Cf. Brunol, p. 313 et suiv. Vie, I, p. lxxxv
mots bien français, dans les limites exactes de lenr extension, Malherbe était fortement tenté d'éliminer de son vocabulaire tous les mots vieillis. Seulement son esprit trop timoré, son respect exagéré de l'usage ne lui permettaient pas de ressusciter les meilleurs de ces mots disparus, ou même simplement de rétablir des termes plus ou moins ébranlés. Les écrivains véritablement pieux envers la langue se sont souvent complus à tenter des restaurations, et cela avec succès. Malherbe est impitoyable pour tous les mots vaincus dans la lutte pour la vie, et il achève les blessés. A la liste qu'a dressée M. Brunot des mots proscrits par le tyran (p. 249 et suiv.) j'ajouterai les suivants, qui montrent jusqu'où Malherbe poussait la rigueur :
Ç« bas : sans pointe, ce ça bas veut dire appeler Robinette (p. 350).
Cadavre : ne vaut du tout rien (p. 413).
Cil : mauvais mot, et hors d'usage (p. 329) ; ne vaut rien K
Complainte : use du simple, ce composé s'en va hors d'usage (p. 369).
Esclave)' : mauvais mot (p. 335).
Joint : vieille liaison, et qui sent sa chicane : il n'en faut point user
pour tout (p. 393).
Notoire : mot qui sort d'usage (p. 415). Poindre : mauvais mot (p. 334).
Or, en complétant la liste de M. Brunot à l'aide de celle que je viens d'indiquer, on constate que sur une soixantaine de mots biffés par Malherbe comme archaïsmes, l'usage lui a donné raison pour à peu près quarante termes vieillis, et en a conservé une vingtaine. Malherbe appauvrissait donc inutilement le dictionnaire poétique. Faute plus grave encore, il commençait cette scission du français en
1. P. 398. Cil est cité par M. Briinot, mais dans un autre chapitre, p. 393. La liste des mots vieux ou vieillis employés par Malherbe avait déjà été dressée par Chevreau; cf. l'édition de Malherbe de 1123, t. I, p. 224 et suiv. Ses Remarques n'ont pas du reste grande valeur : elles avaient été faites en trois heures et refaites en dix jours (I, p. 219-220). Le temps fait beaucoup à l'adaire. Ménage dans sa Préface de 1666 prétend qu'il y a plus de dix ans que Balzac a fait mention de son Commentaire; que lui, Ménage, n'a donc pas volé Chevreau. Chevreau écrit, en 1687, à Benserade, que Ménage l'a indignement volé (I, 342). Qui des deux croire? Chapelain penche pour Cheweau {Correspoiidance, éd. Ta.m\zcy de Larroque, II, 96-97). Peu importe du reste : le principal est que nous ayons ces curieux Commentaires. Le plus nourri des deux est celui de Ménage, pour qui Racan avait écrit la biographie de son maître, s'il faut en croire ce passage de Ménage : » J'apprends des mérrioires de M. de Racan, pour la Vie de Malherbe, écrits en ma faveur, dans le dessein que j'avais d'écrire la vie de ce prince de nos poètes lyriques... » (p. 262). - ~
deux castes, qu'on a reprochée à Vaugelas, et dont on doit rendre d'abord Malherbe responsable.
Après cette première division de la langue en deux classes, il admettait encore plusieurs subdivisions dans le vocabulaire des poètes, suivant qu'il s'agissait d'un genre phis ou moins noble. C'est ainsi que dans la poésie épique il ne souffrait pas que l'on parlât de faire du tintamarre, trouvant que le mot ne convenait qu'à la langue de la comédie ou de la satire (p. /lOil). Il portait le même jugement sur le mot muguet, employé pourtant dans une simple élégie (p. 369). Il trouvait « bas », dans une imitation d'Horace, le diminutif doucette (p. /i56).
Surtout il critique âprement l'emploi dans les vers de toutes les façons de parler familières, qui font partie de la langue courante, et que le peuple emploie volontiers : il relève comme faibles, basses, lâches, populaires, ou, comme il dit encore le plus volontiers, « plébées », les expressions suivantes :
Otez-vous du serein : craignez-vous point le rhume fp. 425).
Ses cheveux frisés Ne sont pas ses cheveux : c'est une fausse tresse (p. 437).
Bientôt gagnent au pied (p. 403).
Car il est fs'ai-je peur) jaloux de la lumière fp. 283). J'y ai mis trop bon ordre (p. 379).
De vous mirer au feu qui vous allume (p. 260). En lui voyant d'un valet faire conte (p. 272). Voulant jusqu'à la mort votre serf demeurer fp. 356). D'un faux jaloux plein de haine et d'envie fp. 280). D'un et d'autre côté, par les temps plus divers fp. 433). Et qui tournaient mon âme ainsi comme ils voulaient fp. 381). L'ennui qui me pressait autant que chose aucune fp. 362), etc.
Si l'on excepte les trois ou quatre premiers exemples, un peu familiers, je l'avoue, on trouvera généralement que Malherbe est bien sévère; qu'il va jusqu'à l'extrême injustice, lorsqu'il trouve « bas et plus que plébé » ce vers d'un sonnet :
Et pour six coups de fouet ne peut être chassé fp. 435).
Il faut encore ranger parmi les exagérations de sa méthode les scrupules fâcheux qui le prennent sur les mots qu'il trouve inconvenants et déplacés dans la haute poésie, parce qu'ils prêtent à des équivo-
ques * . On est assez surpris de voir un homme, et, qui pis est, un vert galant qu'on appelait familièrement chez M. de Bellegarde « le père Luxure », former sérieusement le projet que Molière prête plaisamment à la vieille précieuse Philaminte,
Un dessein plein de gloire, et qui sera vanté
Chez tous les beaux esprits de la postérité,
C'est le retranchement de ces syllabes sales,
Qui, dans les plus beaux mots, produisent des scandales,
Ces jouets éternels des sots de tous les temps,
Ces fades lieux communs de nos méchants plaisants,
Ces sources d'un amas d'équivoques infâmes
Dont on vient faire insulte à la pudeur des femmes.
Sans doute Malherbe n'allait pas jusqu'à supprimer les syllabes douteuses, et se contentait de proscrire des mots entiers. Mais n'est-ce pas imposer au poète un scrupule bien mesquin, une manie fâcheuse même, que de le forcer à se creuser la cervelle pour savoir si quelque sot ne pourrait pas trouver un grossier jeu de mots dans la chose la plus innocente? On fait quelquefois, « entre hommes », des plaisanteries de corps de garde sur les plus purs chefs-d'œuvre de Corneille et de Racine : à qui la faute? à ceux qui les font. Pourquoi ajouter aux dictionnaires de cas de conscience une rubrique spéciale, la casuistique littéraire? De même que les casuistes qui, à force d'y rêver, fmissaient par découvrir, dans leur imagination inquiète, des raffinements de vice auxquels personne n'aurait jamais songé sans eux, Malherbe, devenu inquisiteur, est d'une ingéniosité telle à découvrir et à souligner des équivoques possibles, qu'on ne les comprend pas, même quand il nous les a indiquées du doigt. 11 trouve par exemple qu'un poète ne doit pas parler Aq poitrine % ni surtout
1. Cf. Brunot, p. 237 et suiv. Ce qui diminue le tort de Malherbe, c'est qu'il est commun à son temps. Balzac dans ses Remarques sw les deux sonnets, p. 145-147, commente presque complaisamment l'équivoque de ce vers :
Vous verrez sa misère nue.