‹ L'évolution du vers français au dix-septième siècleChapitre 147 sur 247 · T. II, p. 408. — Cf. Thurot. t. II. p. 14-lo · texte numérisé non relu

T. II, p. 408. — Cf. Thurot. t. II. p. 14-lo

et « Igné » à la j'ime :

Et le moyen de rendre à l'adorable Ignés

Ce que ûe ses bontés a mérité l'excès. (II, 324, 1762.)

Voyez bien ce visage; et si de Donc Ignés

Vos yeux au même instant n'y connaissent les traits. (II, 309, 14i-2.)

Dans /es Fâcheux, Carilidès annonce qu'il a choisi ce nom grec

... Pour en avoir un qui se termine en es;

cela n'empêche pas Erasle de dire :

Oui, vous l'aurez demain, monsieur Caritidès.

Ma foi, de tels savants sont des ânes bien faits. (III, 8j, 681.)

Dans V École des Femmes, « Agnès », qui se prononce Agnèsse dans le corps du vers, rime avec après, exprès, le frais, V accès, auprès. Dans différentes pièces, Molière fait rimer Damis avec mis (IV, /i8/i, 1260), amis (V, h^h, 631), soumis (IX, 86, 385); Tirsis avec soucis {y\, 2ZiO); Lais avec pays (IX, 131, 831); Chloris avec pris (IV, 178). Il écrira encore sans scrupule :

Sganarelle est un nom qu'on ne me dira plus,

Et l'on va m'appeler seigneur Comeillhis. (II, 178, 192.)

J'entendrai prononcer aux mortels prévenus :

« Elle est plus belle que Vémtsl » (VIII, 277, 119.)

Dans ces différents noms propres (sauf peut-être dans le dernier), l'oreille n'est pas trop choquée, même pour nous, qui faisons sentir plus qu'au xvii»^ siècle la consonne finale '; il n'en est plus de même quand il s'agit de mots communs, d'un usage constant : l'oreille est très souvent choquée, dans Molière, par de petites fautes dont voici quelques exemples :

... M'a mis dans l'embarras De ne savoir lequel garder de mes deux as. (III, 60, 326.) Et que me sert d'aimer comme je fais, hélas! Si vous êtes si prête à ne le croire pas? (VI, 176, 425.)

... Un notaire. — Monsieur'!

1. Je ne parle pas, bien entendu, de ces difficultés de prononciation pour les vers libres à rimes alternées, comme :

Ah! que de ces trois mots la rigueur insolente

Venge bien Junon et Pallas, Et console leurs cœurs de la gloire éclatante Que la fameuse pomme acquit à mes appas! (VIII, 2", 124.)

A la distance de deux vers, Pallas rime suffisamment avec appas; l'oreille se

contente de l'assonance.

Oui, notaire royal. — De plus homme d'honneur. (H, 422, 929 '.)

Les femmes d'à présent sont bien loin de ces mœurs - :

Elles veulent écrire et devenir auteurs. (IX, 107, 583.)

A table, au plus haut bout, il veut qu'il soit assis;

Avec joie il l'y voit manger autant que six. (IV, 409, 192.)

... Deux Nymphes d'un rang le plus haut du pays

Disputent à se faire un épou.v de mon fih. (VI, IGo, 220.)

Vous avez le tour libre, et le beau choix des mots.

On voit régner chez vous Vithos et le pathos. (IX, 144, 972.)

Cette hauteur d'estime où vous êtes de vous,

Et ces yeux de pitié que vous jetez sur tous. (V, 50.3, 931.)

Il en tient, le bonhomme, avec tout son phébus,

Et je n'en voudrais pas tenir vingt bons écus. (Il, 418, 885.)

Oui, je suis un savant charmé de vos vertus,

Non pas de ces savants dont le nom n'est qu'en us. (III, 82, 642.)

On me dii'a sans doute qu'actuellement encore, certaines personnes, qui « parlent bien » prononcent mœurs et fih comme s'il y avait meiw Ql /i. Il resterait toujours, même en admettant que ce soit là la vraie prononciation, nombre de cas où l'oreille serait désagréablement surprise, par exemple si l'on prononçait pliébu, savants en i(, manger autant que si; c'est à peine si l'on comprendrait; beaucoup de passages analogues deviendraient difficiles à prononcer, par exemple :

... Courons nous ouvrir ensemble à Lycars/s,

Des tendres sentiments où nous jette son fils. —

J'ai peine à concevoir, tant la surprise est forte.

Comme un tel fils est né d'un père de la sorte. (VI, 157, 87.)

L'excuse de Molière pour ces petites fautes, c'est d'abord qu'il n'était pas seul à les commettre et ensuite que nous trouvons souvent vicieuse une rime légitimée par la prononciation du xvii« siècle ^ Il en est de même pour une autre singularité : on trouve dans ses (inivres, aussi souvent que dans celles de Malherbe et de Corneille,

1. Molière profilait d'une vieille prononciation d'après le grammairien Martin (1632) : « L'r dans monsieur se prononce selon le choix et la volonté ». D'après Ghifflet (1659), « monsieur ^&y\i prononcer !'/• devant les consonnes, mais il est meilleur de ne la point prononcer ». Thurot, II, IGd.

2. '< Mcur; plusieurs prononcent meurs, en faisant sentir 1*5; ce n'est pas une bonne prononcialion. » (Littrc.) — A coup sur, c'est la plus répandue et la plus logique. Au xvn* siècle, on prononçait le plus souvent meur. — Cf. Thurot, II, 84; pour la prononciation en général des consonnes finales, cf. sa conclusion, II, 7o0, loi.

3. Cf. dans la versification de Corneille le chapitre sur la rime.

beaucoup plus fréquemment que dans celles de Boileau et de Racine, des vers comme ceux-ci :

Baptiste le très cher N'a point vu ma courante, et je le vais chercher. (III, 50, 205.)

Dès lG5/i, Port-Royal condamnait ce genre de rimes et disait, à propos de Ve ouvert et de IV fermé : « Ces deux prononciations sont si différentes que quoique les poètes anciens et nouveaux prennent souvent la liberté de les rimer ensemble, comme en ces deux vers de Ronsard :

Sers-moi de phare, et garde d'abimer Ma nef qui flotte en si profonde mer,

et que de même Malherbe ait rimé philosopher avec enfer; néanmoins il n'y a point d'oreille qui n'en soit choquée ; et il est certain qu'à bien juger des choses, cette rime doit être rejetée non seulement comme peu bonne, mais comme tout à fait vicieuse. » (Ch. ii, art. 3.) Tel n'était pas l'avis de Molière, car, sur ce chapitre, il se donne du large et n'évite guère les rimes normandes, qu'il faut prononcer toutes en erre, d'après Vaugelas, pour avoir la prononciation exacte des contemporains, lorsqu'ils lisaient des vers ' :

... Ces deux combattants s'efîorçaient d'arracAer

Ce peu que sur leurs os les ans laissent de chair. (I, 233, 19tt.)

Aux vœux d'un jeune objet dont l'intérêt m'est cher,

Et qui, sur ma parole, a droit de vous ioncher. (I, 439, 570.)

Non, rien de plus méchant n'est sorti de l'enfer.

— Mon Dieu! l'on ne doit point croire trop de léger. (IV, 500, 1535 -.)

Et comme avec un champ fuyant, vague et léger

La fierté de l'obscur sur la douceur du clair. (IX, 552, 181.)

C'est un crime que d'en douter :

Les paroles de Jupiter.,.. (VI, 471, 1925 ^.)

On voit que de libertés Molière prenait avec la rime.

1. Elait-ce celle de Molière? Non, si nous en croyons Hindret qui, en 1690, constatant les résultais de l'observation de Vaugelas, disait : « Ajoutez encore à cette remarque les soins que Molière a pris de la faire valoir, en la faisant observer à ses acteurs et en les désaccoutumant peu à peu de la mauvaise habitude qu'ils avaient contractée de jeunesse dans la prononciation de ces syllabes finales. ■. Cité par Thurot, I, 60. Molière « parlant Vaugelas », est-ce bien vraisemblable?

■2. « L'usage a clé partagé longtemps entre é et ^r sur l'adjectif %?;•.... L'Académie remarque encore en 1762 que i'r finale se prononce. » Thurot, I, o6-57.

3. Je ne citerai que pour mémoire l'exemple suivantoù les rimes en er étant

Bien entendu, il ne se refusait guère les vers léonins; il dira par exemple :

Un époux Qui vous aime beaucoî/j; et soit digne de vous. (VI, 161, 156.) Pour vous rendre àyerti, comme je vous ai dit. (II, 389, 429.) Voyez quel diable d'hiomme avec son entvelienl Je pense qu'il en tient, et je crois penser bien. (III, 236, 1087.)

OU mieux encore :

J'ai dessein de lui faire Quelques vers sur un ai)' où je les vois se plaire. (III, 64, 376.)

Plus d'une fois nous voyons l'hémistiche rimer non plus avec la rime, mais avec l'autre hémistiche :

C'est pourquoi dépêc/toîzs, et cherche dans ta tête

Les moyens les plus prompis d'en faire ma conquête. (I, 110, 71.)

Ces deux vers-là forment un vrai qualrain; ceux-ci sont encore plus

curieux :

La princesse se plait à ses bouffonneries;

Il s'en est fait aimer par cent plaisanteries,

Et peut, dans cet accès, dire et persuader. (IV, 149, 153.)

On voit que Molière n'était pas de l'avis de Port-Royal, pour qui « c'est d'ordinaire une faute, lorsque le premier hémistiche d'un grand vers ou d'un vers commun rime avec le dernier ' ».

Pour compléter cette étude sur les singularités de la rime dans Molière, il nous reste à signaler quelques passages rimant par assonance, comme une laisse de la Chanson de Roland - :

Et par quels beaux discours, que l'artifice inspire?...

Si vous avez encore quelque chose à me dire,

Vous pouvez l'ajouter : je suis prête à l'ouïr;

Sinon, faites au moins que je puisse jouir.... (II, 303, 1304 ^.}

séparées par deux vers, Facteur avait toute liberté de prononcer arrêté et Ju/jtterre, sans que l'oreille en souITrît :

Tout beau, charmante Nuit: daignez vous arrêter : Il est certain secours que de vous on désire. Et j'ai deux mots à vous dire.

De la part de Jupiter. (VI, 357, 1 et suiv.)

1. Nous verrons, au chapitre de Boileau, la discussion que Molière soutint contre Racine, pour faire conserver, dans une épigramme, une rime léonine qui faisait un très heureux elTet. — Port-Royal, ch. n, art. 4.

2. Sans parler des petits vers de ballet, où l'on voit la même rime employée six ou sept fois de suite.

3. Je ne cite que cet exemple, mais ou rencontre assez souvent dans Molière de ces quatrains sur le son é ou sur le son i. Ex. : VI, 398, 47b et suiv.

iMonsieur, un homme est là qui voudrait vous parler, Pour affaire, dit-il, qu'on ne peut reculer.

— Dis-lui que je n'ai point d'affaires si pressées.

— 11 porte une jaquette à grand' basques plissées. Avec du dor dessus. — Allez voir ce que c'est,

Ou bien faites-le entrer. — Qu'est-ce donc qu'il vous plaît? (V, i9() K) Oui, je me suis galamment acquitté De la commission que vous m'avez donnée, Et du haut du rocher je l'ai, cette beauté, Par le milieu des airs doucement amenée

Dans ce beau palais enchanté.

Où vous pouvez en liberté

Disposer de sa destinée. (VIII, 315, 925.)

Une fois même, dans des alexandrins réguliers, Molière a placé trois rimes féminines de suite, pour en tirer un effet comique :

Monsieur, vous me voyez en ces lieux de retour Brûlant des mêmes feux, et mon ardente amour Verra, comme je crois, la promesse accomplie Qui me donna l'espoir de l'hymen de Célie.

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