Éd. d'Amsterdam, 172'.», I, 87, note
2. Ce doit être également en disciple de Malherbe que Boileau évite les vers monosyllabiques, car ils sont très rares chez lui, et assez lieurcux :
Ne fait ni ce qu'il veut ni ce qu'il ne veut pas. (S, VIII, 3S.)
Mais moi qui dans le fonds sais bien ce que j'en crois. (S. IX. 13.)
<( L'auleur a cherché à imiter par le son des mots le bruit que fait une assiette en roulant ».
Si on n'avait sur ce point que l'opinion de Brossette, on pourrait réserver son jugement. Mais il faut bien accorder à Boileau le don de l'harmonie, même imitative, alors qu'on voit le poète le plus harmonieux de toute notre littérature, Lamartine, citer avec admiration, malgré sa sévérité pour Boileau, les meilleurs vers de l'Epître à Lamoignon, et ajouter : « Peut-on soutenir qu'un tel homme ne fut que le pédagogue des poètes? Où trouvcra-t-on de pareilles délices d'oreille en français? B't ces délices étaient des prémices, il ne faut pas l'oublier. » (III, 300.) On aurait mauvaise grâce à ne pas s'incliner devant Tautorité d'un tel juge, irrécusable quand il loue. Et Lamartine ne marchande pas ses éloges à Boileau, puisqu'après avoir cité l'épisode de la Mollesse dans le Lutrin, il ajoute : « Aucune langue, même la plus naturellement harmonieuse, n'est arrivée par la perfection du travail de ses plus habiles ouvriers à produire de pareils effets de musique et d'images. Il faut plaindre ceux qui méprisent un tel artiste de n'avoir ni des yeux ni des oreilles capables de comprendre ce grand art de faire rendre à des syllabes tout ce que la nature fait éprouver de plus inexprimable aux sens, même le silence et l'assoupissement des sensations! (III, 309.)
La Rime.
Un pareil témoignage est réconfortant pour qui respecte Boileau. Un poète dont la valeur poétique nous est attestée par un Lamartine ne peut pas être le pauvre rimeur que d'aucuns prétendent. Pour ne prendre que l'opinion des critiques de notre temps, on sait qu'il y a sur Boileau deux opinions opposées que les grammairiens discutent encore : la querelle n'est pas près de finir.
M. Pellissier peut être pris comme le porte-drapeau des adversaires de Boileau considéré comme rimeur. D'après lui, dans cette guerre à mort que se livrent la rime et le poète, le vaincu c'est Boileau : il est réduit à se contenter des assonances les plus médiocres, « dont ne voudrait pas aujourd'hui le dernier de nos poètes ' ».
1. ■■ L'illustre critique, l'homme de goût si judicieux en général, est assurément un très médiocre versificateur. Pour nous en tenir à la rime, c'était,
L'autre école prétend queBoileau n'est pas du tout le piètre versificateur que l'on voudrait nous faire dédaigner. L'un remarque que la rime constitue pour Boileau le brevet d'invention que nous pouvons prendre pour une idée connue avant nous, mais à laquelle nous donnons une forme si nouvelle que, du coup, cette idée devient nôtre \ C'est, appliquée à la poésie, la loi de Buffon, si souvent comprise à contresens : le style, c'est l'homme, ou, en d'autres termes plus topiques : la rime, c'est le poète. Tel autre, soutenant brillamment un paradoxe qui se trouve bien près de la vérité, pense que l'on s'est injustement moqué de la satire II, du combat classique de la rime et de la raison, car « l'accord de la rime et de la raison, c'est tout simplement l'invention d'une forme qui réalise en perfection l'idée : ... la rime raisonnable, c'est en tin de compte la rime expressive " ».
La vérité paraît se trouver non pas à égale distance des deux systèmes, mais plus près du second. Nous nous en convaincrons en étudiant d'abord ce que Boileau veut faire, c'est-à-dire pourquoi il rime sa pensée, quelle rime il cherche, et comment il la recherche; ensuite, jusqu'à quel point il a réussi.
On connaît ses récriminations contre la rime ^ Raisonneur de génie et rimeur de talent, Boileau sent tout ce que la rime peut faire perdre à la raison : il s'indigne de diminuer, en les mettant en vers, les raisonnements qu'il rendrait dans toute leur intégrité, s'il les écrivait en prose. Et pourtant il veut rimer, tout simplement parce
comme on Ta dit, enlre lui el elle une guerre à mort. Il n'y a qu'à feuilleter au hasard ses (inivres pour voir combien elles renferment de mauvaises rimes, dont ne voudrait pas aujourd'liui le dernier de nos poètes; lui-même, d'ailleurs, a laissé éclater son dépit dans la fameuse épitre (inadvertance pour satire) à Molière. D'après sa Ihéorie. il y a lutte éternelle entre la rime et la raison : elles se repoussent naturellement l'une l'autre, et le poète a toutes les peines du monde pour établir entre elles un accord qui menace à chaque vers d'être rompu. Celte vue est absolument fausse, ou plutôt elle n'est vraie que pour les mauvais poètes. Le poète véritable pense en vers; les vers, tout rythmés et tout rimes, se présentent d'eux-mêmes à son esprit » (p. 49).
1. « La pensée que tout le monde pourrait avoir, ou doit même avoir eue comme nous, il y a une manière de l'exprimer, •< fine, vive et nouvelle », qui ne doit appartenir qu'à nous; et c'est précisément à force d'art que nous la trouvons; el c'est en quoi consiste pour Boileau la véritable originalité. De là dans sa doctrine le prix qu'il attache à la rareté de la rime. » (Brunetière, Revue des Deux Mondes, 1" juin 1889, p. (n8.)
2. Lanson, p. 46. — Cf. à l'appui de cette doctrine (Juy Valvor. Revue Contemporaine, 25 septembre ISSo.