‹ L'évolution du vers français au dis-septième siècleChapitre 59 sur 224 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Les théories de Comeille.

A quelqu'un qui citait le dicton :

Enfin Malherbe vint,

M. Charles Benoist répondit : « H aurait mieux fait de ne pas venir ». Le mot est joli, sévère, mais injuste. Il serait plus vrai de dire : après Malherbe,

Enfin Corneille vint,

et nous en verrons les raisons au cours de ce chapitre. " Au contraire de Malherbe, dont Tœuvre est très courte, Corneille a beaucoup écrit. Si nous l'en croyions, il aurait donné avant 1651 quarante mille vers au théâtre; du moins il le dit dans TExamen de Nicomède (V, 505). C'est déjà forcer un peu la note, car, ù ce moment, en comptant les quatre cents vers de la comédie des Tuileries^ il n'en avait écrit que 38 000. il exagère davantage lorsque, jaugeant son œuvre complète, il dit avec fierté que sa main

A mis au jour un million de vers. (X, 151, 7.)

En réalité, si Ton additionne tous ses vers composés pour le théâtre, et toutes ses poésies diverses, on arrive à un Iota! à peu près de 80 000 vers, ce qui est déjà très imposant *.

i. Pour ceux qui aiment les statistiques exactes, Corneille a écrit pour le théâtre

Il n'est pas inutile de noter ce chiffre; car, dans des éludes par le minutieux détail, comme celle-ci, on court risque de prendre l'exception, qui seule a frappé, pour la règle courante qui a passé inaperçue, tant elle semblait naturelle. A s'attacher ainsi aux singularités, on risquerait fort de perdre de vue la tendance générale du poète. Aussi aurai-je soin d'établir, pour chaque chapitre de la versification de Corneille, un pourcentage exact qui donne la proportion des singularités, par rapport à la pratique générale.

Ensuite, pour bien comprendre pourquoi Corneille, si original, si créateur pour tout le reste, a été trop souvent en prosodie un esprit un peu à la suite, il est bon de ne pas oublier qu'on a rare- -, ment vu un esprit aussi docile aux conseils et même aux critique^ ! pour tout ce qui n'élaitpas sa pensée. Il ne cherche jamais à dissimuler les influences qu'il subit. S'il dit qu'il connaît seulement les règles d'Aristote et d'Horace, et qu'il ne les sait même pas trop bien, c'est moins vanité, désir de souligner son originalité, que modeslie pure (VI, 468). C'est en effet presque avec humilité, qu'il parle de tout ce qu'il doit à Lucain pour sa Mort de Pompée, Si le style de ce poème est plus élevé qu'aucun autre, si l'on trouve là les vers les plus pompeux qu'il ait faits, il n'en revendique pas pour lui-même la gloire entière : il avoue qu'il a traduit du poète latin tout ce qui convenait à sa pièce, il le pille pour enrichir sa langue, mettant tout son effort à faire en sorte que la partie originale soit digne des emprunts, que l'on ne puisse pas trop distinguer le Corneille du Lucain (IV, 24). Il ne dit rien du reste de la facture si curieuse de son modèle : il ne parle que de la force des pensées, et de la majesté du raisonnement, dont il se déclare amoureux *.

5G508 vers, et, pour le reste, 23 029, ce qui donne un total de 79 537 vers, sauf erreur ou omission. Je ne compte pas là dedans les variantes, les vers latins, les apocryphes. 11 ne faut pas oublier qu'en plus il avait composé une traduction de la Théàaîde.

i, IV, 14. 11 ne faut pas oublier non plus qu*ii devait beaucoup à Slace. Les vers bien connus :

Et dans un même instant, par un effet contraire Leur front pâlir d'horreur et rougir de colère,

sont un souvenir très précis de ce passage où Stace décrit le trouble d'Achille à la vue de Déidamie :

Sic variis manifesta notis palletqxie ruhetque Ftamma recens, (1, 309.)

Ces deux vers sont donc probablement un fragment de sa traduction perdue.

Parmi les modernes, il aime Ronsard, excellent poète, à qui il n'a manqué qu'une Muse : la libéralité de la cour :

Ronsard, qu'elle flattait à son commencement,

La crut avec son roi couchée au monument;

Il en perdit Thaleine, et sa Muse malade

En laissa de ses mains tomber la Franciade. (X, 117.)

Très éclectique du reste, il unit dans une commune admiration Ronsard, Théophile et Malherbe (I, 136).

Dans tout le cours de cette étude, nous verrons ce que Corneille doit à Malherbe, jusqu'à quel point il se conforme à sa doctrine. Je me contenterai ici, dans cette énumération rapide des influences qu'il a subies, faite suivant l'ordre chronologique, de remarquer que, à ses débuts, Corneille emploie purement et simplement le vers de Malherbe, sans s'astreindre aux petits conseils de détail. C'est ainsi qu'il admet très bien les phrases numérales : les sens de l'homme ne lui font rien voir

Qu'à travers cent nuages

Qui jettent mille ombrages. (VIII, 39, 146.) Aucun, sans son secours, ne se saurait défendre D'un million d'erreurs qui courent Tassièger. (VIII, 40, 170.)

Sauf cette réserve, sa versification est parfaitement régulière au début, par exemple dans Mélite. On n'y sent pas l'homme de génie, sûr de lui-môme, et innovant; en laissant de côté quelques exceptions très rares, on peut dire que c'est du Malherbe. Plus tard, nous trouvons une réminiscence, et même un souvenir, du célèbre passage :

Apollon à portes ouvertes

Laisse indiflëremment cueillir

Les belles palmes toujours vertes

Qui gardent les noms de vieillir. (I, 188.)

Dans Attila en effet, Lysander dit qu'il a

... Près de trente ans commandé nos armées Sans avoir amassé que ces nobles fumées

Qui gardent les noms de finir. (VII, 51, 1051.)

Ailleurs la reproduction est aussi manifeste, lorsque, dans ses Hymnes pour saint Jean-Baptiste, il traduit le texte qui lui donne simplement serta ter dénis alios ornant^ par ce distique :

Les uns de trente fleurs parent une couronne Qui les empêche de vieillir. (IV, 547, 6.)

Ce n'est pas du resle un procédé recherché par Corneille : il est trop grand pour s'attacher à rimilalion servile de Malherbe. Ainsi, dans ses Hymnes pour Noël, rencontrant un thème déjà développé par son prédécesseur dans les Larmes de saint Pierre, il ne garde pas une seule expression de Malherbe, dans sa traduction du ravissant morceau Salveie, flores martyrum, etc. *.

Il ne faudrait pas du reste conclure de ce dernier fait, ni, en général, du silence presque complet que Corneille observe sur Malherbe, qu'il ne le connaît guère, qu'il le néglige, ou qu'il ne lient compte d'aucune autorité. D'après Marty-Laveaux, on peut, de l'examen des variantes, déduire ceci : Corneille met à profit, dans la revision de ses œuvres, les Remarques de Vaugelas, publiées en 1647, et fait preuve d'une étonnante déférence pour le grammairien (I, XLv). Sans en rien dire, il le prend pour son principal guide, supprimant, par exemple, le plus possible de ces répétitions de mots qu'en termes formels condamne Vaugelas (XI, xxvii).

Corneille parlant Vaugelas, la remarque est piquante; l'homme de génie s'inclinant devant le secrétaire du bon usage, c'est fort singulier. II y aurait mieux encore, s'il fallait prendre au pied de la lettre les déclarations dithyrambiques d'une ode adressée à un vieux jésuite, ex-professeur de rhétorique, et maîlre de Corneille :

Je fus ton disciple, et peut-être

Que rheureux éclat de mes vers

Éblouit assez Tunivers

Pour faire peu de honte au raaUre.

Par une plus sainte leçon

Tu m'apprends de quelle façon

Au vice on doit faire la guerre.

Puissé-je en user encor mieux !

Et comme je te dois ma gloire sur la terre, Puissé-je te devoir un jour celle des deux! (X, 222.)

Et trouvant qu'il n'a pas assez témoigné sa reconnaissance à son ancien régent, il ajoute encore : Quod scribo et placeo, si placeo^ omne tuum est '.

A trop presser le texte de ces remerciements, ou risfjuerait fort de s'égarer, si Corneille, en d'autres endroits, ne nous avait clairement indiqué que son esprit reste au fond indépendant, que, dans l'ardeur

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