LA FONTAINE ET MALHERBE
La Fontaine aurait haussé les épaules à lire pareille critique, et murmuré :
Maudit censeur, te tairas-tu?
Les délicats sont malheureux; Rien ne saurait les satisfaire.
A coup sûr, ce vers de Desportes chante un jour dans sa mémoire : il n'en retient que l'exquis :
Et comme un jour les vents, retenant leur haleine. (I, 268.)
Sans doute il ne reproduit pas l'épithète qui semble une sottise à Malherbe : mais il ne laisse pas diminuer par cette vétille son admiration pour la beauté qui suit. S'il connaît le Commentaire en manuscrit, et la chose n'est pas impossible chez un infatigable lecteur comme La Fontaine, on voit que son admiration pour Malherbe n'est pas un esclavage", et qu'il n'est pas du tout disposé à suivre en vrai mouton le Pasteur de Caen. Il ira plus loin, et dans la pièce même où il le sacre divin poète, où il le représente accompagnant sur la lyre les chœurs des anges, il ne craint pas de se contredire, en le reniant au moins une fois :
Je pris certain auteur autrefois pour mon maître. Il pensa me gâter; à la fin, grdce aux Dieux, Horace par bonheur me dessilla les yeux. L'auteur avait du bon, du meilleur, et la France Estimait dans ses vers le tour et la cadence. Qui ne les eût prisés? J'en demeurai ravi : Mais ses traits ont perdu quiconque l'a suivi *. Son trop d'esprit s'épand sur trop de belles choses. Tous métaux y sont or, toutes fleurs y sont roses ^.
M. P. Mesnard a déjà prouvé dans la Notice Biographique (I, xvii-xviii) qu'il était plus que probablement question de Malherbe là dedans. A son argumentation, déjà convaincante, j'ajouterai ce texte, que je crois décisif : Pellisson, dans son Histoire de l' Académie , n'admet pas d'autre interprétation pour ce passage, puisqu'il dit : « Il trouva que la manière de ces Latins était plus naturelle, plus simple, moins chargée d'ornements ambitieux; et que, par conséquent,
i. Quelques auteurs de ce temps-là afTeclaient les antithèses, et ces sortes de pensées qu'on appelle Concelti : cela a suivi immédiatement Malherbe. (Note de La Fontaine.)
2. IX, 203, 46. Vers de Malherbe. (Note de La Fontaine.) Cf. en effet : Tous métaux seront or, toutes fleurs seront roses. (I, 232, 68.)
Malherbe (je ne le dis qu'après M. de La Fontaine) péchait par être trop beau, ou plutôt trop embelli * ».
Nouveau converti, La Fontaine s'écrie donc à son tour :
Je vois, je sais, je crois, je suis désabusé.
Il renonce à Malherbe, à sa pompe et à ses (ouvres. 11 puise la bonne doctrine dans Horace, et purifie son goût.
Si quelqu'un pouvait s'étonner de cette rupture avec Malherbe, venue si tard, et interrompue par des demi-réconciliations, si l'on demandait pourquoi La Fontaine a pu passer d'une pareille adoration à un véritable divorce, je répondrais que c'était pour une absolue incompatibilité d'humeur; que La Fontaine ne pouvait pas poursuivre de sa haine les pédants sans y englober un beau jour le tyran des mots et des syllabes, le Pédagogue des poètes; que cet amant de la liberté et du caprice devait forcément se détacher du représentant de la tyrannie et de la contrainte : le papillon du Parnasse prit peur de l'homme de science qui disséquait impitoyablement les choses ailées et légères ^
Nous pourrions déjà conclure, a priori, de tout cela que La Fontaine, rompant ainsi avec Malherbe, n'a pas dû seulement renoncer à suivre son goût, mais encore ses théories; que, cessant de voir en lui un prototype de poésie, il a dû cesser du même coup de le considérer comme un modèle de versilication. La suite de cette étude montrera combien en effet La Fontaine s'est écarté des règles de Malherbe, combien sa prosodie est affranchie des chaînes que Malherbe avait forgées et que Corneille avait commencé à rompre.
Sans doute on pourrait objecter, sur toutes ces libertés qu'il prend avec les préceptes de Malherbe, qu'il « plaide coupable », qu'il veut se faire pardonner ses licences, en avouant que ce sont des licences, pardonnables pour de petits genres, comme la fable ou le conte, impardonnables dans le style soutenu. N'a-t-il pas dit en effet, dans la Préface de la deuxième partie de ses Contes : « Voici les derniers ouvrages de cette nature qui partiront des mains de l'auteur, et par conséquent la dernière occasion de justilier ses hardiesses et les licences qu'il s'est données. Nous ne parlons point des mauvaises