C'est Métaphraste, un grotesque, qui parle
en prose :
Nous serons les premiers à vous en faire /a justice. (VI, 522.) A vous dire le vrai, mon père. (VII, 124.) A demain au malin. (I.X, 405.)
Pléonasme de la préposition, en vers :
J'aurai soin De vous encourager, s'il en est de besoin. (IX, 191, 1600.)
en prose :
A quoi bon de dissimuler? (VI, 247.) Comme vous aviez de coutume. (VIII, 448.)
Pléonasme de la conjonction, en vers :
Soit ou directement ou par quelque autre voie. (I. 213, 1023.)
en prose :
Soit que vous vouliez ou soit que. (VII, 436 '.)
Il en est de même pour l'ellipse, beaucoup plus fréquente chez Molière que le pléonasme.
(Je) sa.se qu'il se dédit. — Et moi (je) gage que non. (I, 172, 1029.)
[(IV, 156, 266.) Ces périls dont tous deux (nous) avons sauvé vos charmes. Là, je vous en promets, et (vous) ne m'effrayez guère. (I, 143, 582.)
de même eu prose :
Jalou.v comme un tigre, et si (vous) voulez comme un diable. (VI, 248.)
Molière écrit en vers :
Ce sont (des) charmes pour moi que ce qui vient de vous. (IX, 118, 714.) En nous formant, (la) Nature a ses caprices. (VI, 397, 727.)
[(I, 181, 1135.) Le bonhomme, tout vieux (r^u'll est), chérit fort la lumière. (Cest une) chose étrange d'aimer. (III, 265, 1572.) A ce bel argument, à ce discours profond,
(Je répondrai) ce que Pantagruel à Panurge répond. (III, 167, 117.) Il a gagné votre âme en (se) faisant votre esclave. (V, 474, 486.)
d. En voici un pourtant dont je ne connais pas d'analogue en prose : ... A mon fds, l'hymen semble lui faire peur. (I, 446, 793). Les exemples qu'on pourrait trouver en prose ne sont pas exactement semblables :
J'en suis ce qu'on appelle disgracié par elle. (IV, 210.) Je veux enfin vous empêcher vos profusions. (VIII, 19").
Elle n'est pas si bêle
[dX. 172, 13i2.) Que vous autres messieurs vous vous {le} mettez en tète.
[(V, 503, 911.) Et pour l'attribuer ut autre chose) qu'aux mouvements secrets.
JIX, 170, 132i.) Sans que jamais sa gloire ait fait {autre chose) que s'en moquer. Je veux être pendu si j'ai bu (autre chose) que de l'eau. (VI, 403, 823.) Et vous me la parez tous deux d'une manière ( Te//c) qu'on ne peut rien offrir qui soit plus précieux. (Vlll. 291, i36.)
11 esl de même en prose :
Ce sont (de) pures idées. ilX, 400.)
Quant au vôtre, bien qu'{il soit) avare au dernier degré. (VIII, 4o2.) C'est fort bien dit, et (c'est) ce qu'il nous faut faire toutes. (III, 424.)
[guérir. (Vil, 28o.) (C'est la) marque d'un cerveau démonté... que de ne vouloir pas Ma foi, c'est assez travaillé pour [boire) un coup. (VI, 55.) J'ai l'avantage de ne point {ino faire d'ennemis. (III, 423.) Faut-il (le) demander? (VII. 157.) Puis-je former (autre chose) que des souhaits? (Vil, 150.)
(Vlll, i't't.) Descendons-nous tous deux (d'autre chose) que de bonne bourgeoisie? Je suis dans une {telle) colère que je ne me sens pas. (IV, 37.)
11 serait facile de multiplier ces exemples, plus fréquents du reste en vers qu'en prose : il en est de même pour l'anacoluthe :
Le moindre solécisme, en parlant, vous irrite. (IX. 105, 559.) Cette bouche, en la voyant, inspire des désirs. (Vlll. 131.)
Je pourrais encore prendre dans la syntaxe de concordance des cas assez curieux, par exemple montrer qu'il arrive quelquefois à Molière de faire accorder le verbe être avec le prédicat et non avec le sujet, mais ce n'est pas pour se faciliter la composition de l'alexandrin ; car, si l'on trouve quelquefois dans ses comédies en vers des accords singuliers, comme :
La louange et l'encens nest pas ce qui le touche (III, 299, 94), Et deux ans dans son sexe est une grande avance (VI, 105, 209), Ce que je vous dis là ne sont pas des chansons (III, 214, 729),
on en trouve au moins aussi souvent dans les pièces en prose :
La braverie et l'ajustement est la chose. (V, 304.) Deux mille écus en or chez soi est une somme. (VII. 71.) Quatre ou cinq mille écus est un denier considérable. (Vil, 332.) Tout ce qu'il y a d'agréable, sont effectivement les idées, illl, 425.)
Je crois en avoir assez dit pour prouver ce que j'avançais : il n'y a pas de licences de grammaire dans Molière ; ce que nous appelons ainsi, ce sont des particularités de syntaxe que l'on trouve aussi bien dans sa prose que dans ses vers, ou, pour mieux dire, des différences entre l'usage actuel et l'usage du xvii® siècle.
C'est ainsi que Tinversion, abandonnée par les poètes modernes absolument en théorie, et, en pratique, autant que possible ', se rencontre fréquemment chez Molière. Il est si loin de la considérer comme une licence qu'il en fait souvent « pour rien, pour le plaisir » :
Seigneur Albert, au moins, silence. Enfin, Madame. (I, 470, 1021.) De rentrer dans ses droits voit le temps arrivé. (II, 244, 165.) Même ne sache pas ce que c'est qu'une rime. (III, 105, 90.)
Rien ne lui aurait été plus facile que de mettre, s'il avait cru son vers meilleur de cette façon-ci :
Seigneur Albert, silence au moins ^. Enfin, Madame. Voit le temps de rentrer dans ses droits arrivé. Ne sache même pas ce que c'est qu'une rime.
Les inversions les plus fréquentes sont celles du complément, direct ou indirect, placé avant le mot auquel il se rapporte, par exemple :
Songe au moins de Léandre à rompre les desseins. (I, 118, 198.)
Il faut, il faut tirer à nous ce que d'heureux
Pourrait avoir en soi ce projet amoureux. (I, 18i, 1169.)
d. Lire là-dessus le courl chapitre que lui consacre Théodore de Banville : « De l'Inversion : 11 n'en faut jamais. » Petit Traité, p. 64. — V. Hugo, moins absolu, déclarait, dans la préface de Crowwe/Z, qu'il voulait un « vers libre... plus ami de l'enjambement qui l'allonge, que de l'inversion qui l'embrouille. >• " 11 n'est pas besoin de démonstration pour faire sentir le ridicule de vers comme celui-ci :
Du notaire Durand je vois venir la fdle. Après cela, disait un poète qui fut aussi un éminent et spirituel critique, je ne vois pas pourquoi on n'arriverait pas à dire aussi :
De chemin, mon ami, va ton petit bonhomme. » Gramont, p. 68. Cf. Guyau, les Problèmes de l'Esthétique co?ifemporaine, p. 252, n. 1 :.
» Nous ne parlons pas, bien entendu, de l'inversion classique ridiculisée par V. Hugo dans le vers fameux :
De chemin, mon ami, suis ton petit bonhomme. » <■ On parlait de M. E..., charmant homme, mais médiocre poète, et dont les vers ne sont qu'inversions : il écrirait, par exemple, un vers comme celui-ci, dit Victor Hugo :
Et passez, de chemin, votre petit bonhomme.
(Rivet, Victor Hugo chez lui, p. 222.) 2. C'est même la variante de l'édition de 1682.
La santé de partir ne nous pouvant permettre. (I, 22i, 1799.) Si j'ai plutôt qu'aucun un tel moyen trouvé. (I, 195, 1333.) Je ne sais point sur quoi ma conjecture asseoir. (I, 464, 930.) Mais de vous rencontrer il n'est pas bien facile. (III, 81, 619.) Et moi, qui tous ces tours fixement regardais. (III, 197, 497.)
Ou encore, un adverbe quitte sa place logique pour faciliter le vers :
Et ce qui plus le gène et le rend misérable. (I, 115, 147.) Hors de la ville w/ip(?u,je puis avec raison. (I, 156, 769.)
Quicherat voit dans l'inversion « une des facilités de notre versifi-' cation et aussi un des charmes de notre poésie » (p. 92). La première observation est juste : mais il m'est difficile de découvrir le moindre charme dans les exemples que j'ai cités plus haut; un lecteur moderne, rebuté plutôt qu'attiré par ces inversions, excuse Molière d'avoir contourné ainsi ses vers, en se disant que tous les poètes du xvii'' siècle en faisaient autant. Je n'ai à signaler comme singularité qui soit bien spéciale à Molière, que certains vers si vite faits que l'inversion rend la pensée singulièrement obscure :
Pour croire auprès de moi que quelque autre te plut. (I, 40, H5.)
L'objet de votre amour, lui, dont à la maison
Votre imposture enlève un puissant héritage. (I, 430, 410.)
Aux intérêts d'Albert de Polydore après
Nous avons ajusté si bien les intérêts. (I, 509, 1611.)
Ce monarque, en un mot, a vers vous détesté
Sa lâche ingratitude et sa déloyauté. (IV, 525, 1927.)
Non, vous avez beau faire et beau me raisonner.
Rien de ce que je dis ne me peut détourner. (V, 533, 1483.)
Et de qui la lecture est même condamnable. (V, 534, 1502.)
La faute est même plus grave dans ce dernier vers que dans les autres, parce que le sens paraît clair, et que l'on n'éprouve pas le besoin de rétablir le véritable ordre des mots : « et de qui la lecture môme est condamnable ».
Les Chevilles.
Toutes les chevilles ne sont pas également fâcheuses : il y en a très souvent qui ne sont ni bonnes ni mauvaises; il y en a souvent de mauvaises, et il y en a quelquefois qui sont bonnes. On en pourrait
citer de ces trois espèces chez Molière, qui, il faut l)ien le reconnaître, écrivant très vite en général, est assez coutumicr dufait : quoi qu'en dise Alceste, le temps fait beaucoup à l'affaire.
Parmi les chevilles indifférentes, les remplissages assez innocents, il faut compter chez notre poète les mots ou les syllabes qui sont introduits dans le corps d'un vers ou d'un mot; lorsqu'il écrit, par exemple :
Et retenir la bride aux efforts du courroux (IX, 09, 161),
il semble bien qu'en prose Molière aurait dit simplement « tenir la bride » et c'est en effet ce qu'il met lorsque son vers le lui permet :
Il doit tenir la bride aux grands empressements. (V, 465, 347.) Ou encore, quand nous lisons ceci :
... Les soins où je vois tant de femmes sensibles
Me paraissent aux yeux des pauvretés horribles (IX, 03, 52),
nous constatons, sans être du reste très choqués, que cet « aux yeux » n'ajoute rien à la force de l'idée, ni à l'élégance du vers.
On pourrait, bien entendu, citer un certain nombre de cas analogues * : pour nous faire rapidement une idée approximative du nombre de ces chevilles, nous pouvons en prendre la moyenne dans le premier acte du Misanthrope : sur quatre cent quarante-six vers, il n'y a pas plus de sept à huit mots de simple remphssagc : le tant pour cent de chevilles ne doit pas être beaucoup plus élevé dans toutes les autres comédies; il y aurait un moyen plus sûr, mais un peu héroïque, de savoir au juste à quoi s'en tenir : ce serait de relire toutes les pièces en vers, en pointant chaque cheville au passage; mais je me demande si le résultat serait en rapport avec le travail, car il est difficile de préciser entièrement en pareil cas, ce qui est cheville pour l'un étant quelquefois beauté pour l'autre.
Les plus insupportables chevilles sont certainement celles qui sont amenées par la rime. Je ne parle pas, bien entendu, de ce fait que, sur deux vers, il y en a souvent un qui ne parait guère avoir d'autre utilité que d'accompagner l'autre et de lui fournir une rime; en effet, chez Molière, comme du reste chez tous les poètes français, on dis-