‹ L'évolution du vers français au dis-septième siècleChapitre 37 sur 224 · VUI · texte numérisé non relu

VUI

Les Chevilles.

Il était difficile d'étudier cette particularité dans le chapitre des licences poétiques, car rien n'est moins poétique; et, sans partager la sévérité de Musset, sans dire avec lui que

Le dernier des humains est celui qui cheville,

il est impossible de ne pas prendre pour de simples paradoxes les divers raisonnements de Théodore de Banville sur les mérites de la cheville '. Il vaut mieux dire que la cheville est une fatalité pour les poètes qui écrivent beaucoup, et que, insupportable dans les pièces courtes qui exigent la perfection, elle n'est plus qu'un péché véniel dans les œuvres de longue haleine, poèmes épiques et poèmes dramatiques. Il n'y a pas de poète français, moderne ou ancien, chez qui l'on ne trouve des mots inutiles pour le sens et pour Tharmonie, et destinés par conséquent à faire le vers. Outre les mots de simple remplissage, placés à Tintérieur, il y a encore les mots postés à la lin, et dont Tunique raison d^être est qu'il faut rimer.

Malherbe avait pour toutes ces chevilles un profond mépris : « Quand on lui montrait, dit Racan, quelques vers où il y avait des mots superflus, et qui ne servaient qu a la mesure ou à la rime, il

1. Pelil Traité de poésie française, p. 62. Plutôt que de dire moi-même ce que je pense de celle lentative manquée, j'aime mieux citer un maître qui connaît à la fois la Ihéorie et la pratique des vers français, M. Anatole France : « M. de Banville... a exposé ses théories poétiques dans un pelit manuel de poésie qu'on lit avec agrément, mais qui ne témoigne pas de beaucoup de savoir ni de réflexion. C'est de la métaphysique de rossignol. Au demeurant, la théorie du vers français est obscure et difficile, et ce n'est peut-être pas affaire aux poètes à la constituer. • Annales politiques et littéraires, 4 décembre 1892, p. 358.

disait que c'était une bride de cheval attachée avec une aiguillette *. » L'image était peut-être plus nette, pour les contemporains que pour nous; mais la pensée est très claire : c'est un blâme formel. Le Commentaire sur Desportes n'est pas pour diminuer cette impression :

Amants qui vous plaignez de votre ardent vouloir, D*aimer en lieu trop haut, de n'oser vous douloir,

dit Desportes. « Cela s'appelle qu'il veut rimer », riposte Malherbe. (IV, 250.) Et les poésies de Desportes sont criblées de notes comme ceci : cheville, bourre, vent, moellon *. Quelquefois Malherbe développe sa critique. Sur ce vers :

Le pouvoir du destin ou du sort inconstant,

il observe que Desportes « fait ici deux morceaux d'une cerise. Quelle subtile distinction peut-il alléguer entre le sort et le destin? Les poètes n'y en font point, s'ils ne veulent cheviller, comme il fait ici ». (IV, 385.) Comme chez Malherbe les critiques littéraires prennent facilement la tournure d'une invective, nous trouvons à la suite de ce vers :

0 chauds regards, 6 beautés nonpareillcs,

cette aménité : « Sottise, pour rimer à veilles ». (IV, 441.) La colère le transporte lorsqu'il rencontre quelque pauvreté comme celle-ci :

Si tu ne dois pourtant y demeurer ainsi.

Cela lui parait une « cheville chevillissime » (p. 417). L'ombre môme de cette faute lui parait bonne à souligner : il condamne comme suspect de cheville ce vers :

Ayant trois ans entiers toute Rome asservie, L'invincible César ^....

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