‹ L'évolution du vers français au dix-septième siècleChapitre 132 sur 247 · Ibid., p. 31 et 38, note · texte numérisé non relu

Ibid., p. 31 et 38, note

Comme cette théorie est ingénieuse, et fort séduisante au premier abord, il ne faut plus nous contenter de simples expériences faites au hasard ; prenons tout un livre de fables, le premier par exemple.

Le quatrain prédomine, il est vrai, et c'est tout naturel, car, sauf les cas de redoublement de rime, deux rimes masculines et deux rimes féminines, quel que soit leur entrelacement, forment un quatrain. Ces éléments de quatre vers sont assez peu sensibles du reste, à cause du mélange des mètres. Mais surtout on ne peut admettre que La Fontaine débute presque toujours par un quatrain. Car, sur les vingt-deux fables qui composent le premier livre, la remarque n'est juste que pour la moitié des pièces, exactement. Les onze autres commencent par d'autres combinaisons.

Quant à ces éléments formés de plusieurs vers écrits sur les mêmes rimes, je ne sais si l'on peut les appeler des strophes. Car, dans le courant de la fable, l'œil d'un lecteur même prévenu a de la difficulté à distinguer quelque chose qui ressemble à une strophe. L'oreille non plus n'y reconnaît guère un mouvement lyrique, un rythme très différent du reste. Je prends par exemple les neuf premiers vers de la fable du Renard et du Corbeau : ils forment un tout, puisque les huit premiers sont écrits sur la même rime féminine, et que le neuvième leur est uni par le sens. Et pourtant on ne sent pas du tout la moindre différence entre cette espèce de strophe, et le mouvement qui suit, parce que le dernier vers fait bien partie de la phrase, mais non pas de la strophe de huit vers : au point de vue du rythme, il se rattache au quatrain qui vient après. Or une strophe n'existe que lorsqu'elle est nettement séparée de ce qui précède et de ce qui suit, soit par une unité rythmique très sensible, soit par la pensée. Nous ne trouvons ni l'un ni l'autre de ces deux éléments indispensables dans le passage suivant :

Maître Corbeau, sur un arbre perché,

Tenait en son bec un fromage.

Maître Renard par l'odeur alléché,

Lui tint à peu près ce langage :

«( lié! bonjour, Monsieur du Corbeau.

Que vous êtes joli! que vous me seniblez beau!

Sans mentir, si votre ramage

Se rapporte à votre plumage, Vous êtes le Phénix des hôtes de ces bois. »

A ces mots le Corbeau ne se sent pas de joie;

Et pour montrer sa belle voix, Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie. (I, 62.)

Voici le plan de ces douze vers :

10 8 10 8 8 10 8 8 12 I 12 8 12 a e a e i i e e o | ée o ée.

Le sens séparant très nettement le neuvième vers du quatrain auquel il se rattache par la rime, et le soudant aux huit premiers avec lesquels il n'a aucun rapport rythmi([ue, on voit qu'on n'a pas là une strophe de huit vers suivie d'un quatrain, mais bien des vers libres.

Tout autre est la théorie de M. Legouvé. Son idée prend la forme d'une image : il compare l'alexandrin au cheval de cirque monté par Baucher, et le vers libre au cheval lancé dans l'espace par M. d'Aure. J'aime mieux la doctrine, dégagée de la comparaison, que M. Legouvé expose ensuite. Je n'en suis pas du reste tout à fait partisan : « L'artiste, d'autant plus sévère vis-à-vis de lui-même qu'il n'a pas d'autre maître que lui, doit donc relever le laisser-aller du rythme, soit par une plus grande richesse de rimes, soit par une plus grande justesse d'expression, de sorte qu'on sente toujours la fermeté sous la grâce, et l'art sous l'abandon '. » M. Legouvé a plus fait, pour l'intelligence des vers de La Fontaine, par ses leçons sur l'art de la lecture en général que par ses enseignements spéciaux sur la métrique du poète. Je ne crois pas en effet que l'on puisse relever les moindres traces d'abandon ni de laisser-aller dans le rythme des fables; que le génie nerveux de La Fontaine puisse se caractériser par des expressions qui conviendraient mieux à la manière lloue de Florian.

Th. de Banville a mieux vu tout ce qu'il y avait d'art savant, de virtuosité inimitable dans l'apparente facilité de La Fontaine. « A propos du fabuliste, l'aimable mot naïveté vient tout de suite sous la plume. 11 est très vrai qu'il arrive à la naïveté à force d'art, mais de là mille écrivains ont conclu que La Fontaine était un homme naïf, s'ignorant lui-même et produisant ses fables à la grâce de Dieu, comme un champ produit des coquelicots et des pâquerettes.

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