‹ L'évolution du vers français au dix-septième siècleChapitre 133 sur 247 · Art de la lecture, 2c édition, p · texte numérisé non relu

Art de la lecture, 2c édition, p

Ce n'est pas là-dessus, hélas, qu'on trompera un versificateur de profession, qui peut apprécier les formidables efforts qu'a demandés la création ' du vers libre, où le lecteur vulgaire ne voit qu'une succession de vers inégaux assemblés sans règle et au caprice du poète ! Cette fusion intime de tous les rythmes, où le vêtement de la pensée change avec la pensée elle-même, qu'harmonise la force inouïe du mouvement, c'est le dernier mot de l'art le plus savant et le plus compliqué, et la seule vue de difficultés pareilles donne le vertige *. » La caution n'est pas bourgeoise : mais l'explication manque : cette habileté de La Fontaine, Th. de Banville la sent plutôt qu'il ne la fait comprendre, et demande en somme qu'on l'en croie sur parole.

Tous les jugements que je viens d'énumérer, si différents qu'ils soient sur le mérite de La Fontaine, s'accordent pourtant en un point. Leurs auteurs admirent La Fontaine, et reconnaissent en lui un maître. Critiques ou créateurs, tous s'inclinent devant son génie. Dans ce concert presque unanime, une seule note éclate, discordante : et c'est Lamartine qui la pousse. Il était difficile que ce disert improvisateur pût apprécier justement le talent du travailleur le plus sobre et le plus réfléchi ; que ce peintre de fresques bien vite pâlies par quelques années, eût pu admettre l'infinie supériorité du miniaturiste dont les petits chefs-d'œuvre défient les siècles, et paraissent maintenant plus frais encore qu'à l'époque où ils ont paru, ayant conquis cette seconde jeunesse, ce renouveau que donne l'immortalité. Donc Lamartine n'a pas craint de dire dans la préface des Méditations : « On me faisait bien apprendre aussi par cœur quelques fables de La Fontaine ; mais ces vers boiteux, disloqués, inégaux, sans symétrie ni dans l'oreille ni sur la page, me rebutaient ' ». La seule critique qui vaille la peine d'être relevée là dedans, et refutée, c'est que la dyssymétric de ces vers imprimés est rebutante pour l'œil. Encore ce reproche est-il un peu puéril. Car, à ce compte, les alexandrins de Lamartine ne pourraient plaire à l'œil que s'ils étaient aussi bien alignés à droite qu'à gauche. Même en se plaçant à un point de vue aussi rétréci pour juger de la grâce des vers, on ne

1. Il serait bon de ne pas oublier, siuon le créateur du genre, du moins le prédécesseur de La Fontaine : Corneille.

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