‹ L'évolution du vers français au dis-septième siècleChapitre 36 sur 224 · Y, LX et suiv · texte numérisé non relu

Y, LX et suiv

L'ivOL. DU VERS m. 5

Malherbe remarque que « puisqu'il y avait un article à la peur^ il en fallait un à amour » (IV, 388), Ce qui ne rempêche pas d écrire pour son propre compte :

Grandeurs, richesses, et Tamour. (I, 287, 35.)

Il est vrai qu'il met de même en prose : « Il m'en faut pour cette ville et pour Provence » (IV, 67). Mais cet exemple-ci n'est pas une circonstance très atténuante, car Malherbe prétend que la poésie et la prose ne doivent pas avoir la même syntaxe*. C'est surtout pour les inversions que la chose est sensible. Car, comme tout son siècle, il les considère comme une beaulé *. S'il les critique souvent chez Desporles, ce n'est donc pas que le procédé lui déplaise : c'est l'application du procédé qui lui semble défectueuse. Il critique l'inversion, quand elle est inutile :

Qu'étant de vous vaincu je m*estime vainqueur. (IV, 354.)

Il demande à quoi cette « transposition » peut servir, et en effet on ne voit pas quel gain le poète a cru pouvoir faire en modiQant l'ordre logique :

Qu'étant vaincu de vous je m*estime vainqueur.

Il n'aime pas les inversions où la pensée se contourne péniblement :

Quoi! mon cœur, d*endurer n'es-tu donc pas lassé, lui semble une « transposition cruelle » (p. 459). Celle-ci :

Je vais trouver les yeux qui sain me peuvent rendre,

est « fâcheuse » (p. 273). Desportes ayant écrit :

Ayez de votre honneur, et non de moi, pitié.

1. « Pour les poètes, ce serait démonter des cavaliers, comme disait Malherbe, que de les mettre en prose, ces deux genres d'écrire ayant des formes difTérentes qui ne s'entr*accommodent pas. » (Lettre de Chapelain à Saint- Fleuret, II, 413, note.)

2. u Après les phrases consacrées à la prose, il n'y a rien qui rende les vers plus prosaïques (ce qui est un des plus grands défauts des vers) que ces expressions sans renversement. » (Ménage, p. 483.)

Malherbe remarque que « la transposition de ce vers Je rend dur » (p. 301). Son critérium, dans tous les exemples que je viens de citer, est purement subjectif : ces inversions déplaisent à son oreille de poète, et peut-être aussi à son esprit jaloux : ne céderait-il pas surtout à la rage de critiquer Desportes? Le lecteur impartial n'est pas toujours de Tavis de Malherbe. On serait peu tenté de souscrire par exemple à ce jugement tranchant : « cette transposition ne vaut du tout rien », pour ce vers dont le mouvement paraît au contraire assez heureux :

Aux célestes beautés mon âme accoutumée. (IV, 331.)

Heureusement Malherbe trouve un terrain plus ferme, un principe objectif, lorsqu'il critique toute inversion qui nuit au sens. C'est à ce titre qu'il condamne un ordre de mots contraire à la logique. Desportes ayant mis :

D*un tel bruit vient frapper ton âme et ton oreille»

« il devait, remarque Malherbe, dire : t07i oreille et ton âme. Quelque pédant trouvera ici d'une figure uorepov Trpo-rspov; pour moi, j'y trouve une sottise » (p. 396). Cela n'est pas une boutade, mais une théorie, car plus loin, à propos de ce vers :

Je jure et vous promets de si bien m'employer,

« il devait dire, observe encore Malherbe : Je vous promets et je voies jtirCy et ne faut point ici alléguer uorspov irpoTspov, car c'est une sottise et non pas une figure » (p. 408). La faute est encore plus grave lorsque l'inversion, au lieu de fournir simplement, comme plus haut, matière à controverse, présente une obscurité. Rien n'est plus solide que la doctrine de Malherbe sur ce point. Desporles met :

0 ciel clément, si juste est ma prière. Guéris sa vue....

« Cette transposition du juste est mauvaise, prononce l'aristarquc ; car il veut dire : si ma prière estjuste, et il semble qu'il dit : ta?it juste elle est » (p. 342). Ces faiblesses indignent Malherbe si fort qu'il éprouve le besoin de traduire son indignation en latin. Ce vers de Desportes :

L'hiver de vqtre teint les fleurettes perdra,

lui arrache cette exclamation : Qtio me ver tara fiescio (p. 345). Desportes aurait beau jeu à souligner chez son critique des fautes analogues. N'y a-t-il pas une transposition cruelle dans ce vers :

D*£spagnols abattus la campagne pavant? (I, 26, 4.)

N'est-il pas fâcheux, voire dur, d'écrire :

Celle qu*avait Hymen à mon cœur attachée

Au marbre que tu vois sa dépouille a cachée? (I, 223, 1.)

N'éprouve-t-on pas quelque peine à comprendre le distique suivant :

Et quel Indique séjour

Une perle fera naître? (I, 24, 18.)

Enfin Desportes n'aurait-il pas le droit de s'écrier à son tour en latin ou en français : Je ne sais comment il faut tourner et retourner ce passage-ci pour le comprendre :

Nous savons quelle obéissance

Nous oblige notre naissance

De porter à sa royauté? (I, 85, 31.)

Certes le tort de Malherbe n'a pas été d'introduire l'inversion dans ses vers, puisqu'il l'admettait dans sa prose \ Il ne la considérait pas comme une licence, mais comme une beauté poétique.

On le voit : des deux systèmes que j'ai indiqués sur la licence au début de ce chapitre, Malherbe a essayé de suivre le second, le meilleur, et a quelquefois versé dans le premier *. C'est l'éternel

Video meliora proboque.

Détériora sequor.

Son tort a été de mettre sa pratique en contradiction avec ses théories, ou, si l'on préfère, de se montrer plus sévère pour

1. « Il ne s'en parle du tout plus. » (III, 92.) « Je les vous envoie. « (lU, 53.) Cf. Lexique, Introduction grammaticale^ Y, lxiv-lxviii. — Cf. Vaugelas, Remarques^ l. 11, p. 397-398 : « Voici une construction pervertie qui néanmoins est fort bonne : De ce qui est le plus cher et le plus estimable^ il ne fait point decompie^ dit M. de Malherbe.... Construction violée, mais façon de parler élégante et en prose et en vers : Qui me croit absent, il a tort, dit M. de Malherbe. »

2. C'est d'autant plus étonnant que, Ronsard ayant admis hautement la théorie des licences poétiques (Œuvres, Bibliothèque Elzévirienne^ II, 17.), MaU herbe aurait dû la proscrire impitoyablement.

Desportes que pour lui-même. C'est là une des petites taches qu'il faut bien reconnaître dans la versification de Malherbe : elle choquait peu, à vrai dire, ses contemporains, qui connaissaient mieux sa pratique que sa doctrine, et qui de plus trouvaient l'inversion belle même en prose. Cette dernière excuse est inacceptable pour une faute que les lecteurs du xvii® siècle devaient trouver aussi grave que ceux du xix® : les chevilles.

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