‹ L'évolution du vers français au dix-septième siècleChapitre 12 sur 247 · Tableau historique, p · texte numérisé non relu

Tableau historique, p

2. Cf. un excellent chapitre de M. Brunot sur le sens des mots, p. 309 et suiv.

3. Ici je ne puis partager l'opinion de M. Brunot qui prétend que, d'après Malherbe, on doit laisser aux gens de métiers les vocabulaires spéciaux (p. 30). Sans doute .Malherbe, à propos de ce vers,

Ont leur mouvement d'elle et leur forme idéale,

remarque i\yie c'est un « mol d'école, qui ne se doit dire en choses d'amour >> (IV, 331). Mais c'est une remarque isolée. Du reste l'usage ne lui a pas donné raison, car les poètes modernes ont tiré de curieux efTets du mélange de la terminologie philosophique et des poésies amoureuses; qui ne connaît ces beaux vers de Baudelaire, à la fin d'une de ses Fleurs du mal :

Car j'ai gardé la forme et l'essence divine De mes amours décomposés.

d'un spécialiste. En bon g-entilhomme, expert au métier des armes, il relève le mot de cuissot employé par Desportes dans la description d'une armure et rappelle qu'il faut dire à la place Tassète (IV, /i03). Comme propriétaire normand, il n'admet pas qu'à la place et au sens du mot herbe on mette herbage, car ce terme, dans l'acception où le prennent les herbagers, veut dire pâturage (p. /i57, /i50).

Cette propriété dans le vocabulaire, un peu minutieuse à vrai dire, quand il s'agit de mots rares, est une incontestable qualité, quand il s'agit de la langue courante. Dans le Thésaurus idéal qu'il compose pour la versification française , Malherbe proscrit les faux synonymes, et rend à chaque mot sa valeur. Il n'admet pas, quand il s'agit d'un siège, qu'on parle des murs de la cité : on n'escalade pas les murailles d'une cité, mais bien celles d'une ville (p. 430). Il critique, et bien sévèrement, ce vers de Desportes :

Les beaux yeux d'un berger de long sommeil touché,

trouvant qu'il y a une confusion fâcheuse entre sommeil et somme, que le sommeil est le désir de dormir, tandis que le somme désigne l'état d'une personne endormie (p. /i25). Si l'on trouve cette distinction-là trop subtile, on ne peut qu'admirer la netteté avec laquelle Mal'herbe distingue consommer de consumer. Il reproche assez durement à Desportes de confondre ordinairement ces deux mots, d'ignorer que consommer a le sens Aq parfaire (p. 38Zi, et passim).

Surtout il n'admet pas que le poète, pour la facilité de son vers, use indifféremment du simple ou du composé, ce dernier devant nécessairement modifier le sens du simple. Il défend de dire receler pour exprimer l'idée de cacher; c'est mal, dit-il : il faut écrire celer (p. 375).

Ce besoin de précision lui fait rejeter toutes les chevilles, tous les mots qui n'ajoutent rien au sens, mais qui parfont le vers. A Desportes qui parle de mille lieux divers, il demande ce que cela pourrait bien être que mille mêmes lieux (p. /il8).

De cette antipathie pour les choses mal déterminées vient son horreur pour les nombres vagues. Racan nous apprend que Malherbe ne voulait pas que l'on dît par exemple « cent tourments », et qu'il demandait, lorsqu'il rencontrait une pareille évaluation : « peut-être

n'y en avait-il que quatre-vingt-dix-neuf* », Le disciple trouve la critique de son maître assez plaisante. Nous penserions plutôt que celte ironie est un peu lourde. Mais au fond Malherbe a raison, et applique avec assez de bonheur son principe à la censure de Desportes. 11 considère comme une simple cheville ce vers :

Durant les grands chaleurs j'ai vu ceiit mille fois (p. 2o2).

Il n'admet ces « phrases numérales » que relevées par une antithèse. Encore faut-il qu'elle ne soit pas une simple opposition de mots : quand Desportes parle de

Cent mille tourbillons, cent pensers difTérents,

Malherbe trouve que cela ne vaut rien, et ne comprend pas pourquoi les tourbillons sont cent mille, tandis qu'il n'y a que cent pensers (p. 376).

Toutes ces remarques de détail accumulées finissent par former une véritable et solide doctrine. Malherbe a souvent le ton dogmatique et parle ea: cathedra. C'est qu'en effet il promulgue de véritables dogmes, et qu'il professe pour la langue un vrai culte. Suivant l'excellente formule qu'il a su trouver, il veut qu'on se serve des mots « religieusement ». A côté de ce vers,

Non, non, n'estimez point, pour m'être ainsi rebelle,

il met en marge : « Je serais bien d'avis d'user de ce mot de rebelle plus religieusement. Une personne est rebelle à une autre quand elle oublie ce qu'elle lui doit; mais quand elle ne lui doit rien, de quelle rébellion la peut-on accuser? » (p. /i2/i). Rarement critique a été mieux inspiré en définissant ses propres procédés. Car ce seul mot est la caractéristique la plus exacte des avantages et des inconvénients de la méthode de Malherbe. Cette religion du langage, qu'il préconise, a les qualités et les défauts de toutes les autres; deux forces l'animent : le prosélytisme qui séduit, et l'intolérance qui éloigne; Malherbe est allé, dans l'exposé de sa doctrine, jusqu'à l'intolérance.

En effet, poussé par son désir légitime de n'employer que des

Page 1