Histoire de V Académie^ éd. Livet
rimes, des vers qui enjambent, des deux voyelles sans élision, ni en générai de ces sortes de négligences qu'il ne se pardonnerait pas luimême en un autre genre de poésie, mais qui sont inséparables, pour ainsi dire, de celui-ci. Le trop grand soin de les éviter jetterait un faiseur de contes en de longs détours, en des récits aussi froids que beaux, en des contraintes fort inutiles, et lui ferait négliger le plaisir du cœur pour travailler à la satisfaction de Toreille. Il faut laisser les narrations étudiées pour les grands sujets » (IV, 145-146). Unepareille apologie doit être entendue ciim gvano salis. J'imagine que La Fontaine aurait considéré comme un sol celui qui l'aurait pris au mol. C'est de la modestie d'auteur. Un seul fait le prouvera : dans le fragment de tragédie, Achille, qui ne compte pas tout à fait six cents vers, il y a une vingtaine d'enjambements. Ce qui montre bien que, dans la pratique, La Fontaine n'estimait pas réellement qu'il y eût deux prosodies : l'une, correcte, pour les grands genres; l'autre inférieure, et bonne pour lui.
La Quantité.
Tout ce qui pourrait alourdir l'élan de sa pensée semble à La Fontaine un fardeau inutile, dont il vaut mieux se débarrasser. Les questions de quantité notamment le préocccupent fort peu. Nous ne devons pas leur attribuer plus d'importance qu'il ne leur en accordait lui-même. Ce n'est pas lui qui songerait à « mesurer les syllabes d'une ode ». il a, sur la quantité des mots, une théorie fort élastique, qui paraîtrait singulièrement licencieuse aux rigoristes modernes, et qui pourtant, malgré son apparence paradoxale, peut fort bien se soutenir : « Est-ce Montléry qu'il faut dire, se demande-t-il, ou Montlehéryl C'est Monllehéry, quand le vers est trop court, et Montléry quand il est trop long. » (IX, 227-228.) Si Malherbe avail rencontré pareille désinvolture de principes chez Desportes, on entend d'ici ses cris d'indignation. El pourtant La Fontaine faisait là ce que depuis ont admis bien des poètes, grands et petits, et bien naturellement '.
i. Pour la prononciation ou Torlbographe des noms propres, et leur quantité,
La licence serait plus grave pour les mots de la langue courante, et choquerait plus Toreille qu*elle ne servirait efficacement le poète. La Fontaine, sur ce point, a un principe ou, si Ton préfère, une tendance : il ne compte pas les voyelles muettes. C'est ainsi qu'il considère comme dissyllabe baille?\ quoiqu'il lÏTrive baailler :
C'est l'image de ceux qui baaillent aux chimères. (1, 170, 46.)
Ve muet, dans le corps d'un mot, ne compte pas : dea n'est pour lui qu'un monosyllabe *. Épousseter s'écrit épouster^ et ne vaut (jue trois pieds \
\]e muet ne compte pas non plus dans les verbes en />/*, comme j oublierai^ etc.
Il crierait comme moi du haut de son gosier. (11, 272, 20.) Fuyons, dit-il en soi, l'oublierai cette belle '. Quarante beaux esprits certifieront ceci. (IX, 381.) Je \o\\s prici^ais d'implorer sa justice. (IX, 127, 123.)
L'Univers Ne se souciera plus ni d'auteurs, ni de vers. (VII, 167, 395.) Vous vous marierez donc ainsi qu'au temps jadis. (VII, 170, i38.)
Il en est de même pour les verbes en ouer :
Pour un qui s'en louera^ dix mille s'en plaindront. (I, 260, 29.)
Je louerais l'auteur et l'ouvrage. (VI, 3i6, 163.)
Où d'autres échoueraient , il se rend tout facile *.
Et le tuerai^ ma mère, avec plaisir, Dieu sail. (VII, 413, 16:'».)
La Fontaine ne se contredit qu'une seule fois, quand il fail compter Ve pourtant muet de la finale ent.
Foudroient ses canons, embrasent se.** carcasses. (IX, 16!, 12k)
les poètes ont toujours eu en Franco le droit légitime de tout oser. Ainsi Sedainc fait un vers juste pour Toreillc et faux pour l'œil en écrivant :
Cette lettre au pilote est-elle de Necker? Oui.
(BulTon, Œuvres complètes^ éd. Lanessan, Correspondance, 11, 299.) Dans los Contemplât ions y V. Hugo fait rimer, avec confondre, Londre : « Londre^ sans .V, au lieu de Londres^ voilà une licence poétique, avoue Th. de Banville. J'ai dit qu'il n'en faut jamais, et voilà que mon maître s*en est permis une. — Hh bien! 11 a eu tort. » Et plus loin, à propos de Versaille, le poète critique ajoute : « Même observation que ci-dessus. 11 fallait écrire non pas Versailles mais Versailles. — Rien d'implacable comme un écolier qui prend son maître en faute. • Petit Traité, p. 66 et 67, notes.