‹ L'évolution du vers français au dix-septième siècleChapitre 183 sur 247 · CHEVILLES. — CORRECTION · texte numérisé non relu

CHEVILLES. — CORRECTION

Je signalerai surlout un genre de chevilles très rare chez les autres poètes, et qui est dû à une infirmité particulière à Boileau. Lui qui mettait à si haut point l'art des transitions', et qui ne le possédait guère, peut-être parce qu'il n'avait pas le talent oratoire ^ il a quelquefois hesoin d'une dizaine de vers pour ramener sa pensée, et retrouver le mouvement un instant interrompu ^. C'est là pécher plutôt par le fond que par l'expression. Le vers est faible et se traîne, parce que la pensée n'est pas agile et évolue lourdement.

De pareilles fautes sont en somme assez rares chez Boileau. En général on ne peut guère demander à un poète français la perfection que n'ont pu atteindre ni Virgile ni Horace, eux qui n'avaient pas la rime, et qui pourtant ont des chevilles. Ce qu'il faut surtout remarquer, avec Voltaire, c'est que Boileau a eu le mérite de diffamer les chevilles consacrées par l'usage, les banalités de pur remplissage. A propos de ce vers de Corneille,

Le bonheur sans pareil de vous donner la main,

Voltaire remarque que « le bonheur sans pareil n'était pas si ridicule qu'aujourd'hui. Ce fut Boileau qui proscrivit toutes ces expressions communes de sans pareil, sans seconde, à nul autre pareille, à nul autre seconde ^ ».

Boileau a appliqué à ses vers le patient travail d'épuration auquel il soumettait même sa prose familière ^ On ne peut lui refuser le mérite d'une pureté complète de langue et de style, si l'on doit lui contester les qualités plus brillantes du lyrisme.

1. A la fin de la Satire X, Brossette dit : « 11 y a une remarque importante à faire sur le total de l'ouvrage : c'est la variété et la finesse des transitions, qui sont ménagées avec beaucoup d'art. C'est ce que l'auteur regardait comme le clief-d'œuvre de l'art d'écrire, et qui lui a fait dire au sujet des Caractères de La Bruyère, ouvrage qu'il estimait d'ailleurs infiniment, que cet écrivain s'était libéré des transitions qui étaient ce qu'il y avait de plus difficile dans les ouvrages d'esprit. »

2. " Il a voulu faire des « discours » : lui qui était le moins orateur des écrivains de son temps.... N'ayant pas le tempérament oratoire,... Boileau se trouve assez mal à l'aise dans son rôle d'orateur moraliste.... Il n'est pas étonnant que les transitions lui donnassent tant de peine.... Les transitions n'ont jamais tourmenté nn orateur, ni un homme qui écrit de passion. •> (Lanson, p. 05, 66.)

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