Tallcmant. î, 303-30i
2. 1, 350. — Cf. les lettres à son cousin du Bouillon — Malherbe, IV, 41-48.
LE LYRISME. Ta
forment sa principale force : c'est le plus solide arc-boutant qui soutienne le monument qu'il élève. Il pensait déjà ce qu'Alfred de Vigny devait écrire plus tard :
J'ai mis sur le cimier doré du gentilhomme Une plume de fer qui n'est pas sans beauté.
Et Ton ne peut pas dire, pour continuer mes emprunts aux poètes» que rien d'humain ne batte sous l'épaisse armure du gentilhomme, car Tamitié a été le sentiment le plus délicat de son cœur. Nous ne comprenons plus, il est vrai, l'amitié, et peut-être ne Ta-t-on jamais comprise même au temps de Malherbe, ainsi qu'il la pratiquait luimême. Sans doute le type antique de l'amitié se modifie au xvii® siècle : Pylade n'est plus que le confident d'Oreste; encore Oreste aimet-il Pylade. Mais Malherbe est surtout le Mentor de ses amis, un Mentor qui ferait grise mine dans le Télémaque de Fénelon. 11 y a de l'honnêteté dans les avis rigides que Malherbe donne à Racan, qui a eu l'imprudence de lui demander conseil sur son mariage : « Je vous crie merci de vous persécuter comme je fais; mais je prends trop de part à vos intérêts pour en user d'autre façon. Ceux qui donnent des conseils indulgents à leurs amis leur veulent plaire; ceux qui en donnent de libres ont envie de leur profiter. Dieu veuille que vous avertissant de ne perdre point votre temps, je ne perde point le mien. » (IV, 33.)
Il y a surtout de la rudesse, et la raideur de la vieillesse impitoyable, dans la façon dont il lui parle de la femme qu'il veut épouser : « Si elle venait ici, vous seriez perdu, car elle se moquerait de vous sur votre moustache; et s'en moquant au lieu où elle est, votre déplaisir est moindre, d'une chose que vous ne voyez pas. Je suis complaisant à l'accoutumée, c'est-à-dire incomplaisant tout à fait. Mais je n'y saurais que faire. Il n'y a moyen que je force mon humeur : elle est bonne; je voudrais que la vôtre lui ressemblât. » (IV, 23.) Doit-on, comme un de ses plus récents commentateurs, penser que « cette rudesse d'écorce ne fait que recouvrir un fonds de bonté réelle, qui apparaît bientôt au coin des lèvres sous forme de sourire * »? Il faut avoir de bons yeux pour voir tout cela, car, si la bonté est réelle, elle est bien au fond, et couverte d'une écorce singulière-
i. Allais, p. 62.
ment épaisse et rude. Pourtant c'est un des meilleurs côtés de Malherbe *. L'amitié paraît avoir été la passion la plus douce de sa vie, la plus poétique aussi, car c'est elle qui lui a dicté ses plus beaux vers :
L*Orne comme autrefois nous reverrait encore, Ravis de ces penscrs que le vulgaire ignore, Egarer à Técart nos pas et nos discours; Et couchés sur les fleurs comme étoiles semées, Rendre en si doux ébat les heures consumées, Que les soleils nous seraient couKs. (I, 58.)
Encore est-ce aux mûnes de Tinconnu Damon qu'il s'adresse. On préférerait trouver dans son recueil quelques vers dédiés à Racan, rappelant ceux qu'Horace envoyait à Virgile. Sans pousser trop loin l'exigence, on peut dire que l'amitié est comme une oasis dans ce cœur aride comme le désert. Elle n'est pas du reste la seule, car on trouve plus d'une fois dans sa correspondance un sentiment que les hommes d'aujourd'hui apprécient justement : sans en faire un philanthrope ni un socialiste, on constate avec plaisir qu'il n'est pas indifférent aux souffrances du peuple '. S'il désire la paix, c'est surtout pour les pauvres gens, ruinés partout où passent les troupes. (III, 164.) La paix faite, il est frappé de l'inégalité des conditions, de l'injustice des préjugés, qui ne trouvent jamais scandaleuse la conduite des grands, qui réservent les châliraenls ignominieux aux petits. (III, 306.) Au contraire il s'incline devant la véritable opinion publique, c'est-àdire devant le jugement du peuple : on ne saurait jamais complètement faillir, lorsqu'on est de son côlé '. Il est à regretter, pour la gloire de Malherbe, que cet excellent sentiment apparaisse seulement dans ses lettres, et que, dans ses odes, le poète courtisan n'ait jamais pris le parti des petits *. Lorsque nous aurons cité un éclair de patriotisme,
i. De plus il a su se faire aimer : Peiresc est tout prêt à se mettre en avant <i pour Tamour du pauvre M. de Malherbe, que j'ai aimé comme mon propre père » {Lettres^ 11, 161).
2. Malherbe possédait donc en lui-même la source peut-être la plus abondante de sentiments poétiques : V. Hugo en avait montré la richesse par son exemple : Guyau l'a analysée scientifiquement : « L'émotion artistique est essentiellement sociale; elle a pour résultat d'agrandir la vie individuelle en la faisant se confondre avec une vie plus large et universelle. Le but le plus haut de l'art est de produire une émotion esthétique d'un caractère social. » {Vart au point de vue sociologique, p. 21.)