‹ L'évolution du vers français au dis-septième siècleChapitre 73 sur 224 · Darmesletcr, Cours de qrammaire historique, p · texte numérisé non relu

Darmesletcr, Cours de qrammaire historique, p

Là BIME. 141

qui dans la prononciation courante se terminaient en rf, ar, en^ ô, et non pas en asse, arse, ensse, osse, on éteignait la sifllanle. La seule objection qu'on puisse faire à Thypothcse que je présente est celle-ci : il est inadmissible qu'on prononce le même mot de deux façons, suivant qu'il est à la rime, ou, dans le corps d'un vers, devant une voyelle; qu'on dise, en prenant Marias pour exemple, dans le premier cas. Marin, et, dans le second. Mariasse, — Mais il est au contraire tout naturel qu'on fasse en vers ce qu'on fait en prose, et même avec plus de bizarrerie encore, puisque certains mots se prononcent de plus de deux façons différentes : tou deux — toiiz ensemble — venez tousse *.

11 ne faut donc pas s'étonner de voir Corneille franciser à la fin de ses vers la prononciation de certains noms propres, tout en leur gardant leur orthographe ancienne, de voir, par exemple, qu'il force à lire Valan^ tout en écrivant Valons, puisqu'il francise si souvent et l'orthographe et la prononciation des mots anciens, en traduisant Brutus, Horatius, Marcella, par Brute, Horace, Marcelle.

Ce qui donne une quasi-certitude à cette supposition, c'est que, une fois tout au moins. Corneille a orthographié un mol ancien de façon à en donner la prononciation exacte suivant lui : toutes les éditions anciennes, jusqu'à celle de 1692 inclusivement, donnent, dans une œuvre en prose, le mot : rhinocéros, sous cette forme : rhinocérot (VI, 300).

Nous pouvons donc admettre que, dans tous les cas suivants, la rime était très exacte pour l'oreille, grâce à la suppression régulièrement faite partout de 1'^ finale :

Achillas (prononcé AchilUî) rime avec coutelas (IV, 48, 504), avec pas (IV, 94, 1619); Agésilas (prononcé Agésila, et ainsi de suite), avec appas (Vil, 14, 124), avec cas (VII, 48, 990); Arcas avec pas (VI, 432, 1644); Galas tixacpas (IV, 159, 336); Phocas avec bras (V, 179, 551); avec pas (V, 176, 460); avec trépas (V, 174, 411); Phorbas a\cc pas (VI, 179, 1044), avec trépas (VI, 185, 1191); Athéndis (prononcé Athénai, et ainsi de suite) avec trahis (VII, 383, 44); Civilis avec assoupis (VII, 258, 1385); Cloris avec chéris (II, 76, 1092), avec Paris (II, 20, 64); Cotys Sisec parlis (VII, 40, 752); Daphnis avec baniiis (II, 203, 1500), avec finis

1. Darmesteter, Cours, etc., p. 148. Ne dit-on pas « le Christe • et « Jésus-Chri -f

(II, 147, 395), avec infinis (II, 128, 24), avec unis (II, 148, 415); Dovis avec chéris (I, 406, 124); Indibilis avec aoilis (VI, 381, 431); Palmis avec soumis {\l\j 517, 1320); Thétis avec engloutis (X, 273, 307); Tircis avec soucis (I, 239, 1630); Câ'rfo^ (prononcé Carlo j et ainsi de suite) et héros (V, 445, 635); et propos (V, 484, 1591); et repos (V, 439, 484); Colchos avec ré^^o^ (VI, 345, 2031); Aetius (prononcé Aetiu, et ainsi de suite) avec plus (VII, 139, 740); Crassus et dessus (VII, 466, 84); et vertus (VI, 614, 883); Flaminius et /?/«éf (V, 553, 950); Germanicus et vaincus <X, 267, 231); Héraclius avec aôw^ (V, 210, 1242), avec row/>/5 (V, 202, 1086), avec crus (V, 193, 854), avecp/w5 (V, 174, 420); Icélus avec /?/e/5 (VI, 596, 491); Lacus divec ambigus {\\j 582, 167), avec plus (VI, 655, 1800), avec re/iis (VI, 608, 760); Laius avec/?/w5 (VI, 181, 1084); L^ft'w5 SL\ecplus (VI, 518, 1124), avec refi/s (VI, 534, 1480), avec superflus (VI, 501, 705); A/fln>/5 avec perdus (VI, 424, 1456), avec plus (VI, 399, 856), avec vaincus (VI, 366, 27); Phryxus avec ré'/i/^ (VI, 276, 511); Sertorius avec j»/?/5 (VI, 434, 1668), avec refus (VI, 406, 1027); Vénus avec inconnus (V, 351, 775); Vitellius avec r^/7e/j: (VII, 272, 1686).

Il en est de môme pour les rimes de noms communs entre eux, de avis avec dix (VII, 433, 1283); dédis Sivec jadis (II, 108, 1703); fils avec amis (III, 114, 167); avec avis (V, 29, 274), avec conquis (VI, 34, 353), avec ennemis (V, 171, 364), ^\eeje fis (IV, 453, 561), avec ynépris (V, 167, 267), £L\ec prix (III, 228, 1658), avec soumis (VI, 29, 221); lis avec cueillis (X, 301, 22), avec démolis (X, 204, 147), /ow5 avec doux (III, 526, 840), avec époux (VI, 65, 1057), avec genoux (IV, 174, 592), avec jaloux (V, 390, 1650), avec î;ow.ç (III, 172, 127); blocus avec vaincus (X, 307, 64).

La théorie que je propose a cet avantage de correspondre à la pratique générale de la prononciation au xvii*' siècle. Si Tusagc flottait encore, môme pour un des mots populaires, Jésus, prononcé tantôt JésUj tantôt Jésusse *, il y avait une tendance marquée à ne plus faire entendre devant un signe de ponctuation, par conséquent avant toute espèce de suspension, les consonnes lînales *.

i. Thurot, II, 23.

2. Darmesleter, Cours de grammaire histonque, p. 148-149. C'est seulement en effet dans le corps du vers, et, à la nn du vers, pour les rimes normandes, quMl y a, comme nous Pavons remarqué dans Malherbe, une tendance à faire sonner toutes les consonnes, mais en déclamant seulement.

A coup sûr, que ces rimes fussent exactes, en faisant entendre, ou non, dans les deux cas, la sifflante finale, il faut admettre que, dans un cas comme dans l'autre, Toreille était satisfaite.

La conclusion de toutes ces remarques est que Corneille n'accepte pas la cinquième règle de Malherbe, comme trop étroite pour les dimensions d'une tragédie, et convenable tout au plus pour les courtes pièces. Sans vouloir s'astreindre à la rime riche, il néglige presque absolument Tcxactitude de la rime pour des lecteurs, et se contente de rimer pour les auditeurs, d*une façon très suffisante pour une oreille peu exigeante, qui se contenterait d'une bonne assonance, et ne réclamerait pas la consonne d appui.

HÈGLK VI.

Naturellement il considère comme nulle et non avenue l'interdiction du vers léonin édictée par Malherbe.

La chose est d'autant plus intéressante, qu'il viole cette règle en connaissance de cause : à ses débuts, elle lui est signiliée par Scudéry. Coi*neille avait d'abord mis dans le Cid :

Le Prince, pour essai de générosité, Gagnerait des combats, marchant ù mon côté.

« Ce mot à^ essai Qi celui de générosité, étant si près l'un de l'autre, dit Scudéry, font une fausse rime dans le vers, bien désagréable, et que l'on doit toujours éviter *. » L'Académie a beau rassurer Corneille, en blâmant l'observation de Scudéry comme erronée S le poète trouve la critique de son ennemi si juste qu'il se corrige ainsi :

Le Prince à mes côtés ferait dans les combats

L'essai de son courage à Tombre de mon bras. (III, 215, 204.)

Corneille corrige le passage attaqué, mais ne se corrige pas de ce défaut, car on pourrait relever d'innombrables cas analogues dans toute son <Buvre, avant et après le Cid, dans le Cid même, le poète n'ayant guère songé de lui-même à supprimer un beau vers parce qu'il était léonin, et ayant très rarement modifié après coup le plus ordinaire de ses vers pour éviter cette faute.

Page 1