LE LIBRAIRE
Ses œuvres toutefois se vendent assez bien.
DORIHANT.
Quantité d'ignorants ne songent qu'à la rime. (II, 22.)
Et Dorimant parle comme Corneille pense. En effet, dans une lettre à l'abbé de Pure, le poète énumère les grandes questions qu'il a traitées dans ses Discours, le but de la tragédie, les conditions du sujet, la purgation des passions, les unités, puis il ajoute : « Je crois qu'après cela il n'y a plus guère de question d'importance à remuer, et que ce qui reste n'est que la broderie qu'y peuvent ajouter la rhétorique, la morale et la politique ». (X, 486.) Pas un mot, on le voit, spécialement sur la versification. Sans doute la rhétorique, bien que placée à un rang secondaire, se trouve encore en belle compagnie, avec la morale et la politique. Mais la prosodie reste bien dans le vague.
Nous voyons encore mieux le fond de sa pensée sur ce point, dans un Avis au Lecteur sur les fautes d'impression : il n'a corrigé que ^^ celles qui affectent le sens : « pour les autres, qui ne sont que contre la rime, ou l'orthographe, ou la ponctuation, j'ai cru que le lecteur judicieux y suppléerait sans beaucoup de difficulté ». (II, 431.) Sans doute Corneille attachait quelque importance aux questions d'orthographe , puisque lui aussi a fait une tentative de néographie ; n'importe : nous le voyons mettre une des plus grandes difficultés de la versification sur le môme rang qu'une question de points et virgules.
Comment expliquer cette indifférence un peu dédaigneuse pour l'harmonie du vers? Est-ce, comme nous l'avons vu pour Malherbe, parce que Corneille, fort mauvais lecteur, sentait peu le charme musical de l'alexandrin? Lui aussi, quand il déclame, est de Balbtit
en Balbutie S' à ses débuts, il le reconnait, dans des vers latins : « c'est à peine si ma Muse se fait entendre, quand on Ta arrachée au théâtre : elle bégaye, et ne sait rien dire de sa propre bouche ». (X, 68.) Mais Targument est discutable, car Corneille, à force de lire ses vers, avait dû apprendre à les réciter (VII, 373). Et peut-être sa façon de les débiter n'était-elle si critiquée que parce qu'elle se rapprochait de la façon actuelle de les dire, et s'éloignait de la déclamation chantée de son temps '.
Peut-être encore notre poète ne paraît-il dédaigner la prosodie que parce qu'il la passe sous silence, ne voulant pas recommencer le travail de Malherbe, qu*il accepte en grande partie '.
L'hypothèse qui me paraît la plus probable est celle-ci : Corneille est plutôt penseur que poète; il demande à son vers de rendre dans toute sa valeur la pensée qu'il lui confie, et non pas d'accompagner l'idée, comme une partition suit les paroles d*un livret; il ne veut pas que l'harmonie distraie l'esprit de l'auditeur, que la mélodie du vers fasse oublier la force de la pensée, pas plus qu'il n'admet que la splendeur des décors offusque la beauté des vers (V, 298).
En somme je ne fais que préciser l'idée qu'éveille en nous Texpression courante : le vers cornélien. Cela nous fait songer à des pensées nettesy claires, fortes, à des sentences vigoureusement frappées, à des antithèses de fond et de forme. Le vers de Corneille n'a pas la grâce et l'agilité d'un gymnaste : il s'avance fortement, un peu lourdement, comme un soldat pesamment armé; quand ce vers marche, on n'est pas tenté de penser qu'il a des ailes.
C'est bien ce que paraissent croire ses contemporains, ses ennemis ■ même. On discute sa pensée plutôt que son vers. Scudéry, qui trouve du reste sa versification fort bonne dans le Cid, ne lui fait
1. « M. CorneiUe reprochail un jour à M. de Boisroberl qu*il avait mal parlé d'une de ses pièces, étant sur le théâtre. — Comment pourrais-je avoir mal parlé de vos vers sur le théâtre, lui dit M. de Boisrobert, les ayant trouvés admirables dans le temps que vous les barbouilliez en ma présence? 11 voulait dire par là que M. Corneille lisait mal ses vers, qui étaient d'ailleurs très beaux lorsqu'on les entendait dans la bouche des meilleurs acteurs du monde. » (Menagiana, 3* édition, 1725, II, 162.)
2. Voltaire prétend, mais sans en donner la preuve, que, du temps de Corneille, • la déclamation approchait du chant, surtout celle des femmes - {Commentaire sur Horacej acte 111, se. 1).
3. Sauf un point : dans son ingénuité, il ne parle jamais des équivoques que Ton pourrait trouver dans ses vers, et ne semble pas avoir cherché à les éviter. Elles sont du reste fort rares. Voltaire n'en a relevé que deux. (Commentaire, II, 101, 360-361.) 11 y en a d'autres.
qu'une crilique, sur une césure (XII, 455, 457). L'Académie, dans ses Sentiments, parle plutôt du fond que de la forme; elle relève pourtant une faute de quanlilé.
La Quantité.
Nous constatons pour Corneille ce que nous avons vu pour Malherbe : il est bien difficile d'élablir des règles; il n'y en a presque qu'une seule : le poète doit suivre Tusage, en le modifiant sur certains points de détail, lorsque son oreille le lui conseille. Aussi n'y a-t-il guère qu'à dresser une lisle des cas intéressants, pour la valeur des diphtongues et le rôle de Ye muet, les deux seules questions en somme qui présentent quelque intérêt.
Corneille fait la svnérèse :
Pour le son a, dans Aaron (IX, 24, 315);
Pour le son ian, dans viande (II, 498, 1186);
Pour le son ié^ dans hier * ; dans les deuxièmes personnes plurielles des imparfaits, comme croyiez (III, 550, 1347); déployiez (V, 30, 295); payiez (VI, 170, 834); témoigniez (II, 5, 1);
Pour le son ieu^ dans cieux (VI, 58, 890);
Pour le son ion, dans croyions (VI, 24, 69); voyions (V, 369, 1150);
Pour le son oa, dans Coaslin (Coislin) (X, 271, 269);
Pour le son oè, dans poème (II, 520, 1618); poète *;
Pour le son né, dans Suédois (X, 302, 52);
Pour le son ^/^, dans fui (III, 155, 906). L'Académie proteste : « fui est de deux syllabes ' ». L'Académie blâme également la plus heureuse innovation du poète , adoptée pleinement par l'usage : Corneille fait la diérèse pour le son ié , dans meurtrier (II, 146, etc.) : « Ce mot de meurtrier, qu'il répète souvent, le faisant de trois syllabes, n'est que de deux », décrète Chapelain, au
1. I, 165, 390, etc. « Hier est (oujours aujourd'hui de deux syllabes. La prononciation serait trop gênée, en le faisant d'une seule, comme s'il v avait ker, • (Voltaine, I, 43.)
2. II, 27, 156, etc. « Les mots poètes ouate, étaient alors de deux syllabes en vers. • (Voltaire, I, 12S.)