VI
3. On n'a pas encorC; je crois, fait le rapprochement suivant. En 1636, Antoinie le .Maislre écrit au « petit Racine », à propos de ses livres : « Il faudrait mettre de l'eau dans des écuelles de terre où ils sont, afin que les souris ne les rongent pas » (VI, 372). En 1692,1e grand Racine écrit à son fds : « Faites souvenir votre mère qu'il faut entretenir un peu d'eau dans mon cabinet, de peur que les souris ne ravagent mes livres » (VII, 62).
celles du jeune homme. Au sorlir de Port-Royal, Racine va être conquis par deux grands poètes*, qui tous deux élargiront l'idéal un peu étroit que Racine a dû se former du vers d'après Malherbe, traduit par Lancelot.
La grande amitié de La Fontaine et de Racine, respectueuse de la part de celui-ci, au début, a dû avoir quelque influence sur notre poète. On sait par une lettre écrite d'Uzès, le 11 novembre 1661, jusqu'où allait leur intimité :
J'ai vu bien des pays, et j'ai bien voyagé, Depuis que de vos yeux les miens prirent congé.
« Mais tout cela ne m'a pas empêché de songer toujours autant à vous que je faisais, lorsque nous nous voyions tous les jours. » Peutêtre le « magistère » de La Fontaine sur Racine a-t-il été surtout moral, immoral plutôt, dirait Port-Royal : comme le sage de La Fontaine, Racine crie avec un égal entrain, suivant les circonstances, Vive le Roi, Vive la Ligue : « Il faut être régulier avec les réguliers, comme j'ai été loup avec vous, et avec les autres loups vos compères». Mais il est impossible que deux esprits de cette valeur se soient associés uniquement pour le plaisir, qu'ils n'aient pas eu entre eux quelquesunes de ces conversations aussi altiques qu'un dialogue de Platon, un de ces libres entretiens dont le début des Amours de Psyché semble un souvenir. Sur les coteaux d'Uzès, brûlés par le soleil, Racine devait penser à la vallée de la Seine qui peut-être
... Comme autrefois les reverrait encore, Ravis de ces pensers que le vulgaire ignore, Égarer à l'écart leurs pas et leurs discours; Et, couchés sur les fleurs comme étoiles semées. Rendre en si doux ébat les heures consumées.
Que les soleils leur seraient courts -.
1. Il n'est malheureusement pas question de Molière. La seule pièce pour laquelle il aurait pu donner à Racine des conseils écoutés, c'est la Thébaïde (cf. la notice, I, 372-374), et la Thébaïde est écrite en vers cornéliens, de seconde qualité, mais non pas en vers raciniens. Du reste Racine n'a jamais aimé Molière. Nulle part il n'a parlé de lui avec affection, même avant la brouille, même au moment où Molière va jouer la Thébaïde : « Au lever du Roi... j'y ai trouvé Molière, à qui le Roi a donné assez de louanges, et j'en ai été bien aise pour lui : il a été bien aise aussi que j'y fusse présent. » (VI, 503.) « Je n'ai point vu V Im'pi'omptu ni son auteur depuis huit jours : j'irai tantôt. » (VI, 505.) " Monfleury a fait une re<(uête contre Molière, et l'a donnée au Roi. 11 l'accuse d'avoir épousé la fille, et d'avoir autrefois couché avec la mère. Mais Monfleury n'est point écouté à la cour. >• (VI, 506.)
2. Justement, dans les Amours de Psyché, Xcanie ne dit-il pas: « Nous nous assoi-
Si, au début, La Fontaine, qui avait découvert Malherbe avec autant d'enthousiasme que Baruch, a dû demander à Racine s'il avait lu Malherbe, et lui prôner les mérites du grand versificateur', bientôt, les yeux dessillés par Horace, La Fontaine a dû mettre la même chaleur à recommander à son jeune ami l'imitation de la nature, et à lui prêcher par son exemple le naturel dans les vers.
Si ces suppositions sont assez vraisemblables, elles ne peuvent nous inspirer la même confiance que les textes où nous constatons l'influence certaine de Corneille sur son rival. Après avoir un moment témoigné ses mépris à celui dont il est devenu l'égal, Racine, revenant à une appréciation plus juste du mérite de Corneille, ne cache plus son admiration pour le grand poète : « Corneille, dit-il à ses lîls, fait des vers cent fois plus beaux que les miens » (I, 203, 295). A ce moment, ce qu'il admire dans les vers cornéliens, c'est moins la facture que ridée, ainsi que le prouve ce passage des Mémoires de Louis Racine : « Il était intérieurement persuadé que Corneille valait beaucoup mieux ([ue lui.... Quelque crainte qu'il eût de parler de vers à mon frère, ([uand il le vit en âge de pouvoir discerner le bon du mauvais, il lui' lit apprendre par cœur des endroits de Cinna, et lorsqu'il lui entendait réciter ce beau vers :
Et monté sur le faîte, il aspire à descendre,
« Remarquez bien cette expression, lui disait-il avec enthousiasme. (( On dit aspirer à monter; mais il faut connaître le cœur humain aussi « bien que Corneille l'a connu, pour avoir su dire de l'ambitieux, qu'il « aspire à descendre. » (I, 283.) A ses débuts, c'est la versification même de Corneille que Racine admire, et qu'il imite. On sait jusqu'où il a porté fimitalion de Corneille, et pendant combien de temps '. La Thébakle n'est pas seulement un pastiche des pièces de second
rons sur l'herbe menue, pour écouler Poliphile, et plaindrons les peines et les infortunes de son héroïne avec une tendresse d'autant plus grande que la présence de ces objets nous remplira l'àme d'une douce mélancolie. »
1. Même en 168G, il lui envoie la pièce inédite encore, oii il fait l'éloge de Malherbe (VI, 337).
2. Voltaire T&cov\nd.\iquAndromaque doit beaucoup îxVeilharile (Commentaire. II, 203 sqq. — Cf. Corneille, VI, 36 et note); .• que Plautine conseille à Othon précisément la même chose qu'Atalide à Bajazet : mais quelle différence de situation, de sentiments et de style ■■ (Cf. Corneille, VI, 590, 391 et note). J'ajouterai que Racine a peut-être trouvé le sujet de son Esi/ier moins dans la Bible que dans les Louantes de la Vierge, t. IX, p. 38-42, v. 5"l-645.
ordre de Corneille, c'est aussi rimitalion exacte du vers cornélien. Dans Alexandre , quoique Racine ait fait des progrès prodigieux comme facture, quoiqu'il commence à créer un vers bien à lui, on trouve encore des souvenirs de Corneille, tant cette forme énergique s'impose à son oreille et à son imagination. Quand Porus dit :
Nos cliefs et nos soldats, brûlants d'impatience,
Font lire sur leur front une mâle assurance (I, 330, i2b|,
nous nous rappelons que Rodrigue commence son récit ainsi :
Sous moi donc cette troupe s'avance, Et porte sur le front une mâle assurance.
Cette obsession du génie de Corneille n'a pas encore, en 1667, disparu chez Racine. Lorsqu'il fait dire à son Andromaque :
N'est-ce point à vos yeux un spectacle assez doux Que la veuve d'Hector pleurante à vos genoux?
il se souvient, plus ou moins confusément, de deux vers de Théodore :
Placide suppliant, Placide à vos genoux
Vous doit être, madame, un spectacle assez doux '.
Même dans At/ialie, on a signalé une réminiscence de Corneille :
Et de David éteint rallumé le flambeau rappelle le vers de Corneille :
De mes jours presque éteints rallumez le flambeau ^.
Malgré l'étroite ressemblance des termes, peut-être, après tout, n'y a-t-il là que de simples rencontres. Tout rapprochement entre deux poètes n'implique pas toujours un plagiat du plus jeune. Ainsi on trouve dans Racine des passages qui rappellent de très près le texte de Shakespeare ^ Cela ne prouve pas que Racine ait copié