CHAPITRE III
La Fontaine et Malherbe.
L'influence de Malherbe sur La Fontaine, au lieu d'èlre pour ainsi dire latente, comme nous l'avons vu chez Corneille, devient au contraire très apparente, au début, pour se réduire ensuite à rien. Et ce ne sont plus des conjectures que nous pouvons apporter, ce sont des textes formels.
On a lu, dans tous les manuels de littérature, Tanecdote connue : La Fontaine prenant, à l'audition d'une pièce de Malherbe, conscience de son propre génie; une seule ode, et non des meilleures, révélant toute la poésie à celui qui devait monter bien plus haut que son initiateur. Malgré toute la défiance dont il faut user en face de pareilles .histoires, et malgré l'invraisemblance de ce conte, le voici, dans sa forme originale, tel que le conte Pellisson : « Il étudia sous des maîtres de campagne qui ne lui enseignèrent que du latin, et il avait déjà vingt-deux ans, qu'il ne se portait à rien, lorsqu'un officier, qui était à Château-Thierry en quartier d'hiver, lut devant lui par occasion, et avec emphase, cette ode de Malherbe :
Que direz-vous, races futures, Si quelquefois un vrai discours Vous récite les aventures De nos abominables jours?
« Il écouta cette ode avec des transports mécaniques de joie, d'admitionet d'étonnement. Ce qu'éprouverait un homme né avec de grandes
dispositions pour la musique, et qui, après avoir été nourri au fond d'un bois, viendrai! tout d*un coup à entendre un clavecin bien touché, c'est l'impression que l'harmonie poétique fit sur l'oreille de M. de La Fontaine. 11 se mit aussitôt à lire Malherbe, et s'y attacha de telle sorte qu'après avoir passé les nuits à l'apprendre par cœur, il allait de jour le déclamer dans les bois. 11 ne tarda pas à vouloir l'imiter; et ses essais de versification, comme il nous l'apprend lui-même, furent dans le goût de Malherbe *. » S'il fallait prendre ce récit au pied de la lettre, ce serait le plus grand titre de gloire pour Malherbe d'avoir été la cause occasionnelle des Fables. Et de môme que l'on a pu soutenir que la plus belle inspiration de Jean-Baptiste Rousseau, c'a été la strophe principale de l'ode où Le Franc de Pompignan déplore la mort du pseudo-grand lyrique, je dirais volontiers que le chef-d'œuvre de Malherbe, c'est... La Fontaine.
Après tout, celui qui découvrait Baruch pouvait bien s'éprendre d'une belle passion pour le grand versificateur, aller même, en reprenant le mot de Pcllisson, jusqu'à des transports mécaniques, et, ce qui paraît surtout vraisemblable, s'empresser de conter son admiration aux arbres de ses chères forêts. D'autant que nous rencontrons plus d'une fois dans les Fables la trace de cet enthousiasme. Avec la foi de Lucrèce en Epicure, La Fontaine aime, à ses débuts, citer les paroles de son maître; nous sentons en lui la confiance tranquille du disciple :
On ne peut trop louer trois sortes de personnes :
Les dieux, sa maîtresse, et son roi.
Malherbe le disait; j'y souscris quant à moi :
Ce sont maximes toujours bonnes. (I. 98.)
Dans une de ses premières fables, si ce n'est pas la première, il est plus élogicux encore pour Malherbe, et son élève Racan :
Ces deux rivaux d'Horace, héritiers de sa lyre, Disciples d'Apollon, nos maîtres pour mieux dire *.
En effet, lui qui cherche partout des endroits pleins d'excellence pour les transporter dans ses propres œuvres, il n'hésite pas à
1. Histoire de V Académie, éd. Livet, II, 303-304. — Les références pour ce chapitre sont faites à l'édition des Grands Ecrivains, sauf indication contraire. Je prends les exemples dans le texte de M. Marty-Laveaux, lorsqu'il est nécessaire de s'appuyer sur l'orthographe du temps.
2. 1,200, 10. — Cf. Malherbe, I, lxxi-lxxu. — Cf. La Fontaine, I, xxvm-xxix. Sur son respect pour Malherbe, cf. une lettre du 30 janvier 1663 à Fouquet(lX, 355) et un passage de sa Climène, k la date de 1671, VII, 165, 349.
LA FONTAINE ET MALHERBE. i99
cnchùsser dans une de ses fables un souvenir de Malherbe. Car dans ce vers,
Va-t'en, chctif insecte, excrément de la terre! (I, 155;,
on a déjà souligné une imitation évidente du passage bien connu : Va-t'en à la malheure, excrément de la terre *.
Cette influence que La Fontaine ne cherche pas à cacher pour son propre compte, qu'il constate sur les autres poètes, il reconnaît qu'elle s'exerce sur la Cour môme, et cela dans une lettre à Racine du 6 juin 1686, à un moment où il s'était déjà singulièrement débarrassé de son fétichisme pour Malherbe :
Ronsard est dur, sans goût, sans choix, Arrangeant mal ses mots, gâtant par son François Des Grecs et des Latins les grâces infinies. iNos aïeux, bonnes gens, lui laissaient tout passer, Et d'érudition ne se pouvaient lasser.
C'est un vice aujourd'hui....
Cet auteur a, dit-on, besoin d*un commentaire, On voit bien qu'il a lu, mais ce n*est pas rafl*airc : Qu'il cache son savoir, et montre son esprit. Racan ne savait rien; comment a-t-il écrit? Et mille autres raisons, non sans quelque apparence. Malherbe de ces traits usait plus fréquemment : Sous lui la Cour n'osait encore ouvertement Sacrilier à l'ignorance. (IX, 373-374.)
Cette admiration dure encore l'année suivante, puisqu'on 1687, écrivant, il est vrai, à un prélat, Huet, alors Évoque de Soissons, La Fontaine n'hésite pas à accorder les honneurs du paradis à son maître :
Malherbe avec Racan, parmi les chœurs des anges. Là-haut de rÉlernel célébrant les louanges, Ont emporté leur lyre, et j'espère qu'un jour J'entendrai leur concert au céleste séjour. (IX, 205, 93.)
Je ne sais si I^ Fontaine n'a pas donné une forme plus sincère à son admiration, en d autres termes, s'il ne pensait pas accorder une place plus belle et plus sûre à Malherbe, lorsque, au lieu de le béatifier, il lui octroyait une simple apothéose dans sa Daphné :
1. Malherbe, I, 239. —Cf. encore La Fontaine, 11,74, 19, et Malherbe, I, 154-155.
« Apollon monte dans le char oii est TAmour, et tous deux retournent au ciel. Le théâtre change aussitôt. Le Parnasse se découvre au fond. Quelques Muses sont assises en divers endroits de sa croupe, et quelques Poètes à leurs pieds. Sur le sommet, le Palais du Dieu se fait voir. Les deux côtés du théâtre sont deux galeries qui ressemblent à celles où on étale des raretés les jours de foire. Là sont les archives du Destin. L'architecture est ornée de feuilles de laurier. Sous chaque portique est un buste; il y en a neuf de Conquérants et autant de poëtes, les Conquérants d'un côté et les poètes de l'autre. Les Conquérants sont Cyrus, Alexandre, etc., et les Poètes sont Homère, Anacréon, Pindare, Virgile, Horace, Ovide, TAriosle, le Tasse, et Malherbe. Apollon a voulu que l'avenir fût montré en favenr de cette fête. » (Vil, 242-243.)
Après avoir exposé ainsi l'admiration de La Fontaine pour Malherbe, il suffirait, si nous avions affaire à un esprit méthodique, à un tempérament logique, de passer à la contre-partie, et de montrer que La Fontaine a su dépouiller ses premières impressions, passer envers son maître d'une admiration sans réserve à des réserves sans admiration; ou encore, si l'on préfère la formule plus connue, qu'après avoir adoré les œuvres de Malherbe, il les aurait brûlées. Mais avec un génie ondoyant et divers comme La Fontaine, les choses ne vont pas avec cette netteté. Notre poète ne tranche pas ainsi dans le vif, et dit suivant le temps, comme son sage : Vive Ronsard! Vive Malherbe! Même dans le moment où il se croit un fidèle disciple du Zoïle de Desportes, il manque gravement aux règles de son maître, et découvre de la poésie là où l'hypercritique ne trouvait qu'une pauvreté. Desportes, dans un de ses meilleurs vers, dit :
Les Vents émus retenaient leurs haleines.
La Fontaine avait lu probablement ce joli passage; et peut-élre connaissait-il l'existence de la note archi-pédante de Malherbe * : « Excellente sottise. Si les Vents étaient émus, comment retenaient-ils leurs haleines? S'il veut dire que les Vents, qui étaient émus auparavant, s'apaisaient, il le faut exprimer d'autre façon » (IV, 254).
1. Il connaissait en effet les textes manuscrits qui intéressent Malherbe. — Cf. Âraould, Anecdotes t p. 6.