Petit Traité, p. 3U
3. Ce n'est pas une boutade, mais une opinion réfléchie. — Cf. son Cours familier de littérature, III, 312.
pourrait constater entre Talexandrin et le vers libre qu'une différence d'aspect, mais non de valeur. Tandis que le premier, avec sa masse solide et compacte, éveillerait, dans l'esprit de celui qui voudrait suivre l'indication de Lamartine, l'impression imposante de l'architecture romane, où la force ne craint pas d'aller jusqu'à la lourdeur, le vers libre, avec ses grandes masses d'alexandrins, soutenues pour ainsi dire par des vers plus petits et plus frêles, rappellerait plutôt la grâce de l'église si française, qu'on appelle improprement gothique *, où la force sait s'allier à la légèreté, où les matériaux, allégés par le génie des maîtres-ouvriers, semblent soustraits aux lois de la pesanteur, où la dyssymétrie des détails n'empêche pas l'unité harmonieuse de l'ensemble.
Du reste nul ne saurait répondre à Lamartine mieux que La Fontaine lui-même :
Contons, mais contons bien, c'est le point principal : C'est tout; à cela près, Censeurs, je vous conseille De dormir comme moi sur l'une et l'autre oreille. Censurez tant qu'il vous plaira Méchants vers et phrases méchantes. (V, 12, 28.)
A qui trouverait ses vers prosaïques, il paraît tout près de lui donner raison : « il a cru que, les vers irréguliers ayant un air qui tient beaucoup de la prose, cette manière pourrait sembler la plus naturelle, et par conséquent la meilleure ^ ». Mais ce ne serait qu'une petite faiblesse : car il a la prose en haute estime, et je ne crois pas que jamais poète en ait fait plus superbe éloge ^ Il reconnaît pourtant que la prose a un défaut : elle ne permet guère les changements de style, lorsque le ton change dans le même sujet : pour sa Psyché, il confesse ses inquiétudes : « Mes personnages me demandaient quelque chose de galant; leurs aventures, étant pleines de
1. Lhomme et Rocheblave, Guide-profjranvne du cours de l'hisloire de l'art (AUison, 1892, p. 107).
2. IV, 4. Prenons garde, du reste : même en ne tenant compte que du sens, et non de l'harmonie, La Fontaine trouve les vers en général, et probablement les siens en particulier, supérieurs à la meilleure prose : « Alon sentiment a toujours été que quand les vers sont bien composés, ils disent en une égale étendue plus que la prose ne saurait dire. » (VUl, 410.)
3. « D'amener de la prose à quelque point de perfection, il ne semble pas que ce soit une chose fort mal aisée : c'est la langue naturelle de tous les hommes. Avec cela, je confesse qu'elle me coûte autant que les vers; que si jamais elle m'a coûté, c'est dans cet ouvrage. - (Préface de Psyché, VIII, 19.)
2o0 LA FONTAINE.
merveilleux en beaucoup d'endroits, me demandaient quelque chose d'héroïque et de relevé. D'employer l'un en un endroit et l'autre en un autre, il n'est pas permis : l'uniformité de style est la règle la plus étroite que nous ayons. J'avais donc besoin d'un caractère nouveau, et qui fût mêlé de tous ceux-là : il me le fallait réduire dans un juste tempérament '. »
11 se tire d'affaire cette fois-là en mêlant le vers à la prose. La difficulté est mieux résolue autre part avec le vers libre. Dans le poème du Quinquina^ le mélange des différents mètres suffit pour les questions techniques, la médecine et la pharmacie : l'alexandrin régulier apparaît quand il est question de Colbert et du Hoi. Dans les Filles de Minée, la chose est plus explicite : le début, du genre majestueux, est tout en alexandrins : sitôt que le ton se modifie, le mètre change aussi :
Nous avons passé tout ce temps en récits
Capables d'affliger les moins sombres esprits.
Effaçons, s'il se peut, leur imarie funeste.
Je prétends de ce jour mieux employer le reste.
Je changerai de style en changeant de matière. (VI, 205.)
Et aux hexamètres succède le vers libre.
Tel est le parti que La Fontaine savait tirer du merveilleux outil non pas créé, mais perfectionné par lui, au point d'être devenu sa chose : si le style c'est l'homme, le vers libre c'est La Fontaine. Convenant à tout, aussi bien aux mésaventures d'une fourmi qu'aux infortunes d'un roi, aux histoires d'enfant et aux discussions philosophiques, aux contes à plaisir et aux instructions morales, le vers libre de La Fontaine est aussi varié que le génie du maître. C'est le bloc de marbre que le poète peut tailler à son gré, en cuvette, en table, ou en statue de Dieu. La Fontaine a trouvé ce procédé bon pour tout, même pour la poésie lyrique.
Le Lyrisme.
On pourrait croire, à juger La Fontaine d'une façon superficielle, que ce chapitre-ci devrait être aussi court que celui des chevilles, et