RÈGLE III
« Il ne voulait pas aussi, dit Racan, que Ton rimât les mots qui avaient quelque convenance, comme montagne ti campagne, défense et offense, père et mère, toi cl moi, » (1, lxxxii-iu). A prendre ce mot « convenance » au sens que lui donne Tédileur, « rapport », je ne vois guère que les deux derniers exemples qui présentent quelque analogie. Pourtant Malherbe, malgré la confusion apparente de sa pensée, voit nettement une chose : il ne faut pas employer de rimes qui s'appellent si bien l'une l'autre qu'un simple débutant puisse, étant donné le premier vers, deviner le mot qui terminera le second, comme laurier et guerrier, chez Corneille, nuée el huée chez Victor Hugo. Malherbe ne veut pas non plus que la rime soit tellement simple qu'elle ne cause aucun étonnement en arrivant, que le lecteur puisse se dire : j'en aurais bien fait autant. C'est conformément à celte indication
1. IV, 393. Par une petite erreur, Malherbe appelle cela une rime du simple et du composé : ibxd.^ note 1.
qu'il condamne les rimes de noms propres comme Thessalie et Italie y Castille et Bastille^ Alexandre et Lysandre : « et sur la fin il était devenu si rigide en ses rimes qu'il avait même peine à souffrir que Ton rimât les verbes de la terminaison en ^r qui avaient tant soit peu de convenance » (I, lxxxiii). La pensée, on le voit, se précise : en somme, Malherbe ne veut pas que Ton fasse rimer ensemble les mots de môme ordre; il trouve mauvaise la rime à^ patrie et de vie (IV, 330), parce que ce sont deux substantifs; de cruel et de criminel (IV, 306), parce que ce sont deux adjectifs; quand Desportes fait rimer ensemble croire et boirCj Malherbe, pour la môme raison, trouve que c'est une triste rime (p. 447). En résumé, toutes ces critiques de détail et la règle un peu obscure du début peuvent s'unifier dans une formule plus nelte : Malherbe condamne la rime facile * .
C'est pour cela que nous le voyons exiger la rime « pour les yeux aussi bien que pour les oreilles » (I, lxxxii), ne pas se contenter de l'identité de son la plus complète, quoique le vers s'adresse à Touïe et non à la vue. Il ne permet pas « de rimer indifféremment aux terminaisons en ant et en ent, comme innocence et puissance, apparent et conquérant , grand et prend » (ibid.). Pourtant au xvn® siècle, aussi bien que de nos jours, l'oreille, dans les deux cas, ne perçoit que le seul et môme son an; ce qui le prouve bien, c'est que, dans l'édition de 1723, orthographiée conformément à la prononciation parisienne, on trouve imprimés pcUiance, sciance, incontinant, permanant^ panchant^ différant^ apparant, etc. N'importe : Malherbe trouve que dans Desportes contenance et sen-
1. Il y a de bonnes raisons à donner à Tappui de cette loi qu'il formule sans l'expliquer. La justification de cette règle est fournie par Kdélestand du Méril, quoiqu'il paraisse en ignorer le principal auteur : « Les rimes qui marquent le mieux la mesure sont les plus frappantes, celles dont la rencontre éveille et retient plus longtemps Taction de la pensée; ainsi les plus vicieuses sont des mots identiques, ou dérivés d'une racine commune; leur rapport est trop habituel et semble alors trop naturel pour que l'on y rattache aucune valeur rythmique.... Le môme principe oblige d'éviter... ces rimes banales que l'on a vues trop souvent associées ensemble pour attacher désormais aucune idée à leur rencontre.... On sent, au reste, que toutes ces règles sur l'insuffisance de la rime sont subordonnées aux ressources de la langue. » {Essai philosophique sur le principe et les formes de la versification, 1841, p. 118-H9).
tence riment comme un four et un moulin (IV, 266); même remarque pour vaine et arène (p. 445); c'est mal rimer que de mettre ensemble saine et promène (p. 347). On doit, pour toutes les différences d'orthographe, consulter et suivre aveuglément l'étymologie, même lorsque le son d'un mot n'est en rien modifié *. Cette sévérité peut paraître un scrupule exagéré ici : elle est fort à sa place dans la règle suivante.
Malherbe veut que l'on satisfasse l'oreille aussi exactement que possible. Aussi condamne-t-il la rime d'une brève et d'une longue. Gomme la quantité des voyelles a beaucoup changé de son temps au nôtre, il est bon de prendre les exemples qu'il donne lui-même : « Il ne voulait pas, dit Racan, que Ton rimât à fïame, parce qu'il l'écrivait et le prononçait ainsi avec deux m : flamme, et le faisait long en le prononçant; c'est pourquoi il ne le pouvait rimer qu'à épigramme. » (I, LxxxiH.) Il semble , d'après ce compte rendu de Racan, que Malherbe considère comme longue une voyelle suivie d'une double consonne. C'est probablement d'après celte théorie qu'il trouve mauvaise la rime de femme et à'âme (IV, 352), de glace et de masse : « c'est une longue rimée avec une briève » (p. 251). Mais cette hypothèse n'est qu'une hypothèse, car nous le voyons critiquer la rime de ville avec dislille (p. 383) sans dire pourquoi, et condamner la rime du même mot, écrit différemment il est vrai, distile, avec débile : « mauvaise rime, dit-il : distile a la pénultième longue, et débile la courte » (p. 327). L'important du reste ici n'est pas de savoir quelles étaient les longues et les brèves pour Malherbe, mais de noter cette première recommandation impérative : une longue ne doit pas rimer avec une brève.
i. Qui ne sait que toule la court
Comme à des théâtres accourt. (I, 112, 110.)
«... Par celte raison d'étymologie, il fallait écrire court et non pas cour. Noire poète n'est pas à reprendre d'avoir rimé court et accourt. Mais ceux qui riment cour avec les mots qui se terminent en our sont encore moins à reprendre; car on prononce cour et non pas court. Et cependant j'apprends de M. de Racan que Malherbe ne pouvait soufTrir les poètes de son temps qui rimaient la cour avec ces mots qui se terminent en our, • Ménage, p. 421-422.
On ne peut pas non plus faire rimer ensemble une voyelle et une diphtongue avec synércse : après ces deux vers de Desportes,
A ton objet mon œil se rassérène, Et ne connais ni tristesse ni peine,
Malherbe écrit : « Rassérène n'a point de diphtongue en sa pénultième, peine en a une » (p. 258).
On ne peut pas mettre à la rime deux diphtongues lorsque Ton fait la diérèse pour Tune et non pour Tautre :
Et moi je montre mon lien, Heureuse marque de mon bien.
Malherbe remarque que Desportes fait là une faute, parce que la monosyllabe bieii rime avec lien qui est dissyllabe * .
C'est à peu près pour la môme raison qu'il condamne les « rimes de Chartres' ». Les gens du pays Charlrain et de TOrléanais prononcent en effet le son eUy par exemple le participe passé d'avoir, eUy en deux syllabes : e-u '. C'est donc une rime très faible pour l'oreille et très provinciale, que d'apparier par exemple dure et heure prononcé hé-ure. Aussi Malherbe se montre-t-il sévère, et à juste titre :
Quand il a fait un cours, sa force diminue, Et sans plus requêter il va branlant la queue.
« Rime qui ne vaut rien, dit-il, elle est de Chartres. » (IV, 462.)
Car je veux en peu d'heure Voir la fin de ma vie, et du mal que j'endure.
« Rime de Chartres », dit-il encore (p. 419).
Malherbe du reste, étant plus large en matière de géographie qu'en versification, étend fort loin les limites de la prononciation chartraine, car, après ces deux vers :
0 temps, qui du haut ciel la vitesse mesures, Las ! retourne, disais-je, à mesurer les heures,
1. IV, 287. Cf. Bellangcr, Études sur la rime française, p. 273-275. Je ne sais sur quoi s'appuie le Père Delavenne, pour avancer ceci : « Une. diphtongue rime bien avec une finale qui a les mêmes lettres, mais qui forme deux syllabes ». Traité de versification française, p. 20.