‹ L'évolution du vers français au dis-septième siècleChapitre 65 sur 224 · IV, 159, 342. — Cf. Voltaire, I · texte numérisé non relu

IV, 159, 342. — Cf. Voltaire, I

Hiatus. — Cacophonie. — Vers monosyllabiques.

En effet, il n'y a guère que la règle de Thiatus qu'il suive avec une réelle rigueur. M. Marty-Laveaux a déjà remarqué que, surtout en comparant le petit nombre de ses hiatus à la grande quantité de ses vers, on doit reconnaître que Corneille a mis beaucoup de soin à éviter celte faute (XI, xcv). Ajoutons qu'il la supprime peu à peu, dans ses différentes revisions. De 1637 à 1657, il imprime :

Ton sang ou répandu ou hasardé pour elle.

II se corrige ainsi :

Ton sang mis au hasard ou répandu pour elle. (II, 188, 1190.)

De 1657 à 1663, il laisse subsister ce vers :

C'est seulement alors qu*il n'y a rien du nôtre.

Mais à ce moment il efface cette inadvertance de poète qu'il voudrait faire passer pour une coquille d'imprimeur, dans les Fautes notable,^ survenues pendant t impression, et il substitue le vers définitif :

C'est seulement alors qu'il n'y va rien du nôtre. (I, 173, 536.)

Quelquefois c'est vraiment une faute d'impression qui amène l'hiatus, par exemple dans ce vers :

Comme je perds le mien ici à vous entendre. (II, 165, 738.)

Pourtant l'hiatus ne lui causait pas une insurmontable horreur. Car, en tète du Menteur, nous le voyons imprimer une pièce de M. de Zuyiichem, où, dans vingt-huit vers, on compte huit hiatus *, ce qui n'empêche pas Corneille de remarquer que, dans cette (ouvre, cet homme d'État fait voir « par son propre exemple que les grâces de

i. IV, 136. Zuylichein, dans un voyage en France, s'élait détourné de sa route pour faire la connaissance de Corneille : son pt;re, Constantin Huygens, écrit à Conrart, le 7 avril 1661 : « A la bonne heure, et tout de bon, qu'enfin vous vous trouviez déchargé des importunités de mon Archimède.... Quel chemin est-ce que vous lui avez fait prendre? Se serait-il bien détourné vers Rouen, par curiosité de voir la belle cité, et le grand citoyen, monsieur Corneille? * ((Euvrest complètes de Christian Huygens, la. Haye, 1890, t. III, p. 262.) Archimède trouvait très beaux les vers de Médée {ibid,, IV, 34).

la poésie ne sont pas incompatibles avec les plus hauls emplois de la politique » *.

Pour son propre compte, Corneille s'est permis trois hiatus :

Dans tout le Pr<*-aMa:-Clercs tu verras même chose '.

Si Ton peut excuser Conieille, en remarquant qu'il s'agit d'un mot composé, et que Thiatus est aussi admissible là que dans le corps d'un mol, il n'en est pas de même pour le cas qui figure dans une pelile pièce en l'honneur d'un professeur à l'université de Paris, De Loy :

Où il était gravé d'un burin tout de flamme. (X, 131, 9.)

Il faut ajouter un hiatus dans des vers improvisés au Palinod de Rouen, pour Jacqueline Pascal :

Mais c*en est un beau aujourd'hui. (X, 81, 8.)

De plus, on rencontre dans Corneille un 1res grand nombre d'hialus qui, sans être formels, sont pourtant très sensibles, lorsque les deux voyelles qui se choquent ne sont séparées que par une consonne qui, pour une raison ou pour une autre, ne se prononce pas :

Moi qui de ce méU'er ai la haute science. (I, 427, 535.) Pymante prisonnier, et Dorise à genoux. (I, 342, 1172.) EUe se croit l'objet et n'en est que témoin. (I, 435, 722.) Et pour ton intérêt aimer à te méprendre. (I, 193, 839, etc.)

On pourrait remarquer que ces différents exemples sont tous empruntés aux pièces du début. Mais c'est dans toute l'œuvre de Corneille que l'on rencontre des hiatus très désagréables pour l'oreille

1. IV, 133-11 ne faudrait pourtant pas prendre trop exactement au pied de la lettre ces éloges, pure eau bénite de poète. Corneine se brouilla même avec Zuylichem parce que celui-ci lui avait adressé une très longue lettre sur la quantité dans les vers français. Corneille ne répondit même pas. — Cf. les Lettres du sei- (jneur de Zwjlichem à Pierre Corneille publiées par AI. Worp dans la Revue d'art dramatique, 1" septembre 1890, p. 208-279.

2. IV, ni, 558. Castil-Blaze prétend qu'on prononçait Pré-z-aux-Clercs : • Si Ton n'avait pas ainsi prononcé le nom de ce pré, croyez-vous que le grand Corneille se fût permis d'écrire dans le Menteur :

Dans tout le Pré aux Clercs, etc. •

Molière musicien, II, 256. Je ne sais si l'on prononçait ainsi au xvn* siècle. Se 4îgurc-t-on l'elTet que produirait Saint-Bris chantant dans les Huguenots : • Aujourd'hui môme, au Pré-z-aux-CIercs. ■?

HIATUS. 12i>

malgré rintcrposilion d'une /i aspirée, surtout lorsque les deux syllabes sont de même son :

On a peine à hair ce qu^on a bien aimé >.

Je chéris sa personne, et hais si peu la vôlrc. (II, 107, 1686.)

On renfonce. Arrêtes, héros! où courez- vous? (X, 277, 359.)

Corneille s'aperçoit si bien de la dureté de pareilles rencontres, qu'il finit par en supprimer quelques-unes. Jusqu'en 1660 il écrit :

Quoi! je hésite encor, je balance, je doute. A ce moment, il se corrige ainsi :

Quoi ! je balance encor, je m'arrête, je doute. (II, 272, 929.)

De 1644 à 1660, il laisse subsister cette dureté :

Ne ^siter jamais, et rougir encor moins.

Puis il la supprime :

Ne se brouiller jamais, et rougir encor moins ^.

Pourtant jamais il ne corrigea le cas suivant :

Et bien que sur le choix il sem6/e hésiter (VII, 127, 459),

quoiqu'il fût bien facile de metlre, comme Ta fait Voltaire : Et bien que sur le choix il me semble hésiter.

L'hiatus est peut-être plus dur encore, lorsque les deux voyelles de même son ne se trouvent séparées que par un e muet :

Et je puis avec joie accepter tous maris. (II, 229, 80.)

Cherches-tu de la joie à même mes douleurs. (II, 263, 736.)

Qa*ensuite Tespérance avec joie aille à loi. (IX, 483, 19.)

Cette légère idée et faible connaissance. (I, 152, 178.)

Elle n*est que trop \raie. — Et ton indifférence. (II, 132, l'29.)

Quoi! Uédée est donc morte?... (II, 341, 7, etc.)

Ma passion ven^de, et votre orgueil puni. (II, 374, 692, etc.)

La majesté d*Égt'e, et le sceptre d*Athènes. (II, 3i^6, ii't,)

1. VI, 373, 263. « Voilà trois voyelles, à hair qui font bâiller longtemps; il n*avait qu*à mettre :

On ne hait pas sitôt quand on a bien aimé.

U. Corneille a de ces négligences en toutes les pages de ses œuvres, et pour les è%'iter, il ne faudrait que s'en rapporter au jugement de ses oreilles; car c'est un organe dont Cicéron dit que le tribunal est très sévère. » Dissertation de Tabbé d'Aubignac, citée par Marty-Laveaux (XII, 507-508).

2. IV, 190, 936. . Ne hé est dur à l'oreille. On ne fait plus diflicuUé de dire aujourd'hui /Aé>t7e, ye rChCaite plus, • (Voltaire, I, 453.)

Comme on le voit par ce dernier vers, Corneille, malgré tous les préceptes de Malherbe, a laissé de véritables cacophonies dans ses vers, aussi bien dans les chefs-d'œuvre de la maturité, que dans les essais du début ou les faiblesses de la lin. On peut relever d'abord les rencontres de syllabes nasales avec une voyelle :

Tiens-m*en un autre prêt, tandis qu'en cette place. (I, 303» 458.)

Que Célidan est bon ! que j'aime sa candeur. (I, 443, 865.]

Parlez-en au bonhomme. (II, 168, 788.)

Laisse-mVn avec lui. (II, 252, 558.)

Ressouviens- t'en, ingrat. (II, 379, 785.)

Ajoutez-en un autre, (III, 114, 165.)

Fais-en un sacrifice. (111, 156, 935.)

Écoutez -en un autre. (IV, 478, 1188.)

Il en est en Hainaut. (X, 328, 35.)

Heureux couple d'amants que le destin assemble. (I, 308, 581, etc.)

Tends la main et l'esprit. (I, 344, 1213.)

En vain on les élève. (IV, 77, 1 196.)

Arrachez Achillas et Photin à la mort. (IV, 77, 1216.)

Tisiphone tremblante, Alecton et Mégère. (I, 232, 1467.)

Ma prison inconnue. (I, 491, 1798.)

Prise-t-on un captif? (II, 317, 18'*.)

M'envoie un compagnon en ce pieux office. (IV, 188, 1498.)

Non un d'entre eux. (VIIl, 585, 131.)

Vun est muet de crainte. (1, 418, 376.)

Chacun en te voyant. (I, 359, 1518.)

Le choc est plus désagréable encore, lorsque ce sont deux syllabes nasales de môme son qui se suivent :

Plaignez-vous-en encore. (III, 510, 519.)

Consultez-en encor. (IV, 41, 354.)

Depuis un an entier. (IV, 148, 155.)

Résolvez-en ensemble. (VI, 587, 291.)

Prépares-en enfin. (X, 117, 19.)

D'un dessein infaillible. (1, 295, 334.)

Un chagnn invincible. (I, 418, 367.)

Mais avant de Créon on verra la ruine. (II, 357, 338.)

Et que si de Léon on me fait un époux. (VII, 439, 1439.)

C est surtout dans ses pièces religieuses que Corneille semble négliger bon gré mal gré tous les scrupules d'harmonie. Il répète souvent les mômes sons dans un vers :

Telle soit-elle encor. (IX, 77, 12, etc.) Son feu de sa raison e*^ l^cffet et Vétude. (VII, 202, 36.) Marie est cette échelle ^ elle Vest et la passe. (IX, 18, 201.) Il fuit, lui qui.... (IV, 28, 19.)

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