LA FONTAINE ET MALHERBE
enchâsser dans une de ses fables un souvenir de Malherbe. Car dans ce vers,
Va-t'en, chétif insecte, excrément de la terre! (I, 155),
on a déjà souhgné une imilation évidente du passage bien connu : Va-t'en à la malheure, excrément de la terre •.
Cette influence que La Fontaine ne cherche pas à cacher pour son propre compte, qu'il constate sur les autres poètes, il reconnaît qu'elle s'exerce sur la Cour même, et cela dans une lettre à Racine du 6 juin 1686, à un moment où il s'était déjà singulièrement débarrassé de son fétichisme pour Malherbe :
Ronsard est dur, sans goiU, sans choix, Arrangeant mal ses mots, gâtant par son françois Des Grecs et des Latins les grâces infinies. Nos aïeux, bonnes gens, lui laissaient tout passer. Et d'érudition ne se pouvaient lasser.
C'est un vice aujourd'hui,...
Cet auteur a, dit-on, besoin d'un commentaire. On voit bien qu'il a lu, mais ce n'est pas l'affaire : Qu'il cache son savoir, et montre son esprit. Racan ne savait rien; comment a-t-il écrit? Et mille autres raisons, non sans quelque apparence. Malherbe de ces traits usait plus fréquemment : Sous lui la Cour n'osait encore ouvertement Sacrilier à l'ignorance. (IX, 373-374.)
Cette admiration dure encore l'année suivante, puisqu'en 1687, écrivant, il est vrai, à un prélat, Huet, alors Évêque de Soissons, La Fontaine n'hésite pas à accorder les honneurs du paradis à son maître :
Malherbe avec Racan, parmi les chœurs des anges, Là-haut de l'Éternel célébrant les louanges, Ont emporté leur lyre, et j'espère qu'un jour J'entendrai leur concert au céleste séjour. (IX, 205, 93.)
Je ne sais si La Fontaine n'a pas donné une forme plus sincère à son admiration, en d'autres termes, s'il ne pensait pas accorder une place plus belle et plus sûre à Malherbe, lorsque, an lieu de le béatitier, il lui octroyait une simple apothéose dans sa Dapliné :
1. Malherbe, I, 239. — Cf. encore La Fontaine, II, 74, 19, et Malherbe, I, 154-155.
(( Apollon monte dans le char où est l'Amour, et tous deux retournent au ciel. Le théâtre change aussitôt. Le Parnasse se découvre au fond. Quelques Muses sont assises en divers endroits de sa croupe, et quelques Poètes à leurs pieds. Sur le sommet, le Palais du Dieu se fait voir. Les deux côtés du théâtre sont deux galeries qui ressemblent à celles où on étale des raretés les jours de foire. Là sont les archives du Destin. L'architecture est ornée de feuilles de laurier. Sous chaque portique est un buste; il y en a neuf de Conquérants et autant de poètes, les Conquérants d'un côté et les poètes de l'autre. Les Conquérants sont Cyrus, Alexandre, etc., et les Poètes sont Homère, Anacréon, Pindare, Virgile, Horace, Ovide, l'Arioste, le Tasse, et Malherbe. Apollon a voulu que l'avenir fût montré en faveur de cette fête. » (VU, W2.-US.)
Après avoir exposé ainsi l'admiration de La Fontaine pour Malherbe, il suffirait, si nous avions affaire à un esprit méthodique, à un tempérament logique, de passer à la contre-partie, et de montrer que La Fontaine a su dépouiller ses premières impressions, passer envers son maitre d'une admiration sans réserve à des réserves sans admiration; ou encore, si l'on préfère la formule plus connue, qu'après avoir adoré les œuvres de Malherbe, il les aurait brûlées. Mais avec un génie ondoyant et divers comme La Fontaine, les choses ne vont pas avec celte netteté. Notre poète ne tranche pas ainsi dans le vif, et dit suivant le temps, comme son sage : Vive Ronsard! Vive Malherbe! Même dans le moment où il se croit un fidèle disciple du Zoïle de Desportes, il manque gravement aux règles de son maître, et découvre de la poésie là où l'hypercritique ne trouvait qu'une pauvreté. Desportes, dans un de ses meilleurs vers, dit :
Les Vents émus retenaient leurs haleines.
La Fontaine avait lu probablement ce joli passage; et peut-être connaissait-il l'existence de la note archi-pédante de Malherbe ' : « Excellente sottise. Si les Vents étaient émus, comment retenaient-ils leurs haleines? S'il veut dire que les Vents, qui étaient émus auparavant, s'apaisaient, il le faut exprimer d'autre façon » (IV, 25/i).
1. Il connaissait en effet les textes manuscrits qui intéressent Mallierbe. Cf. Arnould, Anecdotes, p. 6.