VIII
se rédiger ainsi : il n'y a pas de lyrisme dans La Fontaine. Car nous n'admettons pas un lyrisme purement formel : nous ne pensons pas qu'il suffise, pour se dire poète lyrique, de composer une ode, divisée en strophes, suivant les recettes classiques. D'autre part, le fond, dans les fables de notre poète, paraît juste le contre-pied du lyrisme. Les deux éléments principaux de sa philosophie, c'est d'abord la lutte pour la vie, vue du côté des petits et se résumant, en somme, dans un conseil, excellent pour la conservation de l'individu, mais peu lyrique : cache-toi. Ensuite, c'est la mise en œuvre de la sagesse populaire cristallisée dans les vieux proverbes français. Que l'on parcoure les deux gros volumes de Le Roux de Lincy ', et on connaîtra la source où La Fontaine puise ses conseils de morale. Cela nous explique bien pourquoi notre poète est si profondément, si intimement national. Mais cela ne nous amènera pas à conclure que La Fontaine a des inspirations lyriques, car rien n'est moins lyrique qu'un proverbe. La sagesse de la fourmi ne se prête guère aux envolées de l'ode. Cette partie du talent de La Fontaine a si vivement frappé certains critiques qu'ils ont été tentés de ne voir que ce côté-là : c'est ainsi que M. Sully Prudhomme, parlant de la versification, dit : « 11 faut bien se garder de confondre celle-ci, c'est-àdire l'art de faire des vers, a^ec la poésie considérée comme l'aspiration la plus ardente et la plus haute vers quelque céleste idéal. Les fables de La Fontaine sont pleines de recettes pratiques pour n'être pas dupe en ce bas monde,- pleines d'aphorismes dépourvus de toute poésie, mais consacrés dans des vers nets, immuables, frappés comme des médailles, admirablement mnémoniques ^ » La Fontaine n'esl-il pas autre chose qu'un frappeur de médailles, ce qui aurait déjà bien son mérite, sans doute, pour tout autre poète, mais ce qui le diminue singulièrement? Ne s'est-ii pas élevé jusqu'au plus pur lyrisme?
Sans doute il parle avec assez d'indifférence des vicissitudes du goût public à l'égard de l'ode. Il constate, sans regret personnel, que ce genre, en honneur vers 1659, est délaissé en 1671, car il écrit à celte dernière date, à propos de trois fragments d'une description de Vaux, entreprise près de douze ans auparavant : « J'y consumai