BOILEAU ET MALHERBE
Il ne serait pas éloigné même de considérer Malheihe comme plus grand que Ronsard, car il lui reconnaît lindéfinissable beauté qui est la marque du génie *.
Godeau qui, nous l'avons vu, découvrait aussi le « je ne sais quoi » chez Malherbe, estime principalement l'excellence de ses règles. Dans son style précieux, il proclame ([ue les Muses ont beaucoup gagné à perdre leur liberté première, à entrer dans le carcere duro de Malherbe '.
Le seul critique qui, dans ce concert d'éloges, fasse entendre une note discordante, et qui juge Malherbe avec une certaine liberté d'esprit, c'est Chapelain. Sans prétendre le réhabiliter de la condamnation sévère qu'il a récemment encourue ^, on peut dire que Chapelain faisait preuve d'une réelle vigueur de jugement lorsqu'il protestait contre l'engoùment de son siècle. Peut-être la rancune de certaines discussions personnelles avec Malherbe pouvait-elle expliquer sa protestation \ A coup sûr, la voici. A Chapelain, qui lui avait parlé du « grand Ronsard », Ralzac écrit : « Il faudrait que Monsieur de Malherbe, Monsieur de Grasse, et vous, fussiez de petits
ont laissé au-dessous d'eux tous leurs prédécesseurs, mais qu'ils ont ôté à leurs successeurs l'espérance de les égaler, ou du moins de les surpasser » (p. 282).
1. >< La justesse de ses pensées, la noblesse de ses expressions, les variétés de son style, le beau tour de ses vers, et surtout ce je ne sais quoi, qui se voit, qui se sent, et qui ne se peut exprimer, lui donnent aussi sans doute le premier rang sur notre Parnasse. » Préface.
2. '< Les licences qu'il a évitées, la sévérité qu'il a gardée dans l'emploi des rimes, et tant d'autres règles desquelles on lui a reproché l'invention, sont des cnaines à la vérité, mais on les doit plutôt appeler des ornements convenables à leur sexe (les Muses) que des marques honteuses de servitude; et quand j'avouerais qu'elles sont captives, il est certain que cette nouvelle prison leur est plus avantageuse que leur ancienne liberté, et qu'il n'y a que ceux qui les veulent faire parler comme des filles débauchées qui condamnent la sévérité dont elles font maintenant profession; et que si on n'a jamais dû espérer de les revoir assises sur le trône d'oii elles étaient chassées, c'est à cette heure qu'elles ont repris les grâces de leur visage, la majesté de leur port, et les charmes de leur conversation, sous la discipline de Malherbe. » (Discours de Godeau dans les œuvres de Malherbe, 1723, II, xxiv-xxv.)
-3. Brunetière, Evolution des genres, I, 66,
4. Chapelain avait été brouillé avec Malherbe. A Mainard qui lui écrit que, s'il meurt, il ira causer de la Pucelle avec Malherbe, Chapelain répond : « Je ne souhaite point que vous entreteniez Malherbe, si ce n'est qu'il s'apparaisse à vous. Et, en ce cas même, prenez bien garde à ne lui en point dire tant de bien, car il se souviendrait sans doute de la faiblesse qu'il a remarquée en moi lorsqu'il vivait, et accuserait votre jugement de prévarication ou de peu de lumière, lorsqu'il vous verrait lui débiter pour une chose exquise l'ouvrage d'une personne qu'il avait si peu de sujet d'estimer. » (Correspondance de Chapelain, 2 décembre 1639, I, 534.)
poètes, si celui-là peut passer pour grand ' ». Chapelain, nullement séduit par ce com\}\'m\enl ad homi/iem , répond : « Quant au jugement de M. Malherbe, je l'estime peu pour la haute poésie, et pour les choses qu'il y fait principalement considérer. Il l'arguait, et voulait que cette ignorance fût une vertu dont il a longtemps infecté son siècle. C'était un borgne dans un royaume d'aveugles, et comme il avait ses lumières fort bornées, je crois qu'un homme de lettres doit bien se garder de le prendre pour guide dans les opinions qu'il doit suivre, s'il ne veut broncher bien lourdement. Ce qu'il a d'excellent et d'incomparable, c'est l'élocution et le tour du vers, et quelques élévations nettes et pompeuses dans le détail, qu'on pourra bien imiter, mais jamais égaler. Ces parties toutefois ne sont guère plus poétiques qu'oratoires, et ceux-là ne lui ont guère fait de tort qui ont dit de lui que ses vers étaient de fort belle prose rimée -. » Il va même plus loin : protestant contre l'erreur de Mlle de Gournay qui avait cru voir en lui un disciple de Malherbe ^ il reconnaît que l'autre était meilleur versificateur que lui, mais il se prétend meilleur poète que Malherbe : « Je reviens à ce moderne dont vous me faites l'écolier avec si peu de fondement, et vous dis (pi'il était parfait en ce métier, de la sorte que le commun en imagine la perfection. Je vous dis qu'il tournait mieux les vers ni que moi ni que vous-même. Mais je vous dis aussi qu'il ignorait la poésie, de la sorte que tous les maîtres des bons âges l'ont connue, et qu'il l'ignorait beaucoup plus que vous ni que moi-même, c'est-à-dire extrêmement \ » C'est aller peut-être un peu loin ; mais du moins la pensée est très nette, et la condamnation est faite sans restriction ". Pour lui, Malherbe a été un bon ouvrier versificateur; Chapelain avouerait même volontiers qu'il ne connaît pas de « plus docte lime ® » ; mais il ne peut reconnaître dans l'auteur surfait un véritable poète.