Arnouid, Anecdotes inédites, p
posée, monument de vanité sèche, où Téloge de celle qui n'est plus tourne à la glorification de celui qui reste : « Veux-tu savoir que fît mon père au conflit de cette maladie? tout jusqu a la témérité. Sa piété fut inexpugnable aux conseils que ses amis lui donnèrent de me quitter. Il me vit abandonnée de tout le monde et demeura seul auprès de moi. Je ne pris ni viande ni remède d'autre main que de la sienne. Je fus portée entre ses bras partout où le chagi'in me fit désirer d aller. » (I, 361-362.)
Pour son fils, assassiné dans une rixe plutôt que tué en duel, le ressentiment du vieillard est tel qu'il néglige la dureté de Thiver pour aller solliciter la punition du coupable, qu'il oublie son âge pour vouloir venger lui-môme son enfant. Mais ce sentiment, respectable à son début, prend vile dans le cœur de Malherbe, par idiosyncrasie, la forme d*une haine aveugle, qui lui fait embrasser toute une race dans son animad version, sous prétexte que le meurtrier étaitjuif. (IV, 74,131.)
Que ses sentiments de père se changent en haine et en vanité, ou qu'ils restent de l'amour, ils pourraient donner naissance à quelque mouvement lyrique, si les passions altruistes dans le cœur de Malherbe étaient assez fortes pour créer. Mais ici encore nous éprouvons une déception totale. Sans avoir le droit de demander au poète les merveilleuses effusions que Victor Hugo a su tirer de son âme de père, nous devons constater une véritable banqueroute, si nous essayons d'établir, pour le parli poétique qu'il a voulu tirer de ses affections de famille, le bilan du bon et du mauvais : dans un méchant sonnet sur la mort de son fils, on trouve cette pauvreté d'esprit et de cœur : l'antisémitisme violent et borné. (I, 276.) Dans sera chef-d'œuvre, la mort de Rosette, on lit ces deux stances impardonnables :
De moi, déjà deux fois d'une pareille foudre
Je me suis vu perclus, Et deux fois la raison m'a si bien fait résoudre,
Qu'il ne m'en souvient plus.
Non qu'il ne me soit grief que la terre possède
Ce qui me fut si cher; Mais en un accident qui n'a point de remède,
II n'en faut point chercher*.
1. !, 42-43. M. Allais, quoique très favorable à son auteur, le condamne sévèrement sur ce point, p. .356-351.
Cette sécheresse de cœur suffirait presque à elle seule à expliquer la froideur glaciale de Tœuvre de Malherbe : nous en avons pourtant une meilleure raison encore. C'est que, de tous les poètes qui ont vécu à la cour de France, Malherbe a été le plus courtisan. Un bon chartreux, qui était presque son contemporain, lui en faisait un singulier mérite, en toute naïveté : « Malherbe était né avec un génie heureux pour la poésie, principalement pour la poésie lyrique. II avait de l'élévation dans Tcsprit, de la noblesse dans les pensées, et de la force dans l'expression. En un mot, Malherbe savait louer, ce qui est tout dire en ce genre de poésie *. » Malherbe est en effet le plus parfait des courtisans, ainsi qu'il appert de cette lettre à Louis XIII : « Sire, les bons sujets sont à Tendroit de leur prince comme les bons serviteurs à Tendroit de leurs maîtresses. Ils aiment ce qu'il aime, veulent ce qu'il veut, sentent ses douleurs et ses joies, et généralement accommodent tous les mouvements de leur esprit à ceux de sa profession. Pour témoigner à Votre Majesté que je suis de ce nombre, etc. » (IV, 116.) Sa conviction sur ce point ressemble à de la foi, et c'est aussi, tout au moins en apparence, sur la religion qu'il fonde sa théorie; après le roi de droit divin, voici le courtisan par devoir religieux : les rois « sont les lieutenants d'un maître qui leur fait telle part de son pouvoir absolu sur les choses de la terre, qu'il faut avoir une stupidité fort approchante de celle des bêles pour mépriser d'être en leurs bonnes grâces, et ne craindre pas de tomber en leur indignation » (I, 391). Naturellement leurs ministres, émanation de leur toute-puissance, participent à la piété de Malherbe, qui leur voue un culte de dulic : s'agit-il de célébrer Richelieu? « Je suis vieil, écrit-il à Peiresc, et par conséquent contemptible aux Muses qui sont femmes; mais en son nom, je crois que je ne leur demanderai rien qu'elles ne m'accordent. » (III, 572.)
On a déjà remarqué que jamais homme ne réalisa mieux que lui l'idéal du poète officiel *. 11 est fâcheux, en effet, qu'il ne soit pas né sous Napoléon, qui cherchait partout des faiseurs patentés. Il eût été à merveille le poète de commande, qui écrit ses vers au verso d'une feuille d'émargement, et qui puise ses inspirations dans le budget. 11 a fait pis encore : il s'est constitué l'écrivain public
i. Bonavenlure d'Argonne, cilc par M. Lalanne, 1, xlviii. 2. Lalanne, I, xxiv.
de la cour, s'habituant si bien, dit M. Lalanne, à faire parler la passion d'autrui, qu'on cite comme des raretés les pièces d'amour qu'il compose pour son propre compte *. Son aptitude pour ce métier est telle, qu'on trouve presque moins de passion dans les vers qu'il débite en son nom, que dans ceux qu'il compose pour Alcandre, c'est-à-dire pour Henri IV.
Peut-être pourrait-on expliquer ce fait bizarre par un royalisme exalté, sentiment fort respectable surtout à cette époque, et qui aurait pu lui dicter d'aussi beaux vers lyriques que ceux des Odes de Victor Hugo, composées alors qu'il était jacobite. Mais il ne faut pas se laisser prendre à Tenthousiasme d'un courtisan *. En réalité, Malherbe n'a qu'indifférence glaciale pour ses maîtres. C'est surtout à leur décès qu'il laisse apercevoir le fond de son cœur. Voyant un de ses amis affligé de la mort des deux (ils jumeaux de Monsieur le Prince, Malherbe lui adresse celte consolation, qui dénote quelque insensibilité : « Monsieur, monsieur, cela ne vous doit point affliger; ne vous souciez que de bien servir, vous ne manquerez jamais de maître ' ». Cela n'est que de la froideur : voici presque de la brutalité : il écrit à Peiresc : « J'oubliais à vous dire que la reine Marguerite mourut hier au soir à onze heures. M. de Valavez a été la voir; pour moi, je la tiens pourvue, car il y a une presse aussi grande qu'à un ballet, et n'y a pas tant de plaisir. » (III, Â92.) Enfin il est curieux de voir comment il traite son grand protecteur, son Alcandre. Henri IV avait été assassiné le 14 mai 1610 : dès le 19 mai, Malherbe entrevoit d'où lui viendra la consolation : « Notre bonne reine commence pour le moins sa régence le plus heureusement qu'on le pouvait souhaiter ». (III, 166.) En juin, il écrit à Peiresc, sans la moindre ironie : « Contentez-vous que pour un si grand changement, il n'y en eût jamais si peu : nous avons eu un grand roi, nous avons une grande reine... On se console partout, et
i. I, xxiv-xxv. Cf. les lettres qu'il écrit « pour Calisle, à un président >, • pour Caliste, à un qui lui avait écrit », « pour Astérie, à monsieur le cardinal de Joyeuse ., etc. (IV, 234-238; cf. III, 82; I, 151.)
2. Le 18 juillet 1193, un de ses descendants, Malherbe, paraît devant le tribunal : • Son défenseur ne fut pas plus heureux en rappelant qu'il était l'arrièrepetit- fils du poète Malherbe, et le dernier de son nom. Malherbe, dit Du Lac, en montant sur l'échafnud, a crié & plusieurs reprises : Vive Louis XVlll Je meurs pour Louis XVII! Mais le peuple indigné de ces croassements impies n'a répondu que par le cri souverain, le cri vertueux : Vive la République! • (Wallon, Histoire du tribunal révolutionnaire de Paris, I, 265.)