s. II
avec dernier '. Il s'étonne ([ue « un aussi galant homme » que Destouches se pei'mette la rime de terre avec colère -.
Outre l'exactitude et la rareté, la rime doit encore respecter l'harmonie. Les syllahes dures, rocailleuses ou hizarres n'y doivent pas apparaître; c'est à peine si Boileau ose parler en vers des conquêtes du roi en Hollande :
Oui, partout de son nom chaque place munie,
Tient bon contre le Vers, en détruit l'harmonie.
Et qui peut, sans frémir, aborder Woerden?
Quelle Muse, à rimer en tous lieux disposée
Oserait approcher des bords du Zuiderzée, etc. (É. IV, 0.)
Il est hien fâcheux que le Roi n'ait pas porté ses pas et ses conquêtes du côté des pays littéraires et euphoniijues :
Tu nous aurais fourni des rimes à milliers.
11 n'est plaine en ces lieux si sèche et si stérile
Qui ne soit en beaux mots partout riche et fertile. (K. IV, 1.56.)
Si un seul son dur ou bizarre hii semble capable de rendre barbare ou burlesque un poème entier (A. P., III, 2/i3, Ihh), oji comprend ce qu'il doit penser d'un vers qui se terminerait par une rime semblable.
Comment Boileau évite-t-il cet écueil? Gomment s'y prend-il pour rimer exactement, tout en pensant fortement? Maucroix semble l'indiquer dans une lettre du 23 mai 1695, où il le félicite de savoir éviter les vers chevilles : « J'ai bien reconnu, il y u longtemps, que vous ne dites point les choses comme les autres. Vous ne vous laissez pas gourmander, s'il faut ainsi dire, par la rime. C'est à mon avis recueil de notre versification, et je suis persuadé que c'est par là que les Grecs et les Latins ont un si grand avantage sur nous. Quand ils avaient fait un vers, ce vers demeurait; mais pour nous ce n'est rien que de faire un vers, il en faut faire deux; et que le second ne paraisse pas fait pour tenir compagnie au premier. » Dans son commentaire sur cette lettre, Brossette nous cite un mot assez curieux de Boileau sur ces vers chevilles : « Quand le second vers était plus faible que le premier. Monsieur Despréaux l'appelait le Frère Chapeau, faisant allusion à l'usage des moines qui sont accompagnés d'un Frère, quand ils sortent du Couvent. Oii ne verra point, disait-
\. Correspondance entre Boileau Despréaux et Brossette (Techener. 1858. p. 240). 2. IbicL, p. 445.
il, de Frère Chapeau parmi mes vers. Aussi faisait-il ordinairement le second vers avant le premier, comme je l'ai dit ailleurs. » C'est à propos du vers /i6 de la satire II, que Brossette parle déjà, et avec admiration, de ce procédé : « C'est un des plus grands secrets de la poésie, pour donner aux vers beaucoup de sens et de force. » On peut trouver un peu naïf l'enthousiasme de Brossette. D'abord, dans la pratique, on ne voit pas que la chose ail si bien réussi. Dans l'Épître III, à la fin, « l'Auteur, dit Brossette, avait ainsi exprimé sa pensée :
A peine du limon où le vice m'engage,
J'arrache un pié timide,...
Que l'autre m'y reporte, et s'embourbe à Tinslant.
« La difficulté était d'achever le second vers. Il consulta M. Racine qui trouva la chose très difficile. Cependant M. Despréaux lui dit le lendemain la fin du vers :
El sors en m'agilant.
« Cette lui est d'autant plus belle qu'elle fait une image qui n'est pas dans levers d'Horace : Nequicquam cœno cupiens evellere plantam. » On peut ne point partager l'opinion de Brossette.
Ensuite, peu importe que le vers cheville, ou, comme disait Boileau, que le frère chapeau soit devant ou derrière Si l'un des deux vers est faible, s'il est simplement destiné à servir de doublure à l'autre, qu'il soit premier ou second, le rang n'y fait rien, et la cheville n'apparaît pas moins, quoi qu'en dise Edélestand du Méril '.
Ces passages sont pourtant intéressants : ils nous prouvent que Boileau pense d'abord, et qu'il rime ensuite: que Tidée ne se présente pas à son esprit spontanément sous la forme d'un vers ou plutôt de deux vers. De là le temps et la peine qu'il lui faut pour inventer ses rimes.
1. '. Chaque ligne forme... une partie intégrante du rythme, qui cependant n'est complet qu'à la fin du distique, lorsque l'oreille a reconnu la correspondance des deux rimes; la seconde a donc plus d'importance rythmique que la première, et doit aussi être plus expressive, frapper plus vivement Tintelligence.
« Boileau reconnaissait ce principe, lorsqu'il conseillait de commencer par le second vers; mais son application est subordonnée à nne foule d'autres raisons : ainsi des sentiments tendres exigeraient des rimes féminines, et le son de l'e muet est si sourd et si désagréable qu'on doit éviter autant que possible de le mettre à la fin d'une phrase. » {Essai philosophique sur le principe el les formes delà versification, p. 119 et note 4.)
En 1696, dans la Préface de ses trois dernières Epîlres, il constate que son emploi d'historiographe ne lui laisse guère le temps de s'appliquer « à chercher et à ramasser des rimes ». Il les recueille, il les poursuit partout; et ce poète de cabinet, que l'on s'imaginerait volontiers travaillant portes et fenêtres closes, un dictionnaire de rimes sur son bureau, cherche ses inspirations les plus fraîches dans la nature, dans les allées de son jardin d'Auteuil, ou à l'orée d'un bois :
Tantôt chercliant la fin d'un Vers que je construis,
Je trouve au coin d'un bois le mot qui m'avait fui. (É. V, 28.)
Malgré l'opinion accréditée que la nature a été ignorée au xyii*^ siècle, c'est à la nature que Boileau va demander un renouveau de ses forces poétiques :
Cependant tout décroit, et moi-même à qui l'âge
D'aucune ride encor n'a flétri le visage.
Déjà moins plein de feu, pour animer ma voix,
J'ai besoin du silence et de l'ombre des bois.
Ma Muse qui se plaît dans leurs routes perdues,
Ne saurait plus marcher sur le pavé des rues.
Ce n'est que dans ces bois propres à m'exciter,
Qu'Apollon quelquefois daigne encor m'éconter. (É. VI, tt9.j
Les Romantiques critiquent cette méthode. V. Hugo, malgré sa sincère admiration pour Boileau *, semble insinuer que ses rimes sont ennuyeuses comme la pluie. Dans le parc du grand château du temps de Louis XIII, il songe à toutes sortes de choses vieillies et mélancoliques :
0 deuil! le grand bassin dormait, lac solitaire.
Un Neptune verdàtre y moisissait dans l'eau.
Les roseaux cachaient l'onde et l'eau rongeait la terre,
Et les arbres mêlaient leur vieux branchage austère.
D'où tombaient autrefois des rimes pour Boileau -.
1. « Boileau considéré comme écrivain n'a pas de plus grand admirateur que le chef de l'école, Victor Hugo. J'ai passé quelque temps à Guernesey, et j'ai eu plusieurs fois le plaisir d'entendre V. Hugo louer l'auteur de l'Art Puelique en fort bons termes. Je vous assure que c'est un spectacle touchant que de voir le glorieux général de l'armée romantique s'incliner avec respect, j'ai presque dit avec déférence, devant le vieux Despréaux, s'animer pour sa défense quand on l'attaque, et réciter par cœur des vers du Lutrin ou des Epîtres avec... admiration.... » (Stajjfer, p. 18, 19.)