‹ L'évolution du vers français au dis-septième siècleChapitre 58 sur 224 · Ménage, p · texte numérisé non relu

Ménage, p

LE LYRISME. lOo

Si Ton osait lui appliquer une comparaison qu'il affeclionnail, on dirait de quatre-vingt-dix de ses vers sur cent : c'est du vin qui véritablement n'est pas gûté, mais qui n'est qu'à huit deniers le pot *. Quant aux belles choses, leur rareté même ajoute à leur prix. Sans doute nous ne comptons pas toujours parmi les beautés supérieures de son œuvre celles que lui-même préférait. Les artistes sont en général d'assez mauvais critiques pour leur propre compte, et Malherbe n'échappe pas à la règle générale *. De plus, un lecteur ne peut que très diflicilemenl, aujourd'hui, pour juger un poète du xvii' siècle, dépouiller complètement les préjuges que lui a donnés la fréquentation des poètes modernes. Pourtant il est un point sur lequel nous pensons comme les contemporains de Malherbe : nous demandons à la poésie les beautés indéfinissables, le « je ne sais <|uoi » que Godeau attribue trop facilement à tout Malherbe, et que nous trouvons en effet quelquefois chez lui '. Pour ne pas nous perdre dans la métaphysique, citons des exemples :

L'air est pleia d'une haleine de roses. (I, :226, o.) El couchés sur des fleurs comme étoiles semées. (I, 58, 4.) Et rose elle a vécu ce que vivent les roses, L'espace d'un matin. (I, 40, 150.) Ce furent de beaux lis, qui....

S'en allèrent fleurir au printemps élernel. (I, 11-12.) La moisson de nos champs lassera les faucilies Et les fruits passeront les promesses des fleurs. (I, 73, 83.)

1. Lettre de Balzac, dans la Correspondance de Chapelain, I, 395, noie 2. — Pour caractériser la médiocrité, il avait trouvé une autre image aussi dédaigneuse, au témoignage de Hacan, rapporté par Conrart : « Les vers qui n'étaient ni bons ni mauvais lui déplaisaient extrêmement, et il les appelait des pois piUs -. (Arnould, Anecdotes, p. U.) — Peut-être Miilhcrbe s'étail-il réglé sur de méchants modèles : « Malherbe préférait Slacc à tous les autres poètes latins, comme nous l'apprenons des mémoires de M. de liacan. J'ai oui dire la même chose à M. Guyot ». (Ménage, p. 389-39U).

2. On connaît son assez faible Uécit d'un berger au Ballet de Madame (I. 229) : • J'ai OUI dire & M. de Racan que Malherbe sur la Un de ses jours préférait cette pièce à toutes les autres ». (Ménage, p. 329.) — • J'ai appris de M. de Racan que cette stance (I, 136) et celle qui commence |>ar :

Voilà comme je vis, voilà ce que j'endure (I, IGO, od)

étaient les deux de toutes les poésies de Malherbe que Malherbe estimait davantage. Je ne suis pas en cela de l'avis de notre auteur; et, selon moi, il y a dans ses poésies plus de cinquante stances préférables à ces deux qu'il préférait à toutes les autres. > (Ménage, p. 403.)

3. • Toutes les oreilles qui ne sont point barbares sont charmées par la douceur de ses vers. Ce je ne sais (|uoi qui se trouve sur le visage des belles femmes, que l'on voit et que l'on ne peut exprimer, se rencontre dans toutes ses périodes, que les Muses ont, ce semble, elles-mêmes mesurées. • (Dans .Malherbe, éd. de 1723, t. II. p. ui.;

Quelques strophes sont imprégnées de ce parfum poétique *. Enfin n'y a-t-il pas toute la légèreté de Toiseau à l'essor dans ces vers :

La nuit assiégea ses prunelles.

Et son ùme, étendant les ailes,

Fut toute prête à s'envoler? (I, 154-155.)

Mais ces beautés sont exceptionnelles, et Tanthologie que Ton pourrait glaner dans cette œuvre si restreinte serait bien mince. Il n'y a pas une seule pièce de Malherbe qui soit entièrement belle : il n'a môme pas écrit une seule strophe qui soit un pur chef-d'œuvre *.

Comment donc expliquer et sa renommée qui, en fin de compte, n'est pas complètement usurpée, et son incontestable maîtrise sur la poésie du xvii* siècle? Je le répète : la seule explication de son triomphe prolongé, c'est la parfaite probité de sa langue, c'est son effort persistant et en somme couronné de succès pour chasser de son vocabulaire, de sa syntaxe et de son vers tout ce qui n'est pas parfaitement clair , net et pur. Son vers n'est pas un diamant où viennent se refléter toutes les nuances du prisme, et ce n'est pas non plus un simple morceau de verre taillé à facettes : c'est du cristal de roche '.

Sans croire travailler à la gloire de Malherbe, Théophile Gautier, dans la dernière pièce de ses Émaux et Camées, donnait sa forme définitive à la caractéristique du talent, du génie de Malherbe :

Oui, rœuvre sort plus belle D'une forme au travail

Rebelle, Vers, marbre, onyx, émail.

Fi du rythme commode, Comme un soulier trop grand,

Du mode Que tout pied quitte et prend!

2. A. Chénier dit pourtant de l*ode à Henri sur la prise de Marseille : « Celte ode est belle; elle est courte et pleine de chaleur. La marche est vive et lyrique; le style, noble et ferme; les images, vraies et variées. - Commentaire^ p. 29. Cf. p. 30, 32, etc.

3. Parlant de l'ode à Marie de Médicis sur sa bienvenue en France, A. Chénier, malgré son admiration pour Malherbe, avoue ceci : • Cette ode est bien écrite, pleine d'images et d'expressions heureuses, mais un peu froide et vide de choses, comme presque tout ce qu'a fait Malherbe, car il faut avouer que le poète n'est guère recommandable que pour le style. » {Commentaire, p. 52.)

Tout passe. — L'art robuste Seul a réternité.

Les dieux eux-mêmes meurent.

Mais les vers souverains

Demeurent Plus forts que les airains.

A un moment où la langue se forme, où la poésie hésite, Malherbe a le talent de dégager dans le français Télémenl durable, d'indiquer au poète un chemin étroit, mais droit, qu'on devra élargir, mais qu'il faudra suivre; et ce talent, il le pousse jusqu'au génie, puisqu'on n'en peut citer qu'un seul autre exemple : Boileau.

Malherbe a le courage de prêcher sa doctrine par ses préceptes, par ses exemples, sans défaillance, toute sa vie : et ce courage, il le pousse jusqu'à l'héroïsme, puisque sa mort vient corroborer l'enseignement de toute sa vie : c'est un apôtre de ses idées, celui qui meurt ainsi : <c ... Une heure avant que de mourir, après avoir été deux heures à l'agonie, il se réveilla comme en sursaut pour reprendre son hôtesse, qui lui servait de garde, d'un mot qui n'était pas bien français à son gré; et comme son confesseur lui en lit réprimande^ il lui dit qu'il ne pouvait s'en empocher, et qu'il voulait jusques à la mort maintenir la pureté de la langue française * ».

Malherbe commence donc l'école du purisme, qui est l'une des deux moitiés de l'école classique. C'est lui aussi qui répand et autorise cette idée, que tout l'art peut se réduire en règles, en formules, en recettes; que ces règles, une fois trouvées, peuvent être appliquées partout et toujours; qu'il suffit de raisonner pour les {ron\er a priori. Bien avant Descartes, Malherbe trouve la théorie cartésienne : « Une des filles de la reine, raconte Racan, disait, en sa présence, à M. de Gombaud, comme on parlait de la difficulté qu'il y a de bien faire une pièce de théâtre : Mais que faut-il donc pour en faire une bonne? Et M. de Gombaud lui ayant répondu qu'il y avait bien des règles à observer, « Je crois, dit M. Malherbe, que le jugement me « les ferait trouver toutes *. »

Chapelain résumera toute la doctrine de Malherbe, en disant, dans la préface des douze derniers chants de la Pucelle : « On devient poète par l'étude des règles ».

1. Vie de Malherbe par Racan, I, Lxxxvni. Telle n'est pas l'opinion de M. Arnould, Anecdotes inédites, p. 81.

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