Sur ces deux vers du Discours au Roi
Et tandis que ton bras, des peuples redouté Va, la foudre à la main, rétablir l'équité,
Brossette dit : « Le bras est employé ici pour la personne même, la partie pour le tout. Ainsi, c'est mal à propos que l'on a condamné celte expression. Mais il faut être poète, disait l'auteur, et sentir les beautés de la poésie, pour justifier cette faute (jui n'en est pas une. 11 la justifiait par ce beau vers de M. Racine, dans la dernière scène de Mithridale :
Et mes derniers regards ont vu fuir les Romains :
Mes regards ontvii est la même chose que le bras qui va la foudre à la main. •
sa conscience lilléraire. Encore n'y arrive-t-il pas. Ce qui le prouve, c'est la joie avec laquelle il apprend que sa métaphore peut être défendue non seulement par l'autorité de Pindare ou de Racine, mais encore par l'histoire; que la plume du Roi a une ancêtre vénérable; que, en pleine Académie de Lyon, Brossette a révélé l'existence d'un dieu égyptien, portant aussi sur la tète une plume; que le texte figure dans Euscbe, en sa Préparation ÉvanfjéU</ue\ ({ue ce Dieu s'appelait Cneplt] qu'il portait un sceptre, avait une figure humaine, et « sur la tête portait un vêtement de plume royale, z-\ ttis xscpa- \r\q TîTcpou ^auO^siou cpipst. IjjLaTwv », etc. Boileau est ravi : « Il n'y a rien de plus joli que votre remarque sur le dieu Cneph^ et je ne saurais assez vous remercier de cette autorité que vous me donnez pour la métamorphose de la plume du Roi en astre '. »
Encore n'y aurait il que demi-mal si, pareil au Simonide de La Fontaine, Boileau, trouvant son sujet plein de récits tout nus, avait été obligé de se jeter à côté, et de remplir les deux tiers de son ouvrage de l'éloge de son Dieu. Mais il suffit de lire les lettres que Racine lui envoie sur la prise de Namur, pour trouver la réalité infiniment plus poétique que son ode ^ On a déjà montre que Boileau était passé à côté du lyrisme vrai, pour se jeter sur les vieilleries mythologiques, qu'il avait négligé l'héroïsme de nos grenadiers, la rare piété des mousquetaires, calomnié le courage des ennemis, et laissé de parti-pris dans l'ombre le véritable vainqueur, Luxembourg, pour chanter Louis XIV et sa plume ^
Le patriotisme du poète vibre peu; son royalisme seul l'inspire. Sans doute ce dernier sentiment est respectable : c'est, sous l'ancien régime, la seule forme que puisse prendre le patriotisme : aimer son Roi, c'est en somme aimer son pays. Il n'en est pas moins vrai que Boileau n'a pas la fibre patriotique très vibrante : son ode contre les Anglais en serait la preuve, malgré la fin qui se relève :
Mais bientôt le Ciel en colère, Par la main d'une humble Bergère Renversant tous leurs Bataillons, Borna leurs succès et nos peines :
Et leurs corps pourris dans nos plaines N'ont fait qu'engraisser nos sillons.