‹ L'évolution du vers français au dix-septième siècleChapitre 150 sur 247 · Sens de " lui-même · texte numérisé non relu

Sens de " lui-même

Qui pour vous n'a pas trop mauvaise voionlé. (1, 409, 92.)

C'est encore un plus grand sujet de s'étonner. (I, 430, 414.

On sait que la chair est fragile quelquefois, fl, 472, 1075 '.)

En le tuant, tandis qu'il tourne le derrière. (II, 207, 533.)

Je ne sais comme il est demeuré sur ma table. (II, 267, 597.)

Disent « ma meute », et font les chasseurs merveilleux. (III, 72, 510.)

Mais enfin, si j'étais de mon fils, son époux. (IV, 401, 35.)

Il en use, ma foi ! Le plus honnêtement du monde avecque moi. (V, 460, 292.) Et de vous mettre un peu plus en peine des vôtres. (V, 504, 950.) Il est vrai qu'il dit plus de choses qu'il n'est gros. (IX, 126, 793.)

Vouloir à toule force couper ces vers en deux hémistiches serait évidemment arbitraire "; j'aurais pu en citer nombre d'autres exemples; mais il était inutile de les multiplier, à moins d'en dresser une liste complète, ce qui eût été un peu long. J'ai voulu surtout indiquer, par le choix que j'ai fait principalement dans le premier volume, que ces vers sont relativement plus nombreux dans les deux pièces de début, V Étourdi et le Dépit amoureux, qui toutes deux furent jouées, et probablement composées, en province; Molière était alors moins en situation pour entendre des critiques de poids et suivre des conseils sur sa versification.

Même dans les pièces qui furent composées et jouées à Paris, jusqu'à Mélicerte, on peut encore constater que Molière ne se fait

1. « Auger met ici : vers sans césure. C'est au contraire une coupe très expressive, que l'acteur doit faire sentir; le mot est un peu cru, et Mascariile dit en hésitant, et avec une petite pause à l'hémistiche :

On sait que la chair est... fragile quelquefois. »

Note de M. E. Despois. — Môme en admettant que le mot fragile soit • un peu cru », serait-ce un bon moyen pour l'atténuer, que d'attirer l'attention sur ce mot, par une hésitation marquée?

2. On dira peut-être que ces exemples sont des exceptions, et que, le plus souvent, tel vers de Molière qui, au point de vue rigoureux du sens, ne se partage pas en deux parties égales, peut pourtant, par une sorte de compromis entre ie sens et l'harmonie, se diviser en deux hémistiches, à condition que l'on glisse un peu sur la césure, et qu'au lieu de compter un temps on ne compte, par exemple, qu'un demi-temps. De cette façon le sens serait aussi clair, et la règle de l'hémistiche serait respectée. — Sans doute, mais l'objection est peu décisive, car on pourrait faire la môme remarque sur V. Hugo. Le grand poète, certes, ne songeait guère, dans sa maturité, à la règle de Boileau. Il écrivait son vers comme son vers lui venait, sans songer à violer la loi de l'hémistiche, ou à la respecter. Qu'on prenne son ouvrage définitif, Va Légende des siècles;ces vers, en grande majorité, peuvent se lire indifféremment soit en escamotant complètement la césure après le sixième pied, soit en la faisant sentir discrètement. Ce n'est pas une raison pour affirmer que V. Hugo respecte la loi de l'hémistiche, ni pour essayer, coûte que coûte, de couper tous ses vers en deux parties égales. — De même pour Molière.

CESURE. 285

pas une règle absolue de rhémistiche, et admet force exceptions, quoique moins nombreuses que dans les deux premières comédies.

Reconnaissons-le pourtant : cette règle de l'hémistiche peut se défendre par un argument sérieux : dans nombre de cas, l'alexandrin n'a ses douze pieds bien comptés que si on les divise par une prononciation conventionnelle, en dehors de toute question de sens, en deux parties égales, et si dans chaque hémistiche on donne, un peu lourdement peut-être, leur valeur môme aux syllabes muettes '.

Voici un vers, par exemple, qui a les douze pieds réglementaires, si on le coupe en deux moitiés égales ;

Qu'un honnête homme soit — traîné honteusement (I, 218, 1682),

et qui semble n'en avoir plus que onze pour l'oreille si on fait plus attention au sens qu'à l'harmonie :

Qu'un honnête homm' — soit traîné — honteusement.

Et pourtant le sens exige que ces mots : un honnête homme, soient mis en valeur et, pour cela, détachés nettement de ce qui suit.

Voici deux cas oîi le vers, cette fois, paraît n'avoir plus que dix pieds, si on hésite à prononcer :

Et Corneil/e me vient — lirt' tout ce qu'il fait. (III, 38, 54.) Non, jamais hom?ne n'eut — si \vÀtc de mourir. (I, 138, 503.)

1. C'était l'usage au xvn° siècle, si nous en croyons Thurot, t. II, p. 748 : « En conversation l'e féminin entre deux consonnes fut syncopé, absolument dans les mêmes conditions qu'aujourd'hui, et l'e féminin final devint muet. On dut s'interdire la syncope dans la déclamation des vers, qui, autrement, seraient devenus faux; on y faisait sentir aussi l'e féminin final. » Oui, mais Molière déclamait-il ou causait-il ses vers? Nous n'en savons guère rien : tout en reconnaissant qu'il attachait une très grande importance à la prononciation des vers, je crois qu'il devait y avoir autant de différence entre la façon dont il déclamait les vers .tragiques et celle dont il parlait son vers comi(}ue, qu'entre la facture de ses vers et celle de Racine.

L'e muet se prononçait tout au moins à la fin du xvm" siècle. — Cf. Maury, Eloquence de la Chaire, I, 422, à propos de Massillon : « Son tableau de la mort de Turenne, à commencer par ces mots, je me trouble. Messieurs, forme sous sa plume une série de vingt-quatre repos ou demi-repos qui sont autant de vers d'inégale mesure, quand on les prononce comme la prose, sans faire sonner les e muets. ■>

11 semble pourtant impossible d'admettre une pareille prononciation, aussi peu poétique que possible. Pour la jugera sa valeur, on n'a qu'à se rappeler la façon dont les chanteurs prononcent l'e muet :

A la pàleu clarté de l'astreu de la nuit. Salut, demeureu chaste et pureu Où se devineu la presenceu...

0 Margueriteu, à tes pieds me voici.

286 MOLIKRE.

Le sens ordonne de prononcer ainsi ces deux vers en soulignant les mots de valeur :

Non, — jamais homm — n'eut si hâC — de mounr. Kt Cornet//' — me vient lir' — tout ce qu'il fait.

Que décider en pareil cas? Faut-il abandonner le principe que nous avons posé, et, en dépit du sens, imposer à ces vers, ainsi qu'à leurs pareils, l'hémistiche?

Non, car ces vers, relativement assez rares, disparaissent dans le courant général de la déclamation, et semblent aussi longs que les autres, même lorsqu'on ne fait pas compter Ve muet pour une syllabe.

De plus, cette exception, même si on la reconnaissait absolument vraie, ne constituerait pas une impossibilité pour le système que je présente; car il y a d'autres cas où l'on aurait beau s'efforcer, il serait impossible de faire sonner les douze pieds, le vers paraîtrait incomplet, tantôt pour une raison de ponctuation, tantôt même pour une raison d'euphonie , dans les exemples suivants :

Oui, mon père, je suis Horart;. votre fils. (I. 235, 1985.) Vous vous è/cs, mon frère, attiré ces sottises. (II, 375, 2*8.) Point d'épaules non plus qu'un lierre; court jointe. (III. 73. 529.) De la part de monsieur Tartuffe, pour son bien. (IV, 512, 1724.) Frère d'Arpa^e, mort en pays étranger. (VI, 383, 1-61.) Morbleu! c'est une chose indigne, lâche, infâme. (V, 4i5, 25.)

On conviendra que la ponctuation force le lecteur à ne pas faire sentir Ve muet qui précède la virgule : et, si l'on me fait remarquer que devant la virgule on peut et on doit faire sentir 1'^ muet, je répondrai qu'avec un pareil système le dernier vers n'aurait plus douze, mais bien treize pieds, Ve final dans lâche ne pouvant plus s'élider devant iîifdme '.

De même dans l'exemple suivant, sous peine de cacophonie, on est encore obligé de faire un vers de onze pieds :

Et laissant — la fierté des paroi" — aux autres (IV, 423, 393),

1. Voici le procédé pratique imaginé par .M. Dupont-Vernon pour résoudre ce petit problème : « En vers, vous devez dire, en soutenant tous les sons, et en n'élidant aucune muette :

J'ai l'àme pleine de deuil, inflexion soutenue sur le dernier mot. plusieurs vibrations sur Va du mot « dme », plusieurs vibrations sur le son et du mot <• pleine », et tontes les syllabes muettes prononcées comme les autres syllabes. » V Art de bien dire, p. 108. — Cf. notre étude, chapitre vi. § 2.

à moins que, par respect pour rhémislichc et le nombre exact de?; syllabes, on ne se résigne à prononcer :

Et laissant la lierté — des parolezozauires.

On le voit : puisque dans certains cas l'euphonie ou la ponctuation forcent à faire, par la prononciation, des vers incomplets, on ne peul pas tirer un argument en faveur de la nécessité de riiémistiche, de ce fait que, en négligeant de placer une césure invariable après la sixième syllabe, on obtient des alexandrins de dix et onze pieds.

Nous pouvons donc, croyons-nous, constater chez Molière, non seulement des alexandrins quaternaires, mais aussi des alexandrins ternaires.

L'étude de ces différents rythmes chez Molière est un peu plus diftîcile que celle que M. Becq de Fouquières a faite presque uniquement avec Racine et Victor Hugo '. En effet, chez ces deux poètes, le vers est infiniment plus harmonique que chez Molière : les différentes césures sont nettement indiquées; et ce qui le prouve, c'est que, quand on parcourt les listes dressées par M. Becq de Fouquières, il est rare qu'on ne trouve pas parfaitement juste la façon dont il coupe le vers. Mais la facture de Molière est moins nette : lorsque le sens n'indique pas impérieusement où il faut couper le vers, l'harmonie montre bien rarement à quel endroit il faut placer la césure ^ : c'est donc avec certains scrupules que je proposerai toute une série d'alexandrins ternaires : je les coupe ainsi, tout en avouant à l'avance qu'une autre oreille que la mienne y pourrait souvent trouver un autre rythme " :

Vos intérêts — seront les miens, — je vous promets. (1, iiJG, 518.)

Te fera voir — si c'est matière — à raillerie. (1, i70, ll3i. )

J'y découvrais — un fond d'esprit — et de lainière. (IV, li-.J, 37.)

1. Les exemples lires de Molière sont très rares, et servent de bouche-trou» dans les cadres imaginés par M. Becq de Fouquières.

2. M. Dupont-Vernon veut qu'on lise ainsi deux vers de Molière, sans s'arrêter à la fin du premier :

Et que — depuis longtemps — cette estime — m'a mis Dans un ardent désir d'être de vos amis.

{L'Art de bien dire, p. 56.)

3. Je suis la division adoptée par Becq de Fouquières, p. 13G et suiv. de l'édition in-S», 1819. J'ai lâché de prendre les exemples surtout dans le Tartuffe, le Misanthrope et les Femmes savantes.

Tout ce tracas — qui suit les gens — que vous hantez. (IV, 403, 87.)

[(IV, 422, 350.) Et près de vous — ce sont des sots — que tous les hommes. Pour de l'esprit — j'en ai sans doute — et du bon goût. fV, 496, 791.) Et tout le mal — n'est pas si grand — que vous le faites. (V, 535, 1526.)

Je te veux; — me veux-tu de même ! — Avec plaisir. (I, 414, 187.) C'en est fait; — je me veux guérir, — et connais bien. (I, 486, 1295.) Je m'en vais — t'assomraer de coups, — si je Ventends. (I, 507, 1572.) Maissa-^/ie^ — qu'on n"est pas encore — oii l'on prétend. (II, 289, 1059.) A quoi 'Zo«c — passez-vous le temps? — A mes a.ïfaires. (Il, 380, 300.)

[(III, 75, 555.) Quelques chiens — revenaient à moi — quand par disi7nice. Cependant — ce n'est pas encore — assez pour tous. (IV. 495, 1456.)

Que d'aroir — un patron jeune — et fort amoureu.c. (I, 418, 232.) Nous verrons — qui tiendra mieux — parole des deux, (l, 437, 538 *.) Mais je veux — que cela soit — une vérif^. (IV, 429, 451.) En ce cas, — je dirais que.... — Je ne dirais rien. (IV, 489, 1348.)

Si notre esprit — n'est pas sage — à toutes les heures. (I, 203, 1471.) Voilà mes gens., — voilà comme — il en faut user. (IV, 424, 403 ^.)

4 — 5 — 3 L'opi/tion — que j'ai de moi-même — est trop bonne. (I, 410, 114.) Petit serpent — quejai réc\ia.uïfé — dans mon sein. (II, 367, 126.) Il leur est dur — de voir déserto" — les galants. (IV, 405, 132.) Il va venir. — Joignons nos efforts, — je vous prie. (IV, 485, 1273.)

[(IV, 524, 1902.) Dans la prison — qu'on doit vous donner — pour demeure. Oui. c'est bien dit : — allons à ses pieds — avec joie. (IV, 527, 1957.) Permettez-?noî, — monsieur Trisso^tn. — de vous dire. (IX, 172, 1337.)

1. Cet exemple est discutable, car Ve muet de parole compte bien peu.

2. Ce vers pourrait encore, je l'avoue, se scander ainsi : Voilà — mes fjens, — voi/o — comme il en faut user.

CESURE. 289

2 — 5 — 5 Ouvrons. — On la croyait morte, — et ce n'était rien. (II, 174, 143.)

A moins que le ciel — fasse un grand imracle — en vous. (I, 435, 502.)

[(iv, 404, 104 '.) Ne seraient-ils point — ceux qui parlent mal — de nous'!

[(I, 174, 104G.) Mon Dieu., — ne cherchons point quereZ/e, — ou je m'en vais. ■l'ai pew\ — si le logis du Boi — fait ma àç.meure. (I, 182, 1139.) Un bruit, — un triquetrac de jneds — insupporiab/e. (I, 207, 1528.)

[(I, 448, 728.) Chien d'hommel — Oh! que je suis ten^é — d'étrange sorte. ■ Vhymen — ne ferme pas la porfe — à la fleure</e. (I, 518, 1778.) De peur — qu'elle ne vint encor — me querel/er. (IV, 408, 173.) Madame, — et vous parliez tantôt — d'un aulve style. (IV, 493, 1410.)

Vous êtes donc — facile à contenter"? — Pas tant.... (I, 416, 211.) Je ne dis rien — de peur de mal par/er. — Assure. (I, 421, 281.)

La recherche — en pourrait être honnt'^e — et civile, (l, 468, 994.) ... Est ma femme, — et je suis son marj. — Son mari? (II, 186, 291.) Mais en^u — si j'étais de mon fils, — son époux. (IV, 401, 35.) Et quand même — on pourrait se résoudre — à le faire. Croiriez-XJOMS — obliger tout le monde — à se tairel (IV, 404, 97.) Et je vais — lui donner le honjour — seulewieJi^. (IV, 411, 216.)

[(V, 473, 466.) Mais un cœur — à leurs vœu.x moins ïadle — et moins tendre. Mon amour — ne se peut concevoir — et jamais. (V, 476, 524.)

\. Becq de Fouqiiières scande, p. 95, ce vers ainsi :

Ne seraient-ils po(?i< — ceux — qui parlent mal — de nou^l l'évol. du vers fr. 19

N» 14 1 — 6 — y Oui, — s'il ne peut avoir plus ' — de place en mon âme. (I, 230, 1879).

Je le répète : on pourrait scander autrement quelques-uns de ces vers; on pourrait même, dans un plus petit nombre de cas, placer sans trop d'effort la césure après le sixième pied. Mais il suftlt de montrer que souvent Molière néglige incontestablement rbémistiche pour que Ton ne se croie pas obbgé, même dans des cas douteux, de couper le vers en deux parties égales : du moins jusqu'en 1666, jusqu'à Mélicerte.

Nous remarquons en effet dans celte pièce deux vers où Molière a évidemment torturé le sens et modifié l'ordre logique des mots pour obtenir l'hémistiche :

Je pourrais moins, Myrtil, redouter ces rivales. (VI, 176, 427.) Et sur qui doit de nous tomber ce coup affreux. (VI, 183, 56o -.)

II est certain que si Molière n'avait pas voulu à tout prix respecter la césure, il aurait mis, ce qui aurait été beaucoup plus clair :

Je pourrais, Myrtil, moins redouter ces rivales. Et sur qui de nous doit tomber ce coup affreux.

A vrai dire, ces deux vers ne me convainquent pas absolument que Molière, à partir de ce moment, soit devenu un fanatique de l'hémistiche, car dans la même pièce on trouve, parmi un certain nombre de vers où la césure est peu apparente, celui-ci :

De grâce, parle, et mets ces mines en arrière.

Il est difficile de ne pas prononcer tout d'une venue, en vue du sens : « et-mets-ces-mines-en-arrière ».

De plus, dans les trois comédies que Molière écrivit encore en vers après Mélicerte, on pourrait noter nombre de cas où l'hémi-

1. Le sens est : s'il ne peut plus avoir: de là, la nécessité de la coupe que j'indique.

2. Ce second exemple est souligné par M. Mesnard : " La conslruclion a été gênée par la nécessité d'un repos à l'hémistiche ".

sliche est inulile, d'autres où il est même nuisible. Bien entendu, ce n'est ni dans Amphitryon, ni dans Psyché, pièces écrites en vers libres, que l'on doit chercher ces exemples, ce serait par trop me faciliter la discussion : mais les alexandrins non quaternaires ' abondent dans les Femmes savantes :

Quel conle ! — Non ; — je dis la chose — comme elle est. (IX, 76, 269.)

Ah ! chimères! — ce sont des chimères, — dit-on (v. 393j.

Leurs ménages — étaient tout leur docte entretien (v. 582).

C'est une philosophe enfin, — je n'en dis rien (v. 625).

Il est vrai — qu'il dit plus de choses — qu'il n'est gros (v. 793 1.

Enfin les quatrains — sont admirables — tous deux (v. 801).

Ah! s'il vous plait, — encore une fois — quoi qu'on die (v. 803j.

On n'a que lui — qui puisse écrire — de ce goût (v. 838).

Je n'ai point encore vu d'hommes, — comme je croi (v. 89 Ij.

Dans le sonnet — qu'il a l'audace — d'attaquer (v. 1047).

Et jamais — il ne m'a prié — de lui rien lire (v. i 138).

Permettez-moi, — monsieur Trissotin — de vous dire (v. 1337).

Avec leur plume — ils font les destins des couronnes ( v. I3G6).

Que partout — de leur nom la gloire est épanchée,

Et qu'en science — ils sont des prodiges fameux.

Pour savoir — ce qu'ont dit les autres — avant eux (v. 1370 et suiv.).

Je sais — qu'il a bien moins de mérite — que vous fv. 1483).

Je veux, — je veux — apprendre à vivre — à votre mère (v. 1566).

Bien entendu, la même réflexion que plus haut se présente à l'esprit : on pourrait, avec im peu de complaisance, faire sentir plus ou moins faiblement Ihémistiche dans les vers qui précédent; mais à quoi bon"?

Si, jusqu'à un certain point, dans la tragédie, le rythme majestueux et monotone de l'alexandrin classique pouvait convenir à des personnes parlant noblement et par longs discours, si cette éternelle mesure à deux temps pouvait plaire dans l'émission lente de grandes pensées, est-il vraisemblable que dans son dialogue coupé, heurté, Molière ait songé à faire dominer une mesure rythmée, plus ou moins sensible, mais toujours la même, à convertir la musique de ses vers en berceuse à deux temps?

Je ferai pourtant deux concessions aux partisans de l'hémistiche : la césure au sixième pied qui disparaît à l'audition, dans tous les dialogues coupés par répliques irrégulières, reparaît d'une façon sensible dans les longs couplets, dans les morceaux à effet.

1. C'est-à-dire, ne l'oublions pas, ceux dans lesquels aucune syllabe tonique, suivie d'une césure, ne se trouve à l'hémistiche.

De plus, les alexandrins ternaires sont incomparablement moins nombreux que les alexandrins quaternaires. Sur ces derniers, je n'ai qu'une ou deux observations à présenter : le vers régulier de Molière est toujours aussi souple, et quelquefois, mais très rarement, aussi harmonieux que celui de Racine.

On y remarque une variété de coupes extraordinaire, dépendant uniquement de la place irrégulière des mots de valeur : par exemple celle-ci, rythme très rare chez Racine, et dont on pourrait citer plus d'un exemple chez Molière :

Que vous ne m'aure:; — rien — persuadé — du tout. (III, 167, 122.j

Ce qui est surtout à remarquer, c'est que cet alexandrin à hémistiche n'est pas toujours un simple quaternaire, que les intonations fortes portent souvent sur plus de quatre syllabes; exemple :

[(V, 461, 314.) Voyons, — Monsieur, — le temps — ne fait rien — à ]'a.ïfaire. Oui, — Tautre moi — \alet — de l'autre vous, — a fait. (VI, 466, 18o6.)

Il ne suffit pas en effet, si l'on veut étudier un peu délicatement le mécanisme du vers chez Molière, de le diviser en trois, quatre ou môme cinq syllabes toniques, le reste n'étant qu'une sorte de remplissage atone; le sens du vers et le goût littéraire ordonnent souvent au lecteur de prononcer plus ou moins lentement tel mot, de souligner plus ou moins vivement telle syllabe; pour indiquer ces nuances, il est un procédé très ingénieux et très commode, employé par Recq de Fouquières dans son curieux chapitre sur la Notation musicale des Rythmes; on peut indiquer les valeurs proportionnelles des syllabes d'un vers au moyen de blanches, de noires, et la longueur des intervalles qui les séparent, au moyen de soupirs, etc. :

Non! vousdis-je on devrait chà-ti.er sans pi tie ^,

Il est, bien entendu, tout à fait inutile de mettre Molière en musique pour le mieux comprendre * ; j'ai voulu simplement montrer par ce

1. La chose pourtant, est assez topique : Molière était très musicien : « Voyez comme ce poète musicien parle avec délices d'un art (pi'il chérissait trop pour ne l'avoir pas cultivé; comme il revient toujours àla musique; et toujours afin de louer, d'exalter le pouvoir de ses charmes ■•, ç.\.c. Molière musicien, par Castil-

l'enjambement. 293

dernier exemple, comme par loiis ceux (pie j'ai cités dans ce chapitre, une seule chose : le A-ers de Molière n'est pas fait par un poète de profession voulant charmer l'oreille; il est écrit par un penseur qui s'adresse à l'esprit; le mouvement de ce vers lui vient de l'idée qu'il renferme, et non pas d'une harmonie qui serait extérieure et supérieure à cette idée. Il ne faut donc pas chercher à lui imposer la règle de l'hémistiche : Molière a le plus souvent trouvé la césure au sixième pied, mais il ne paraît pas souvent l'avoir cherchée. Son vers sur ce point est aussi libre que celui d'un romantique de la bonne époque.

L'enjambement.

« Il fallait, dit Quicherat, que la littérature du xix" siècle fût destinée à subir tous les genres de licence, pour que Tenjambement osât reparaître de nos jours. Quelques essais tentés , il y a peu d'années, pour exhumer et réhabiliter ce système honteusement rétrograde, ont été si malheureux qu'ils ne semblent pas devoir se renouveler •. »

Blaze, I, 172. — Dans son livre sur la Comédie de Molière, M. Larroumet rappelle une tradition d'après laquelle le grand acteur aurait inventé une série de notations, presque de notes, pour indiquer les endroits où il fallait élever ou abaisser la voix : « 11 avait imaginé, dit l'abbé Dubos, des notes pour marquer les tons qu'il devait prendre en récitant ses rôles, à plus forte raison ceux que devaient prendre ses acteurs » (p. 36i).

» Plusieurs personnes dignes de foi m'ont assuré que Molière, guidé par la force de son génie, et sans avoir jamais su apparemment tout ce qui vient d'être exposé concernant la musique des anciens, faisait quelque chose d'approchant de ce que faisaient les anciens; et qu'il avait imaginé des notes pour marquer les tons qu'il devait prendre en déclamant les rôles qu'il récitait toujours de la même manière. J'ai encore ouï dire que Beaubourg et quelques autres acteurs de notre théâtre en avaient usé ainsi. • Réflexions critiques sur la poésie et sur la peinture, 1736, t. III, p. 71. — Cf. Legonvé, Soixante Ans de souvenirs, II, 35. Castil-Blaze prétend que la chose est impossible : Molière musicien, II, 220.

1. Versification française, 1850,2"= édition, p. 71, n. 1. — Quel est l'empêchement dirimant qu'il trouve à l'enjambement? C'est que la rime disparaît. Quicherat cite là-dessus La Harpe, comme autorité, et termine son chapitre par celte pointe contre les Romantiques : « C'était le comble du ridicule, chez les auteurs que nous désignons ici, de se donner bien de la peine à chercher des rimes riches quand ils enjambaient. Ils ressemblaient à un homme qui aurait la manie d'acheter des meubles magnifiques, et qui les placerait précisément dans un lieu où personne ne pourrait les voir. »

En cela pourtant, les romantiques pouvaient se réclamer de Molière, et la caution n'est pas bourgeoise; en effet, Quicherat a beau dire : « Malherbe ayant purgé notre versification de ce véritable lléau, et c'est là un de ses plus beaux titres de gloire, Corneille, Boileau, Racine, et même Molière, ont soigneusement évité l'enjambement S), en réalité chez Molière le vers ose souvent enjamber sur le vers : les exemples abondent.

Pour étudier nettement la question, il est d'abord indispensable de définir le sens du mot « enjambement ». Quoi qu'en ait dit Becq de Fouquières ^ on peut garder la définition très simple et très nette de Quicherat : « Lorsque le sens commence dans un vers et finit dans une partie du vers suivant, on dit (jue le premier vers enjambe, ou qu'il y a enjambement ^ » Pour cet enjambement ainsi défini, deux choses frappent dans Molière : d'abord les enjambements deviennent avec le temps de moins en moins nombreux; ensuite ils sont plus fréquents dans le dialogue coupé que dans les longues tirades.

Sans prétendre dresser une liste complète de ces enjambements, il est bon d'en indiquer un certain nombre, poui* prouver môme au lecteur le plus prévenu que ces exemples ne sont ni des exceptions, ni des licences chez Molière, mais bien une pratique constante destinée à faciliter le jeu de la pensée. Dans YEtourdi on trouve :

C'est beaucoup, mais ce fort dépend d'un gouverneur Difficile à gagner (v. 170).

0 Dieu! la belle proie A tirer en volant! (v. 216. j

3. Celle définilion a pourtant un défaut : elle est incomplète : puisque, de l'avis même du sévère prosodiste, l'enjambement ne nuit pas au rythme, mais à la rime qu'il rend insensible, nous nous demandons en quoi la rime est plus respectée, dans un vers dont le sens se termine à la fin de l'alexandrin suivant, que dans un vers dont le sens se termine» dans une partie », c'est-à-dire dans le commencement ou le milieu du vers suivant. Cette faute contre la rime que Quicherat blâme dans l'enjambement existe donc aussi bien dans ce vers de Racine cité par lui comme exemple d'enjambement permis :

Qui voit sous ses drapeaux marcher un camp nombreux De hardis étrangers, d'infidèles Hébreux,

que dans cet exemple d'enjambement « choquant » (ju'ii tire de Roucher :

11 sort; Rose après lui retrouve sur la plage Ses voiles, et tous deux sont rentrés au village.

l'enjambement. 295

Que veux-lu que je fasse Pour empêcher ce coup? (v. 712 '.)

Donnez-moi donc la main Jusqu'au temple ( v. 7S3) .

Retirez-vous d'ici, Canaille! (V. 1226.)

C'est qu'ici votre amour étrangement s'oublie Près de Célie (v. liiOi.)

Et vient chez Trufaldin racheter cette esclave Que vous vouliez (v. 1618).

Les exemples sont plus nombreux encore dans le Dépit amou-

reux.

A propos, savez-vous où je vous ai cherché Tantôt encore? (v. 16i)

Celle-ci peut-être aura de quoi Te plaire (v. 173).

Certes, je l'avouerai, vous êtes le modèle D'une rare constance (v. 199).

Vous êtes donc facile à contenter? — Pas tant Que vous pourriez penser (v. 211).

Hal certes, celui-là l'emporte, et vient à bout De toute ma raison (v. 418).

Je l'ai dit comme fille, et vous le devez prendre Tout de même (v. oOO).

Il n'est pas encor temps; mais c'est une personne Qui vous touche de près (v. 532).

Ce n'est pas la saison De m'expliquer, vous dis-je (v. 534).

Restez, Lucile, et me faites venir Le Précepteur (v. 650).

Quintilien en fait le précepte. — La peste Soit du causeur! — Et dit là-dessus doctement Un mot que vous serez bien aise assurément D'entendre (v. 725).

Me voilà Tout près de vous ouïr. — Tant mieux. — Que je trépasse, Si je dis plus mot (v. 735).

Depuis longtemps j'écoute : il est bien raisonnable Que je parle à mon tour (v. 748).

Un sot qui ne dit mot ne se distingue pas D'un savant qui se tait (v. 758).

\. Quoi qu'en dise Quieherat, n'y a-t-il pas enjambemeni formel dans ces trois vers :

Une esclave te plaît, tu voulais m'engager

A la mettre ea tes mains, et je veux faire en sorte

Qu'un autre te l'enlève, ou le diable m'emporte (v. 73S).

Dans presque toute la scène ii du troisième acte, les vers enjambent les uns sur les autres; dans le reste de la pièce, les exemples fourmillent '.

On peut clore ici cette liste déjà respectable; j'aurais pu l'allonger encore. Dans Doti Garcie^ au contraire, la liste serait vite faite, et cela n'a rien de fort surprenant : dans cette comédie héroïque, où ne paraissent que de grands personnages, l'étiquette empêche ces courtes reparties par lesquelles les simples bourgeois se coupent la parole. On écoute patiemment, poliment, les plus longs discours, même inutiles. C'est ainsi que dom Sylve répond à une tirade de trente-cinq vers :

J'ai de votre discours assez souffert la suite, Madame; et par deux mots je vous l'eusse épargné ^.

Dans ces conditions Molière n'a pas besoin de couper son vers, de faire plier la régularité de la forme aux nécessités du fond, et les alexandrins se suivent, compacts et réguliers.

On pourrait pourtant, dans cette comédie, trouver quelques rejets, même sans compter les mots comme « Madame », quand ils sont rejetés aux vers suivants et que le sens continue, comme dans l'exemple cité plus haut : la ponctuation le sépare du reste du vers, mais le sens en fait un trait d'union entre le premier et le second alexandrin : voici au contraire des enjambements incontestables :

Vous n'avez point écrit à quelque autre personne, Madame?

Non, sans doute, et ce discours m'étonne (v. 545). Ah! j'ai prêté l'oreille Autant qu'il vous a plu : rendez-moi la pareille (v. 1313).

Ils sont beaucoup plus nombreux dans Sganarelle et dans l'École des Maris :

Je vais faire venir Quelqu'un pour l'emporter : veuillez la soutenir. (II, 172, Ml.) Vous en savez la cause, et je m'en vais l'apprendre Sur l'heure à ses parents (v. 294).

\. V. 933, 960, 961, 1000, 1006, 1082, 1083, 1087, 1254, 1269, 1279, 1327, 1419, 1423, 1449, 1469, 1486, 1318, 1355, 1576, 1387, 1635, 1656, 1710, 1715; encore n'ai- Je cité aucun de ces enjambements formels, de ces rejets qui abondent dans Molière :

La femme est toujours femme, et jamais ne sera Que femme, tant qu'entier le monde durera (vers 1252). 2. T. II, p. 323, V. 1725.

l'enjambement. 297

En effet, il est bon D'aller tout doucement (v. 324).

C'est un habillement Que i'ai pris pour la pluie. Ah! quel contentement J'aurais à le tuer fv. 520).

Est-il vrai? — Moi? J'ai dit que c'était à ma femme Que j'étais marié (v. 58()).

Oui, des fous comme vous, Mon frère. (II, 357, Kl.)

Ne voudriez-vous point, par vos belles sornettes. Monsieur mon frère aîné (car Dieu merci vous l'êtes D'une vingtaine d'ans, à ne vous rien celer) (v. 20). Comment? — L'eùt-on pu croire? Elle aime cet amant Que nous avons banni (v. 822).

Pourquoi cette demande? Elle est, comme je croi, Au bal chez son amie (v. 940).

J'enrage. Par ma foi, l'cige ne sert de guère Quand on n'a pas cela (v. 970).

Nous allons revenir. — Or çà, je vais vous dire La fin de cette intrigue (v. 1040).

Dans les Fâcheux, quoique rapidement écrits, nous en trouvons déjà moins * :

Celui dont l'entretien vous a fait à ma vue

Passer... — C'est de cela que votre àme est émue? (III, 52, 232.)

A trois longueurs de trait, tayaut. Voilà d'abord

Le cerf donné au.\ chiens. (III, 72, 514.)

Il vient à la forêt. Nous lui donnons alors

La vieille meute; et moi, je prends en diligence

Mon cheval alezan (v. 519).

xV-t-on jamais parlé de pistolets, bon Dieu

Pour courre un cerf (v. 582).

Dans fÉcole des Femmes^ où le dialogue est plus coupé que dans les Fâcheux, l'enjambement reparaît :

Je n'irai pas aussi. — Belle cérémonie

Pour me laisser dehors! (III, 175, 204.)

Vous avez donc souffert, ô canaille maudite.

Qu'un homme soit venu?... Tu veux prendre la fuite!

Il faut que sur-le-champ.... Si tu bouges.... Je veux

Que vous me disiez.... Euh!... Oui, je veux que tous deux....

Eh ! parlez, dépêchez vite, promptement, tôt,

Sans rêver (v. 396-402).

1. A condition toujours de ne pas compter, d'après la définition de Quicherat, des rejets pourtant incontestables, comme celui-ci :

J'étais sur le théâtre, en humeur d'écouter

La pièce, qu'à plusieurs j'avais ouï vanter. (III, 36, 14; cf. v. 18,23, etc.)

C'est que chacun n'a pas cette amitié goulue

Qui n'en veut que pour soi. — Si je n'ai la berlue,

Je le vois qui revient (v. 44V).

Cela vous est facile. Et la fille, après tout,

Vous aime (v. 891).

Non, parbleu! Non, parbleu! Petit sot, mon ami.

Vous aurez beau tourner (v. 1(130).

Je dis que le futur peut comme bon lui semble,

Douer la future (v. 1002).

Mais allez de ma part lui dire de ce pas

Que c'est un fou fiefîé (v. 1091).

Et s'il faut que chez moi vous veniez à paraître,

Des valets causeront (v. i't'M)).

Je vais, pour lui donner une sûre demeure.

Trouver une voiture (v. 1618).

Sans m'en faire récit, Je sais ce qui vous mène (v. 1G75).

Faites-la-moi venir : aussi bien de ce pas Prétends-je l'emmener (v. 1711).

Je vous ai conseillé, malgré tout son murmure, D'achever l'hyménée (v. 1733).

Enfin, dans les trois grandes comédies en vers qui font autorité pour la versilicalion de Molière parce qu'il les a écrites tout à loisir, les enjambements sont également très fréquents, surtout dans le Tartulfe.

Instruit par son garçon, qui dans tout l'imitait, Et de son indigence, et de ce qu'il était. Je lui faisais des dons. (IV, 418, 293.)

Mais il est nécessaire De savoir vos desseins. Quels sont-ils donc? — De faire Ce que le ciel voudra (v. 421).

Approchez, j'ai de quoi Vous parler en secret (v. î-28).

Non, vous avez beau faire.

On ne vous croira point (v. 471).

Vous avez pris céans certaines privautés Qui ne me plaisent point (v. 477).

Pense, si tu le veux; mais applique tes soins A ne m'en point parler, ou.... Suffît. Comme sage, J'ai pesé mûrement toutes choses. J'enrage De ne pouvoir parler (v. 550).

Et tous deux brûlez également De vous voir mariés ensemble? (v. 012). Non. non, je ne veux rien. Je vois que vous voulez Etre à monsieur Tartuffe (v. 037).

Oui. — Et que le dessein que mon àme conçoit N'est rien qu'à votre exemple (v. 7t8).

l'enjambement. ,299

II n'aime que vous seule, et n'a point d'autre envie

Que d'être votre époux (v. 778).

On tient que mon mari veut dégager sa foi,

Et vous donner sa fille (v. 92 i).

Mon frère, c'en est trop. Ton cœur ne se rend point,

Traître (v. 1108).

En ce cas, je dirais que... je ne dirais rien,

Car cela ne se peut (v. 13 19).

Que voulez-vous donc dire avec votre discours,

Ma mère'? (v. 16G1).

Je l'ai vu, dis-je, vu, de mes propres yeux vu,

Ce qu'on appelle vu (v. 1G77).

Bonjour, ma chère sœur; faites, je vous supplie,

Que je parle à Monsieur (v. 1718).

De la part de monsieur Tartuffe, pour affaire

Dont vous serez, dit-il, bien aise fv. 1727).

Et que peut-on de pis que d'ordonner aux gens

De sortir de chez eux (v. 1780).

La liste est plus vite faite pour le Misanthrope.

Vous me la promettez, Votre amitié? (V, 459, 275.) Sans cesse il a tout bas, pour rompre l'entretien, Un secret à vous dire, et ce secret n'est rien '. Il porte une jaquette à grand' basques plissées. Avec du dor dessus. — Allez voir ce que c'est. Ou bien failes-le entrer (v. ~\~).

Je ne me dédis point de ce que j'en ai dit, Je les trouve méchants (v. 76i).

Allons, venez. — J'irai; mais rien n'aura pouvoir De me faire dédire (v. 7G8).

Par la sangbleu ! Messieurs, je ne croyais pas être Si plaisant que je suis. — Allez vite paraître Où vous devez (v. 77 i).

Arsinoé, Madame, Monte ici pour vous voir (v. 830).

Blnfin les enjambements sont un peu plus nombreux dans les Femmes savantes, sans être très fréquents, comme on peut le voir par celle liste, que je crois complète ^ :

1. V. 592. J'ai cru pouvoir citer ce vers comme exemple (renjambement, élanl donnée la longueur de la pause qu'il faut faire à l'hémisliche.

2. On pourrait également compter comme enjambements les vers interrompus :

Parlons à votre femme, et voyons à la rendre Favorable... — Il suffit : je l'accepte pour gendre (v. 408).

Ce cas se présente souvent chez Molière, et en particulier dans les Fe>nme> savantes.

Ah! Dieu vous gard', mon frère! — Et vous aussi,

Mon frère. (IX, 81, 334.)

... J'ai que l'on me donne aujourd'hui mon congé,

Monsieur (v. 423).

Qu'il vienne de Chaillot, d'Auteuil, ou de Pontoise,

Cela ne me fait rien. — Quelle âme villageoise!

La grammaire, du verbe et du nominatif,

Comme de l'adjeclif avec le substantif,

Nous enseigne les lois. — J'ai, Madame, à vous dire

Que je ne connais point ces gens-là (v. 495).

Holà! Je vous ai dit en paroles bien claires,

Que j'ai besoin de vous (v. 93i).

Aucun, hors moi, dans la maison, N'a droit de commander (v. 1588).

L'époux que je lui donne Est Monsieur (v. 1022).

... Par quelle raison, jeune et bien fait qu'il est, Lui refuser Clitandre (v. 1656).

Est-ce fait? et sans trouble ai-je assez écouté Votre digne interprète? (v. 1672) Condamnëel Ah! ce mot est choquant, et n'est fait Que pour les criminels (v. 1700).

Que faut-il couclure de tous ces exemples? Molière avait-il une règle pour renjambement? Obéissait-il à un instinct de poète? Les vers que j'ai cités sont trop nombreux pour être des inadvertances ou de simples licences. Ils suffiraient déjà à prouver que Molière n'a pas suivi le courant qui porte certains poètes du xv!!*" siècle à rendre de plus en plus sévères et strictes les règles de l'alexandrin. Lancelot constatait déjà, en 165Zi, que « la troisième chose qu'on observe encore selon les i^gles nouvelles de la poésie, est de ne point enjamber d'un vers à l'autre.

« On appelle enjamber, quand le sens n'étant pas Uni en un vers, il recommence et finit parfaitement au commencement d'un autre. Il ne faut point s'imaginer que cette règle soit une contrainte sans raison. Car la rime faisant la plus grande beauté de nos vers, c'est en ôter la grâce que d'en disposer le sens de telle sorte qu'on ne puisse pas s'arrêter aux rimes pour les faire remarquer. » (Ch. I, art. 6.) Molière, on le A'oit, n'était pas de l'avis de Port- Royal : il ne pouvait, du reste, être le disciple respectueux de personne : le génie a le devoir d'être original, de rester lui-même. Si Molière à la fin usait plus rarement de son droit de faire des rejets, il ne le laissait guère tomber en prescription : il le conservait, non

pour en tirer de petits effets, mais à litre de « facilité », surtout dans ses dialogues coupés. Il ne faut pas, je crois, chercher dans ces enjambements un procédé pour produire des effets, ni une protestation contre la règle trop absolue de Malherbe; et je serais tenté pour donner mon impression sur ce point (car en fait de poésie on juge plutôt, et on juge mieux ainsi, par impression que par raisonnement), je serais tenté de modifier le vers connu, et de dire de Molière que tout en n'échappant pas absolument sur ce point comme sur les autres à la contagion de l'exemple,

Il marche dans sa force et dans sa liberté.

Lorsque sa pensée peut tenir exactement dans les bornes consacrées du vers, il ne la modifiera pas pour le simple plaisir de rompre avec la tradition établie : mais lorsqu'il y a surabondance dans un vers et vide dans l'autre, Molière n'hésite pas à faire l'enjambemenl, comme compensation.

Enfin, il faut, surtout pour ce point spécial, ne pas oublier ce qui me paraît être une vérité générale absolue pour toutes les questions de métrique dans Molière : ne cherchons pas chez lui de petites habiletés, des recherches de détail, des procédés, en un mot, toutes ces minuties qui font la joie des commentateurs. Il ne faut pas examiner les vers de Molière à la loupe.

Et pourquoi? Parce que Molière écrit des comédies et non pas des tragédies; parce que son dialogue vivement coupé ne peut pas être jugé d'après des lois très convenables pour le mouvement plus lent de la tragédie; parce que l'alexandrin d'Agamemnon jurerait dans la bouche de Sganarelle; parce que la toge de Burrhus formerait des plis bouffons sur les épaules du bonhomme Chrysale \

Licences.

Jusqu'ici nous avons pu remarquer que, sur les différentes règles métriques, Molière s'accorde toute liberté : au contraire, justement sur le chapitre des licences poétiques, Molière est un des plus timorés

1. Encore ne faut-il pas exagérer la régularité des vers de Racine. On s'en convaincra en lisant le chapitre qui lui est consacré.

302 JMOLIÈRE.

poètes du xvii° siècle. Sans doiile il y en a chez Molière, mais il y en a fort peu, et surtout beaucoup moins que ne se l'imagine un lecteur peu au courant de l'orlhographe et de la syntaxe de Molière.

Molière, qui n'avait pas de système à lui, suivait l'usage : il avait cependant une tendance à conserver les vieilles formes, et à ne pas observer scrupuleusement l'orthographe de Vaugelas; ce dernier avait beau dire, par exemple, dans sa préface, que «^e fais et tu fais se ressemblent » par l'écriture ', nous voyons Molière écrire le plus souvent cette première personne sans s, quand le mot se trouve à la rime. Il ne faut pas s'arrêter à cette suppression de 1'^; d'abord, nous l'avons vu, Molière ne se préoccupe pour ainsi dire pas de rimer pour l'œil, et se contente très souvent de l'assonance '.je fais rimerait pour lui aussi bien avec hayl que,7<? fai\ s'il écrit ainsi ce mot, c'est tout simplement qu'il conserve pour la première personne de l'indicatif présent l'habitude du xvi« siècle, et même celle du début du xvii" siècle. Nicod, dans son Bictionnaire (1603), écrit ;> fai\ dans les manuscrits de Racine nous trouvons encore très souvent cette orthographe; enfin, Vaugelas disait lui-môme : « Quelques-uns ont cru qu'il fallait ôter Xs finale de la première personne, et écrire je croi, je fai, je dy, je crain, etc., changeant 1'/ en y scion le génie de notre langue, qui aime fort l'usage des y à la fin de la plupart des mots terminés en /, et qu'il fallait écrire ainsi la première personne pour la distinguer d'avec la seconde.... Il est certain que la raison le voudrait.... Nos poètes se servent de l'un et de l'autre à la fin du vers, pour la commodité de la rime. » (I, 226-227.) L'Académie fait même sur cette remarque l'observation suivante : « Les verbes savoir et voir ne prennent point d'.s^ à la première personne du présent de l'indicatif; il faut dire -.je scay et je voy. » Ainsi donc on peut conclure que Molière emploie une orthographe usuelle et non conventionnelle, toutes les fois que l'on rencontre chez lui des vers comme ceux-ci :

A quoi bon se montrer? et comme un étourdi

Me venir démentir de tout ce que je di. (I, 117, 190.)

Ah! bons Dieux! je fn-mil Pandolfe qui revient! fut-il bien endormi. (I, 142, oTl.)

Dites-lai seulement que je vien De la part de monsieur Tartuffe, pour son bien. (IV, 512, 1723.)

Qu'est-ce donc que veut dire ce « hay » Et qu'a de surprenant le discours que je fai. (IX, 85, 374.)

Elle ne sera pas pour moi.

Son chagrin, à ce que je vol. (VI, î2o, 1208.) Et pourquoi la changer? — Pourquoi? — Oui. — Je ne sai. Y voit-on quelque chose où l'honneur soit blessé? (II, 371, 217. j Hai! hai! mon petit nez, pauvre petit bouchon, Tu ne languiras pas longtemps, je fen répond. (II, ilO, 770.)

Il en est de même pour l'impératif :

Va-t'en jusqu'à la poste, et voi Je ne sais quel paquet qui doit venir pour moi. (I, 170, 989.)

La. la, revicn.

Non, morbleu! Je n'en ferai rien. (VI, 437, 143k)

De tien, vien, ou tiefis, viens, Vaugelas reconnaît que « le premier est le plus suivi » (I, 321); l'Académie se contente de remarquer que « on dit tiens plutôt que vien ». Il en est de même pour les autres singularités que nous remarquons dans l'orthographe de Molière :

Tandis que vous serviez à mieux couvrir leur jeu.

Que depuis avant-hier ils sont joints de ce nœu. (I, 422, 304.)

Nous verrons. Mais Lucile.... Altcl son père sort. (I, 466, 97,5.)

C'était la meilleure façon d'écrire le mot au wif siècle, si nous en croyons Vaugelas : « La phis saine et la plus commune opinion est qu'il faut dire et écrire alte sans h.... Or est-il que je pose en fait, après le témoignage d'une quantité de personnes irréprochables, auquel je joins encore ma propre observation, que dans tous les livres on n'a point vu a/le imprimé ni écrit avec une à » (II, 335). Molière du reste écrit ainsi ce mot à des endroits où il n'importe pas qu'il y ait ou non d'/? aspirée.

Alte un peu : retenez l'ardeur qui vous emporte. (I, 175, 1052.) Vous en veniez au point...? AUe-la. mon beau-frère. (IV, 416, 266.)

Molière écrit indifféremment galancl ou galant :

Ont toujours du galancl avancé les affaires.... Et de profession je ne suis pas galant K

1. Vaugelas, après avoir défini galant à peu près comme synonyme d'honnête homme, ajoute : « Au reste quoy qu'en une autre signification on die galancl et galinde avec un d... » (II, p. 210). Molière n'observe pas cette nuance trop subtile et emploie ces deux formes dans le même sens :

... Fait ce conte galand qu'aujourd'hui l'on publie. (I, 470, 1030.) Oh! le plaisant amant, dont la galante ardeur. (I, 471, lOH.)

On pourrait multiplier de pareils exemples :

Du souci qui pour elle ici vous iaqmette,

Elle vous l'ait présent de cette cassolette. (I, 190, 1251) '.

Veux-tu que je te die? une atteinte secrette

Ne laisse point mon âme en une bonne assiette. (I, 403, 1.)

... Mon Dieu, sa sœur, vous faites la d'iscretle,

Et vous n'y touchez pas, tant vous semblez doucette. (IV, 400, 21.)

Qui dort en sûreté sur un pareil appas -,

Et le plaint, ce galant, des soins qu'il ne perd pas. (III, 163, 37.)

Et que nous en voyons qui paraissent joyeux

Lorsque leurs femmes sont avec les beaux monsieiix. (III, 193, 442.)

Parbleu ! je viens du Louvre, où Cléonte, au 1ère,

Madame, a bien paru ridicule achevé. (V, 480, 567.)

Enfin, il écrit, dans le même sens cofite ou compte, ad libitum :

Un bruit s'est élevé, dont un autre eût eu honte;

Mais lui, ferme et constant, n'en a fait aucun compte. (III. 37, 36.)

Mais un qui, tous les ans, à si peu qu'on le monte.

En peut donner au Roi, quatre cents de bon conte. (IIL 88, 712.)

Oui, mais j'y suis blessée et ce n'est pas mon conte

De souifrir dans mon sang une pareille honte. (IX, 153, 1061.)

Gomme dans tous ces mots la différence d'orthographe ne correspond pas à une différence de son, Molière n'avait aucun intérêt à écrire ces mots d'une façon plutôt que de l'autre : il n'y a donc pas là licence poétique pour la rime.

Il en est de même pour l'emploi de Ve muet soit à la rime, soit dans l'intérieur d'un mot. Lorsque Molière écrit :

Mais quoi? partir ainsi d'une façon brutale.

Sans me dire un seul mot de douceur pour régale. (VI. 392, 639.)

il ne faut pas croire que cet e muet soit mis là pour la rime : le procédé serait enfantin. Molière écrit ainsi ce mot en vers parce qu'il l'écrit ainsi en prose : « Il a quelque chose dans la tête qui l'empêche de prendre plaisir à tous ces beaux régales ^ ».

1. « Même en prose, Furelière met deux /. » (Noie de M. Despois.)

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