‹ L'évolution du vers français au dis-septième siècleChapitre 44 sur 224 · Kie, 1, Lxvii · texte numérisé non relu

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jusques au Louvre ; ce sont des merveilles de la bénédiction de Dieu sur ce royaume. » (111, 176.) Enfin tout est pour le mieux dans la meilleure des cours à la fin du même mois : car Malherbe apprend à Peiresc une bonne nouvelle : « Les choses sont les plus calmes qu'on le saurait désirer; ce sont des effets de la bonté de Dieu et de la sagesse de notre très bonne reine. Elle me fît cet honneur de m'accorder, samedi dernier, une méchante affaire que Ton me dit valoir dix mille écus. » (III, 187.) C'était plus que ne lui avait jamais donné Henri IV : « Le roi est mort, vive la Reine! » s'écrie vile le bon Malherbe.

Aussi faut-il voir le beau sang-froid, et les plaisanteries narquoises, avec lesquels il raconte Tenterrement du monarque, Teffigie du roi entourée par le parlement : « Outre ceux qui la portaient, j'en vis neuf qui ne portaient rien.... Les uns s'en revinrent à Paris, les autres allèrent coucher à Saint-Denis ; les uns en carrosse, les autres à cheval, comme bon leur sembla. L'endemain se fit Tenterrement, que je ne vis point, pour ce que, hormis la cérémonie de mettre les honneurs dans la fosse, il ne s'y fit rien qui vaille la peine de prendre une mauvaise nuit ». (III, 200.) Puis Malherbe se rappelle qu'il est poète lyrique, protégé du feu roi, qu'il doit en dire « sa râtelée » comme les autres, et il met infiniment de temps à composer sa lamentation funèbre, dont on peut apprécier maintenant la vivacité et la véracité :

Belle àmc, beau patron des célestes ouvrages,... J*ai mis avecque toi mes desseins dans la tombe.

Je les y veux laisser,...

Je u*attends mon repos qu'en l'heureuse journée

Où j'irai te trouver. (I, 178.)

Cette facilité avec laquelle Malherbe fait ses évolutions tient à la parfaite indépendance de son cœur. Il aurait mérité que La Fontaine songeât à lui, lorsqu'il définissait le sage celui qui

dit, suivant le temps,

Vive le Roi, vive la Ligue !

C'est l'histoire de ses relations avec tous les favoris. Malherbe est le poète des soleils levants, ne plus ne moins que la statue de Memnon. Mais il prend sa revanche avec les grandeurs éclipsées. On connaît l'exagération des éloges qu'il décoche au duc de Luynes. dans la

dédicace de sa traduclion du XXXIII^ livre de Tite-Live : « J ai eu Thonneur que toutes les fois que je me suis trouvé devant vous, j'en ai été recueilli avec un visage et des caresses qui eussent convié un plus ambitieux que je ne suis à vous importuner plus souvent que je ne fais ». (I, 396.) La même année le connétable meurt. Aussitôt Malherbe se rappelle que Tabsinthe s'appelle alors Taluyne : aux dithyrambes en prose succède le libelle en vers :

Cet absinthe au nez de barbet En ce tombeau fait sa demeure; Chacun en rit, et moi j'en pleure :

Je le voulais voir au gibet ^

On aurait pu prévoir cette incroyable volte-face, en se rappelant comment il avait traité Concini en faveur, puis Concini disgracié. Tant que le maréchal d'Ancre est en place, il est le « dieu Pan », qui inspire « la grande bergère » de la France, et qui fait réussir tous ses projets (I, 231). H est le conseiller intègre et sûr, « Tesprit sacré » qui dirige la reine (I, 200). 11 tombe, et avec lui tombe le masque de Malherbe :

Va-t'en à la malheurc, excrément de la terre,

Monstre, qui dans la paix fais les maux de la guerre ^, etc.

i. I, 250; cf. Notice, I, xxx. • Malherbe esl d'aulant plus blâmable d'avoir fait cette épigramme contre le connétable de Luines après sa mort, quMl Tavait extraordinairement loué pendant sa vie.... Mais le connétable de Luines est aussi de son côté extrêmement blâmable de n'avoir pas considéré un homme aussi considérable que Malherbe, et qui lui avait donné de si grandes louanges. » (Ménage, p. 446.) Il serait difficile d'accepter aujourd'hui cet arrêt trop impartial.

2. I, 239. Comme circonstance atténuante, il faut remarquer que cet accès de fureur contre Concini ne choque Balzac, un des meilleurs esprits du temps, qu'au point de vue grammatical : • Un de nos poètes a dit je ne sais quoi de semblable, mais en vérité d'une excellente manière, et sa copie passe tous les originaux. Je vous la propose comme un chef-d'œuvre, dans cette ode qu'on peut opposer aux plus belles et aux plus achevées de l'antiquité. Le dieu de Seine parle à un favori qui passait sur le Pont-Neuf :

Va-t'en à la mallieure, excrément de la terre, etc.

• En tout le poème, il n'y a qu'un mot qui ne me plail pas, et que je voudrais avoir changé pour un autre. Excrément de la terre me semble trop bas pour un tyran, c'est-à-dire pour un criminel illustre, né à la ruine de la Patrie, altéré du sang des citoyens, et partant plus haï que méprisé. Engeance de la terre ferait peut-être mieux, parce qu'il ferait allusion à la naissance des géants, que la Fable appelle enfants de la terre. Le mot ([''excrément est d'ailleurs assez vilain, et d'assez mauvaise odeur : en sa plus honnête signification, il ne peut signifier que les rats, les mouches, les vermisseaux, et autres créatures imparfaites, qui se forment de la corruption de la terre. » {Socrate chrétien^ xi" discours, p. 239-241.)

On voudrait pouvoir s'arrêter là; il faut bien pourtant constater à quel point le poète oublie qu'il est gentilhomme, lorsqu'il poursuit de sa haine jusqu'à la maréchale d'Ancre, lorsqu'il ose parler ainsi du supplice qui attend la pauvre femme : « Pour la Conchine, je crois que vous aurez loisir de la voir en ses beaux atours, car la chose ira jusques à samedi. » (111, 53A.) Il serait difficile, on le voit, de mettre comme épigraphe à cette étude sur la moralité de Malherbe le fameux distique de Victor Hugo :

Sombre fîdélité pour les choses tombées,

Sois ma force et ma joie, et mon pilier d'airain ^ !

On serait plutôt tenté d'appliquer à Malherbe, comme punition, ce qu'il ne croyait pas être un aveu très sincère :

Vraiment je puis bien avouer Que j'avais tort de me louer Par-dessus le reste des hommes; Je n'ai point d'autre qualité Que celle du siècle où nous sommes, La fraude, et Tiondélité. (1, 142.)

Il ne suffit pas de constater cette misère morale : il faut encore l'expliquer. Car on pourrait toujours plaider les circonstances atténuantes pour une pareille conduite, si la raison en échappait. Or nous savons pourquoi Malherbe agissait ainsi : c'est que jamais, parmi les poètes les plus avides de lucre, il n'y eut âme plus vénale; jamais on ne vit pareil contraste entre la grandeur du talent et la petitesse du cœur. Le malheureux paysan, qui perd presque toute générosité dans la lutte de chaque jour pour son morceau de pain, n'est pas plus envahi par la convoitise du gain le plus minime, que ne le fut ce poète de cour, ce gentilhomme écrivain. Pour ne pas avoir l'air de vouloir imposer mon impression personnelle au lecteur, je me contente de citer, sans commentaire, les documents précieux de sa correspondance, de ses papiers de famille. 11 écrit à Racan : « J'ai le courage d'un philosophe pour les choses superflues; pour les nécessaires, je n'ai d'autre sentiment que d'un crocheteur. Il est aisé de se passer de confitures; mais de pain, il en faut avoir, ou mourir. » (IV, 15.) Ce court passage illumine tous ceux où il est question d'affaire d'intérêt. Dans son âpreté au gain, Malherbe essaye de dresser son fils à la

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