‹ L'évolution du vers français au dix-septième siècleChapitre 108 sur 247 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

La Fontaine et Malherbe.

L'influence de Malherbe sur La Fontaine, au lieu d'èlre pour ainsi dire latente, comme nous l'avons vu chez Corneille, devient au contraire très apparente, au début, pour se réduire ensuite à rien. Et ce ne sont plus des conjectures que nous pouvons apporter, ce sont des textes formels.

On a lu, dans tous les manuels de littérature, l'anecdote connue : La Fontaine prenant, à l'audition d'une pièce de Malherbe, conscience de son propre génie; une seule ode, et non des meilleures, révélant toute la poésie à celui qui devait monter bien plus haut que son initiateur. Malgré toute la défiance dont il faut user en face de pareilles histoires, et malgré l'invraisemblance de ce conte, le voici, dans sa forme originale, tel que le conte Pellisson : « Il étudia sous des maîtres de campagne qui ne lui enseignèrent que du latin, et il avait déjà vingt-deux ans, qu'il ne se portait à rien, lorsqu'un officier, qui était à Château-Thierry en quartier d'hiver, lut devant lui par occasion, et avec emphase, cette ode de Malherbe :

Que direz-vous, races futures, Si quelquefois un vrai discours Vous récite les aventures De nos abominables jours?

« Il écouta cette ode avec des transports mécaniques de joie, d'admition et d'étonnement. Ce qu'éprouverait un homme né avec de grandes

dispositions pour la musique, et qui, après avoir été nourri au fond d'un bois, viendrait tout d'un coup à entendre un clavecin bien touché, c'est l'impression que l'harmonie poétique fit sur l'oreille de M. de La Fontaine. Il se mit aussitôt à lire Malherbe, et s'y attacha de telle sorte qu'après avoir passé les nuits à l'apprendre par cœur, il allait de jour le déclamer daiis les bois. Il ne tarda pas à vouloir l'imiter; et ses essais de versification, comme il nous l'apprend lui-même, furent dans le goût de Malherbe *. » S'il fallait prendre ce récit au pied de la lettre, ce serait le plus grand titre de gloire pour Malherbe d'avoir été la cause occasionnelle des Fables. Et de même que l'on a pu soutenir que la plus belle inspiration de Jean-Baptiste Rousseau, c'a été la strophe principale de l'ode où Le Franc de Pompignan déplore la mort du pseudo-grand lyrique, je dirais volontiers que le chef-d'œuvre de Malherbe, c'est... La Fontaine.

Après tout, celui qui découvrait Baruch pouvait bien s'éprendre d'une belle passion pour le grand versificateur, aller même, en reprenant le mot de Pellisson, jusqu'à des transports mécaniques, et, ce qui paraît surtout vraisemblable, s'empresser de conter son admiration aux arbres de ses chères forêts. D'autant que nous rencontrons plus d'une fois dans les Fables la trace de cet enthousiasme. Avec la foi de Lucrèce en Epicure, La Fontaine aime, à ses débuts, citer les paroles de son maître; nous sentons en lui la confiance tranquille du disciple :

On ne peut trop louer trois sortes de personnes :

Les dieux, sa maîtresse, et son roi.

Malherbe le disait; j'y souscris quant à moi :

Ce sont maximes toujours bonnes. (I. 98.)

Dans une de ses premières fables, si ce n'est pas la première, il

est plus élogieux encore pour Malherbe, et son élève Racan :

Ces deux rivaux d'Horace, héritiers de sa lyre, Disciples d'Apollon, nos maîtres pour mieux dire ^.

En effet, lui qui cherche partout des endroits pleins d'excellence pour les transporter dans ses propres œuvres, il n'hésite pas à

1. Histoire de V Académie, éd. Livet. II, 303-304. — Les références pour ce chapitre sont faites à l'édition des Grands Ecrivains, sauf indication contraire. Je prends les exemples dans le texte de M. Marly-Laveaux. lorsqu'il est nécessaire de s'appuyer sur l'orthographe du temps.

2. 1,200, 10. — Cf. Malherbe, I, lxxi-lxxu. — Cf. La Fontaine, I, xxvni-xxix. Sur son respect pour Malherbe, cf. une lettre du 30 janvier 1663 à Fouquet(IX, 355) et un passage de sa Climène, à la date de 1671, Vil, 165, 349.

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