Cf. VI
Césure.
Jusqu'ici mon étude ne prêtait guère matière à discussion : je n'ai avancé que des faits ; mais la question de la césure est beaucoup plus délicate '.
iS'y a-t-il qu'une seule césure dans les vers de Molière? peut-on lui appliquer cette règle absolue, formulée par Quicherat : « Dans l'alexandrin il y a toujours une césure après la sixième syllabe : le vers se trouve ainsi partagé en deux hémistiches égaux »?
Boileau avait probablement oublié Molière, quand il promulguait sa loi :
Que toujours dans vos vers, le sens coupant les mots, Suspende Ftiémisticlie, en marque le repos.
Car Molière était loin de considérer comme une loi inviolable même la règle de Port-Royal, quoique moins sévère que celle de Malherbe : « 11 n'est pas nécessaire qiie le sens finisse à la césure.... Mais il faut premièrement qu'on s'y puisse reposer, ce qu'on ne pourrait pas faire si elle finissait par des particules semblables à (jifi^Je, etc. Le sens continuant après la césure, il faut qu'il aille au moins jusques à la fin du vers, et non pas être rompu avant la lin.... Pour la même raison, il ne faut pas mettre le substantif et l'adjectif
1. 11 est bien délicat en effet de louchei- aux vers de Molière. On craint de mériter l'anathème si spirituellancé par M. Chanlavoine dans son Prologue de Mélicerte, contre ce pauvre (niérin qui a épousé la veuve de Molière et fait le troisième acte de Mélicerte :
11 osa retoucher le texte d'autrefois,
Remplacer le» vers de Molière,
Ces vers de libre jet, d'allure cavalière,
Ces grands alexandrins, naturels, ingénus. Comme de beaux enfants qui courent les pieds nus. Ces vers souples que notre oreille émerveillée Entend comme le bruit d'une immense feuillée Que traverse en chantant une troupe d'oiseaux.
Le pauvre y fourra ses ciseaux. '
Les rogna, les mil en morceaux,
Avec la plus naïve et cruelle industrie.
Bref il déchiqueta cette chose fleurie,
La flétrit et la barbouilla.
Cité par Francisque Sarcey, le Temps (24 novembre 1800).
de suite, encore que l'un des deux finisse le premier hémistiche, et <iue l'autre commence le second. » (Ch. i, art. 2.)
En réalité, Molière, jusqu'en 16G6,ne tient pas compte de la règle de l'hémistiche, c'est-à-dire qu'il ne s'y conforme pas scrupuleusement. C'est dans Mélicerte qu'on le voit pour la première fois faire violence au sens d'un vers pour le couper en deux parties égales. Jusque-là, bien entendu, son vers est le plus souvent conforme à l'habitude générale des poètes ses contemporains; mais les exceptions sont assez nombreuses pour que l'on puisse dire sans exagération : Molière, pour l'hémistiche, suit la tradition, toutes les fois qu'elle ne gène pas sa pensée : mais il se permet, toutes les fois qu'une bonne occasion s'en présente, de supprimer la césure à l'hémistiche sans pourtant jamais mettre au sixième pied un e muet non élidé, et surtout sans jamais placer, comme le font quelques poètes modernes, un mot à cheval entre les deux hémistiches ; exemple :
lia compris, le joli mousse, il rit aux auges '.
Molière, bien entendu, n'a pas poussé la suppression pratique de l'hémistiche jusqu'à celte extrême logique, mais il émaille ses onze premières comédies de vers qui, si on les coupait en deux parties <îgales, ne présenteraient plus guère de sens, ou même feraient un «ffel ridicule.
Que, sans parti pris, sans intention bien arrêtée de vouloir séparer les vers suivants en deux hémistiches, et de trouver ensuite l'effet obtenu très satisfaisant, le lecteur de bonne foi veuille bien se les lire à haute voix à lui-même, et il se convaincra de la vérité de ma remarque : ces vers n'ont de sens qu'autant qu'on n'essaie pas de les partager en deux parties égales :
Et pourrious par un prompt acliat de cet esclave, d, III, 1)1.) Et si son précepteur même - a depuis ce temps. (I, 199, 1402.) Et les avaliez tout ainsi que des pois gris. (I. 207, i;)2G.i
1. Jean Aicard, préface de Miellé el Xoré. L'idée a été reprise avec enlhoii- :<iasme par M. délia Rocca de Vergalo, le fondateur de l'école vei-galienne, dans sa Poétique nouvelle, p. 15 et suiv., Lemerre, 1S80. On pourrait encore citer à l'appui de cette idée de bien jolis vers :
Mille oiselets à l'aile rose y viennent boire. Faire danser de folles ombres sur la roule. Tant qu'il aura sa douce reine à son côté!
(G. Vicaire, l'Heure enc/ianlée, p. iG, 46, 48.)