‹ L'évolution du vers français au dix-septième siècleChapitre 143 sur 247 · ro.:rlant il met · texte numérisé non relu

ro.:rlant il met

Douze ans aient découvert Jamais la moindre trace. (I, 494, 1.328.)

Et plus tard, au contraire, dans des vers destinés, il est vrai, à être chantés :

Jamais les âmes bien saines

Ne se payent de rigueur. (VI, 261.)

Ces exceptions, tontes rares qu'elles sont, se prolongent pourtant, on le voit, jusque dans les pièces de la maturité '. En général,, du reste, Molière se conforme à la pratique courante; il suit la règle de l'élision, lorsque Ve se trouve devant un mot commençant par une voyelle. Il est pourtant une singularité assez curieuse à signaler : Ve ne s'élide pas, et compte pour un pied, lorsqu'il se trouve devant oui et oimis :

Querel/e? — Oui, querelle, et bien avant poussée. (I, 127, 307.)

[Il, 430, 416.) Je suis sa femme. — Oh Dieux! sa femme. — Oui, sa femme. Ascagne. — Ascas«e? — Oui, tu le vas voir paraître. (I, 512, 1658.)

[(III, 180, 250.) Et pourvu que l'honneur soit.... Que vois-je? Est-ce?... Oui. Eh! c'est-à-di/'c oui? Jaloux à faire rire? (III, 185, 335.) Quoi, de ma fil/e? — Oui, Clitandre en est charmé. (IX, 84, 353.) Moi, ma mère? — Oui, vous. Faites la sotte un peu. (IX, loi, 1075.) Eh! non, mon père. — Ouais! qu'est-ce donc que ceci? (IX, 189, 1583.)

Quelque bizarre que soit cette aspiration devant oui, il n'y a pas à se demander si oui et ouais ne seraient pas ici dissyllabes, car partout ailleurs dans Molière ces deux mots sont bien monosyllabes, et, de plus, l'oreille est moins désagréablement surprise par cet e comptant pour une syllabe que si l'on prononçait, pour faire le vers, ou-i-. Du reste, dans un certain nombre de cas, le poète élide cet e muet :

Tu l'as formé pour moi, Mascaril/e? — Oui, pour vous. (I, 131, 394.) J'étais à la campag?ie . — Oui, depuis deux journées. (III, 181, 255.) Toi, Sos/e? — Oui, Sosie, et si quelqu'un s'y joue. (VI, 379, 398.) Tu te dis Sosie? — Oui. Quelque conte frivole. (VI, 381, 422.) .Noti'c sœur est fol/e, oui. — Cela croit tous les jours. (IX, 88,397.) Aussi fais-je. Oui, ma femme avec raison vous chasse. (L\, 93, 443.)

11 y a là, dans cet emploi ad libitum de Ve muet devant oui, une particularité [)lutùt (ju'une bizarrerie, car on peut constater, en prononçant ce mot, une très légère aspiration, signalée déjà par Vaugelas : « Je ne saurais deviner pourquoi ce mot veut que l'on pro nonce celui qui le précède tout de même que s'il y avait une /t

1. C'est donc à tort que .M. de Granionl dit, en parlant de ces e muets précédés d'une voyelle : « Us ne furent proscrits définitivement que par Mal herbe, qu'on ne saurait blâmer de cette réforme. » [Les Vers français, p. 28.)

2. Ce n'est pas ce que pense M. Tobler, le Vers français, Irad. Brcul et Sudre (Vieweg), p. 62-63. .M. Toblor se conlredit du reste, p. 144.

consonante devant oai^ et ({ue l'on écrivît lioui^ excepté que \h ne s'aspirerait pas.... On prononce donc un oui et non pas un noui. Ainsi fpioique l'on écrive cet oui, on prononce néanmoins ce oui. » (I, 382.) Certaines personnes, de nos jours, renforcent môme cette légère aspiration, et prononcent voui. Pour en revenir à Molière, on voit qu'il se conforme sur ce point à la prononciation de soh temps.

En prose, du reste, il ne faisait pas Télision : « Je crois que oui », dit M. Jourdain. Seulement, ce qui est parfaitement admissible en prose devient une petite faute contre l'harmonie, en vers.

Ce qui serait peut-être plus grave, c'est une ancienne habitude, ou, pour mieux dire, une vieille licence du xvi° siècle : Molière conserve l'élision de Xe muet dans le pronom le\ c'est contraire à la vraie prononciation, et, ce qui est encore plus fâcheux au théâtre, c'est gênant pour le sens :

Ascagne vient ici, laissons-Zc, il faut attendre. (I, 507, 1373.) Ingrat! — Laissez-Zc en paix. S'il faut à deux genoux. (IV, 475, 1115.) Mais, mon petit Monsieur, prenez-/e un peu moins liaut. (V, 469, 43.3.)

[(V, 490, 748.) Ou bien, faites-/c entrer. — Qu'est-ce donc qu'il vous plait? Démèlez-Ze un peu du coupable *.

Si on élide l'e, le sens est altéré; si on le prononce, il y a dans le vers un pied de trop, et un hiatus.

Hiatus.

I^n matière d'hiatus, la règle, quoiqu'elle ne soit pas encore formulée par Boileau, l'est déjà par un grand nombre de remarques de Malherbe, et de plus elle est consentie à peu près absolument par

1. VI, 431, 1324. — Cf. Tobler, p. 08-69. C'était une pratique courante rti xvn* siècle. — Cf. ces vers de Conrart à Mlle de la Vigne, en 166.'i : Puisque mon cœur vous accommode.

Gardez-le, Iris, il est à vous.

(Abbé Fabre, Jeunesse de Fléchier, II, 43.) Cette coutume avait persisté jusqu'à la fin du xvni" siècle. En 1794, dans : a tragédie de Charlotte Corday, le girondin Salle met ceci :

Amare, et vous, Barère, observez-le en silence, etc. (A. III, se. 8.)

Barbaroux qui, en sa qualité de poète, a critiqué le détail des vers de son atin\, ne dit rien sur celui-là.

Corneille. Port-Royal la considère comme indispensable : « La poésie française s'étant beaucoup polie depuis Ronsard et les autres anciens poètes, on a observé quelques règles en la structure du vers qui avaient été négligées par les anciens, mais qui étaient absolument nécessaires pour mettre notre versification dans sa beauté. La première est d'éviter la rencontre des voyelles qui ne se mangent point par la prononciation. » (Art. h, p. 875-876.)

Molière ne se préoccupe guère de toutes ces autorités. Ainsi il emploie sans scrupule ces hiatus, formels pour l'oreille, s'ils ne le sont pas pour l'œil, où la consonne finale ne peut pas se faire entendre.

Au milieu de Léo?i on a vu mon courage. (II, 242, 115.) C'est à vous, non a. moi que sa mai7i est donnée. (IX, Ibo, 1089.) Et..,. Où donc allez-vous, qu'il ne vous en déplaise. (II, 364, 84.) Et.... Ahl quel heureux sort en ce lieu vous amène? (V, 501, 873.)

Il en est de même pour 1'// non aspirée. Port-Royal, observateur scrupuleux de l'usage et delà logique, a beau dire : « Quand 1'^ n'est point aspirée, c'est comme s'il n'y en avait point. Ainsi, c'est une faute dans les vers de mettre une autre voyelle que Ve muet (qui se mangeant ne fait point de mauvaise prononciation) avant cette h, comme qui dirait :

Le vray honneur est de n'être qu'à Dieu. » (Art. i, p. 877.)

Molière n'hésite pas à écrire :

Ah! — Il n'en fera rien, je connais son humeur. (I, 141, 547.)

Ah! Ah! — Comme à ce mot s'augmente sa douleur. (I, 141, 551.)

Ah! Ah! Ah! Ah! Ah! Ah! ô traître. (I, 153, 724.)

« Au prince Don Garcie. » Ah! — Achevez de lire. (H, 268, 612.)

Ah! il faut modérer un peu ses passions. (III, 62, 362.)

Eh? — Eh? — Qu'est-ce? — Plaît-il ? — Quoi? etc. (IV, 428, 445.)

Ah! Ah! Je vous ferai sentir que je suis père. (VI, 169, 303.)

Oui, hier il me fut lu dans une compagnie. (IX, 147, 990.)

Même lorsqu'il n'y a pas à7i non aspirée intercalée, Molière admet Ihiatus, quand il y a une petite aspiration au commencement du second mot. Nous avons déjà vu un certain nombre d'<? muets non élidés devant Oia\ et formant une sorte d'hiatus. En voici d'autres exemples avec d'autres voyelles :

Tant pis. — Hcl oui, tant pis, c'est là ce qui m'afflige. (I, 106, 12.)

[(II, 371, 217 «.) Et pourquoi la changer? — Pourquoi? — • Oui. — Je ne sais.

i. «Nonobstant la règle qui ne veut point d'hiatus, dans notre versification,

Enfin on rencontre dans Molière un certain nombre d'hiatus qui paraissent incontestables, et qui peuvent pourtant s'expliquer :

Petit serpent que jVu échauffé dans mon sein, (III, 261, 1503.)

Voilà d'ahord Le cerf donne aux chiens. J'appuie et sonne fort. (III, 72, 514.)

[(III, 207, 627.) Avec cjui'^ — Avec,,., là. — Là,... là n est pas mon compte. Je ne scay. — Et c'est là ce qu'il fallait savoir. (VI, 173, 334.) Ouf! — Hc\ — Il m'a... — Quoi? — Pris, etc. (III, 202, 573.) Ahll Ahi\ à l'aide! au meurtre! etc. (I, 153, 723.)

Sur ces six exemples, le premier est une faute des éditeurs, et non de Molière, qui avait mis d'abord : « J'ai réchauffé ». Le second est tiré d'une expression de chasse, et Molière a voulu que son vers fût exact, plutôt qu'harmonieux. Le troisième et le quatrième sont séparés par une réplique. L'avant-dernier seul est un hiatus certain, car le dernier n'est qu'un hiatus d'orthographe : quand bien même la mesure ne l'indiquerait pas, on comprend qu'au xvii" siècle, aussi bien qu'au xix% un homme que l'on frappe ne crie pas « Ahi! » mais « Aïe! » \

Rime.

On connaît les vers élogieux que Boileau adressa à Molière sur son talent de rimeur :

Rare et fameux esprit, dont la fertile veine Ignore en écrivant le travail et la peine; Pour qui tient Apollon tous ses trésors ouverts, Et qui sais à quel coin se marquent les bons vers; Dans les combats d'esprit savant maître d'escrime. Enseigne-moi, Molière, où tu trouves la rime.

L'éloge parut quelque peu gênant à Molière si nous en croyons une anecdote racontée par Brossette qui la tenait vraisemblablement de

un poète célèbre (Scarron) a mis Fontena;/ aux Roses dans ses vers. En ce cas il faut supposer que Fontenay aux Roses n'est qu'un seul mot. Ceux qui font entrer dans leurs vers oui, oui ou peu à peu et d'autres mots, prétendent la même chose. Théophile a fait de même un hiatus dans ce vers, qui n'est point méchant, d'ailleurs :

II y a de l'adresse à bien cueillir des roses. »

(Menagiana. I, 162.) 1. Cf. Tobler, p. 147. Pourtant J. Aicard a dit : Aïe! Et l'on prétend qu'ils ont la main légère! (Don Juan, p. 171.)

Boileau lui-même ' : en H56li, « l'auteur était chez du Broussin avec M. le duc de Vitri, et Molière; ce dernier y devait lire une traduction de Lucrèce en vers français, qu'il avait faite dans sa jeunesse. En attendant le diner on pria M. Despréaux de réciter la satire adressée à Molière ;mais après ce récit, Molière ne voulut plus lire sa traduction, craignant qu'elle ne fût pas assez belle pour soutenir les louanges qu'il venait de recevoir. Il se contenta de lire le premier acte du Misanthrope, auquel il travaillait en ce temps-là : disant qu'on ne devait pas s'attendre à des vers aussi parfaits et aussi achevés que ceux de M. Despréaux; parce qu'il lui faudrait un temps infini, s'il voulait travailler ses ouvrages comme lui "-. » C'est qu'en effet Molière travaillait vite : en particulier pour la rime; il ne la cherchait pas, il la trouvait : parfois même il la rencontrait; à coup sûr, il ne s'y attardait guère, et se contentait facilement. Tout le monde a lu un autre jugement de Boileau sur la rapidité de versification chez Molière, jugement curieux, mais qui, malheureusement, a passé par trop d'intermédiaires, pour être bien authentiquement l'expression de sa pensée : « Molière a fait, sans y penser, le caractère de ses poésies, en marquant ici ^ la différence de la peinture à l'huile et de la peinture à fresque. Dans ce poème sur la peinture, il a travaillé comme les peintres à l'huile qui reprennent plusieurs fois le pinceau pour retoucher et corriger leur ouvrage, au lieu que dans ses comédies, où il fallait beaucoup d'action et de mouvement, il préférait les brusques fiertés de la fresque à la paresse de l'huile *. »

Toujours est-il que Molière a rendu un signalé service à la poésie française, qui courait risque, dès le début du xvu'^ siècle, de devenir un art de ciselure, une recherche curieuse des difficultés de forme. Malherbe poussait les poètes à compliquer la rime, à s'enchaîner fort inutilement à des minuties d'orthographe, à des scrupules quintessenciés sur des nuances de prononciation. Heureusement, comme nous l'avons dit, « Corneille vient » après Malherbe; et, rassurés par Fexemple du grand poète, quelques bons esprits élargissent les

1. '< Ce n'est... pas ici un tissu de conjectures, hasardées par un commentateur qui devine : c'est le simple d'un historien qui raconte fidèlement, et souvent dans les mêmes termes, ce qu'il a appris de la bouche de l'auteur original. » (Avertissement de l'éditeur de Genève.)

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