? Toujours les plus grandes merveilles.
<!ommc votre fils? — Oui.... Vous vous taisez? — Quel père
Je quitterais! Et pour.... — lié bien? — Pour quelle mère.
[(III, 04;i, 700.)
J'en passe, non pas des meilleurs, car j'ai pris les plus intéressants, mais de très incontestables. Il reste à conclure.
Quoiqu'il y ait, on le voit, dans Racine beaucoup plus d'enjambements qu'on ne le suppose en général, le nombre est encore très peu considérable, relativement à la proportion qu'on en pourrait trouver ebez les grands romantiques. (]e petit nombre tient probablement au parti que Racine en voulait tirer. (iOmme le remarque justement M. de Gramont, l'effet i[ue Ton veut obtenir ainsi sera d'autant plus puissant (ju'il sera plus rare *. La surprise qu'excile
1. M LVnjanibcmenl, dans les vers français, comme le rejel dans les vers latins, met à la disposition du poète de nouveaux elTets harmoniques, sans
celte forme insolite éveille plus vivement Tatlention sur la pensée qui y est contenue. Et c'est ainsi que, dans quelques-uns des cas cités, nous voyons Racine mettre de cette façon en vive lumière, en plein relief, une pensée qu'il veut rehausser. .
Pour le plus grand nombre des enjambements, pour ceux en particulier que nous n avons pas cités comme moins intéressants, et en englobant pour cette explication tous les cas analogues, depuis le rejet douteux jusqu'à l'enjambement certain, je dirai que Racine a voulu ainsi, en l'occasion, donner à ce vers que Ton présente comme trop régulièrement solennel, un certain naturel, j'oserai même dire une certaine familiarité, puisqu'il considère, nous l'avons vu, comme une élégance l'apparence de l'improvisation (VI, 199). « Du moment, écrivait Victor Hugo à Tenninl, où le naturel s'est fait jour dans le langage théâtral, il lui a fallu un vers qui pût se parler '. » Comme le naturel apparaît plus rarement chez Racine que chez nos modernes, ou, pour mieux dire, comme la grandeur est chez notre poète la loi générale, et que la pensée ne descend que par exception jusqu'aux proportions humaines, l'enjambement, qui ramène la solennité de l'alexandrin au laisser-aller du vers romantique, se montre, lui aussi, très rarement. On en a fait, depuis Racine, un usage plus fréquent, sans aller toujours jusqu'à l'abus. Mais, pour apprécier à sa juste valeur le courage, l'audace même que Racine a dû déployer, il faut le comparer non pas à ses successeurs très lointains, mais à ses contemporains immédiats : alors que presque tout le monde, à la fm du xvii*' siècle, s'incline, bon gré mal gré, devant l'autorité de Malherbe restaurée par Boileau, Racine montre une fois de plus, après La Fontaine et Molière, que le génie a ses raisons qu'un talent raisonnable ne connaît pas. Il ne s'insurge pas en théorie, parce que l'insurrection ne convient plus à son tempérament assagi par Tâge. Mais doucement, poliment, et obstinément, il n'en fait qu'à sa tête.
nuire le moins du monde à ceux qui résultent de la mesure et de la rime.... En somme, l'enjambement, pour conserver toute sa portée, doit, ce semble, rester dans les vers à l'état d'exception » (p. 65). {. Lettre-préface à Wilhehn Tenninl, Prosodie de V École tvmantique.
Licences. Inversions. Chevilles.
Parmi les licences poétiques qu'on attribue à Racine, beaucoui) peuvent s'expliquer, en dehors de Tutilité apparente qu'elles présentent pour faciliter le vers, par révolution de Torthographe, de la prononciation et de la syntaxe, depuis le xvii*^ siècle jusqu'à nous. Dans un plus petit nombre de ces licences, on constate des différences entre la pratique de Racine et celle de son temps, parce que Tusagc courant change plus vite que Tusage de la poésie, où Taulorilé des maîtres maintient chez leurs successeurs des formes déjà vieillies. Enfin on ne trouve qu'à Tétat de raretés les véritables licences, c'est-à-dire les cas où le poète écrit en vers autrement qu'il n'écrirait en prose, uniquement pour se faciliter la rime, ou pour arriver plus facilement au chiffre de syllabes qu'il doit atteindre. On trouve chez Racine ces trois sortes de licences pour l'orthographe.
Ne semble-t-il pas en effet qu'il y ait une impardonnable licence dans ce vers :
Polynice, Etéocle, ïocasie, Antigone. (I, 483, 1509.)
Et pourtant le poète ne fait que profiter de Tancienne confusion entre Tletle J, ou même de l'orthographe antique. On serait encore tenté de se récrier devant ces rimes :
Qu'Hermione est le prix d'un tyran opprimé; Que je le hais; enfin, Seigneur, que je Vaimè *? Vaincu, chargé de fers, de regrets consumé, Brûlé de plus de feux que je n*en allumé -.
Louis Racine trouve ces rimes fautives. D'Olivet au contraire prend le parti du poète qui n'a pas imaginé là une orthographe fantaisiste pour les besoins de son vers, mais qui a simplement utilisé un vieil usage '. Si Racine écrit conte pour compte, c'est parce
i. Il, iOO, 1192. H Ce mol est écrit aim^ dans Tédition de 1697. » Note de M. Mesnard.
â. II, 56, 320 : u 11 y a allume au lieu de allumai dans les diverses éditions publiées du temps de Racine » (note de TÉditeur).
3. L. Racine, I, 138. — c» M. Racine le fils s'étant imaginé que ces rimes consumé, allumé pouvaient être critiquée?, il ne sera pas inutile qu'on sache que
(luaii temps Av Vaugclas on hésilc encore cnlre les deux orthographes, et ((lie par conséquent le poète a le droit d'opter entre re> deux formes. S*il écrit :
De tous leurs sentiments venez me rendre conte, Je vous rendrai moi-môme une réponse pronle ^
comme il rimerait tout aussi exactement avec Torthograplie actuelle, c'est donc simplement que celte graphie lui parait meilleure pour rendre la vraie prononciation. Lorsque Racine semble modifier l'orthographe d'un mot, il suit une règle générale, et ne crée pas une exception : ([usuulû (siïi rimer ?nenassé a\ec pressé, c'est qu'il écrit partout et toujours menasser, une menasse '.
Les suppressions de lettres également ne sont qu'apparentes; c'est-à-dire, nous croyons qu'il supprime une lettre pour la régularité de sa rime, alors qu'il se contente de suivre un autre usage que le nôtre. Ainsi il met :
Et sans sortir du joug où leur loi la condane, 11 faut qu'un fils naissant la déclare Sultane,
parce que, dans le corps d'un vers, il écrit :
Je condannai ses pleurs *.
11 suffit de connaître un peu l'histoire de la langue pour savoir qu'il n'y a pas la moindre licence dans ces vers :
Visir, songez à vous, je vous en twevU:
El, sans compter sur moi, prenez votre parti. (Il, 506, 579.)
Même dans l'exeniple suivant, (|ui paraît plus bizarre,
Au tumulte pompeux dWthène et de la cour (III, 307, .'<2i.
il n'y a pas d'anomalie, car, en 1685, Mourgues écrit : '< Athènes et Aihi'ne. Quelqu'un a avancé que le dernier est plus poétique. Mais
je remarque que le premier est plus usité parmi nos poètes On dit
de même Thi'bes ou Tlivhe *. »
de faire rimer aux yeux un participe avec un prétérit, ce n'est pas une invention moderne, car il s'en trouve de fréquents exemples dans nos vieux poètes, et, sans aller plus loin, dans le Plularque d'Amyot. » (D'Olivel. p. 341, 342.)