Remarques, III
modestement l'épigramme décochée jadis à Marmontel pour semblable outrecuidance :
Ce pédant à fâcheuse mine.
De ridicule tout bardé,
Croit avoir le secret des vers du grand Racine :
Certes jamais secret ne fut si bien gardé '.
La question est si difficile que les plus grands critiques y ont échoué. Sainte-Beuve, en 1829 il est vrai, alors qu'il était critique consultant, spécialement attaché à l'École Romantique, prétendait que, malgré son respect et son admiration sans bornes pour le vers tragique de Racine, il n'y pouvait voir que « la vieille forme merveilleusement traitée » ; que, malgré le dire de certains, on n'y pouvait trouver aucun des perfectionnements découverts par André Chénier, et concluait ainsi : « Ira-t-on conclure de ces différences essentielles que la forme de Racine ne se rencontre jamais chez André Chénier et ses successeurs? Rien ne serait moins exact. En se permettant de jeter souvent le vers dans un nouveau moule, on ne s'est pas interdit de s'en tenir à l'ancien quand il suffisait; suivant l'adage vulgaire, qui peut le plus peut le moins, et envisagé de la sorte, l'alexandrin de Racine n'est qu'un cas particulier de la formule générale d'André Chénier. Nous reconnaîtrons môme très volontiers que ce cas doit rester le plus fréquent dans l'application. Sur vingt bons vers de l'école moderne, il y en aura toujours quinze qu'à la rigueur Racine aurait pu faire ^ »
On voit par l'exemple de Sainte-Beuve combien il est facile de passer à côté de la solution d'un pareil problème. C'est donc avec la plus grande réserve que je présente à mon tour mon explication, tâchant, le plus souvent que je peux, de l'appuyer sur les études antérieures, et d'analyser, jusqu'à l'extrême détail, - l'ensemble de la difficulté. Aussi est-il nécessaire de commencer par étudier les influences qu'a pu subir Racine, au moment où son talent se formant pouvait recevoir de la main d'autrui une direction autre que celle qu'il aurait prise de lui-même.
On ne peut constater que très rarement chez notre poète une influence immédiate de Malherbe. Sans doute Racine connaît quelques
1, Linguei, Annales, VI, 3'-2.
2. Pensées, dans ses Poésies complètes, Charpenlier, 1S69 (p. 130, 137. 139, 140).
anecdotes sur sa vie '. De plus, il aime à s'abriler derrière son autorité. Critiqué par Perrault à propos d'une comparaison entre Vénus et Mars, « qu'il récuse à cause que Vénus est une prostituée », il oppose un certain nombre de raisons à la critique de Perrault, et termine par son meilleur argument : « En un mot, j'ai Malherbe, qui a comparé la reine Marie à Vénus, avec quatre vers aussi beaux qu'ils me sont avantageux, puisqu'ils renferment aussi la prostitution :
Telle n'est point la Cytliérée, Quand, d'un nouveau feu s'allumant, Elle sort pompeuse et parée Pour la conquête d'un amant.
(( Voilà ce qui regarde leur censure -. »
Une hypothèse assez vraisemblable permettrait de découvrir l'inlluence indirecte de Malherbe sur Racine dans les enseignements que notre poète reçut à Port-Royal. Lancelot, dans son court traité de prosodie, où il pardonne à la poésie en faveur des services qu'elle peut rendre à la religion, prend ses exemples pour les beaux vers dans l'évoque de Grasse, pour les mauvais dans Ronsard Pibrac, Du Dartas, Desportes, enfhi pour les beaux vers que l'on peut discuter, dans Racan et Malherbe : presque toute la doctrine est empruntée à ce dernier. Racine a peut-être écouté des leçons de Lancelot sur la métrique française. A coup sûr, comme élève des Petites Ecoles, il a lu la Méthode et la prosodie qui la termine : il est disciple trop docile de Port-Royal, jusque dans les plus petits détails % pour ne pas méditer ces règles, nouvelles alors, sur l'art de la versification.
Mais Racine n'est à ce moment qu'un enfant. Si profondes, si persistantes que soient les impressions d'enfance, elles sontmoins vives que
1. " J'étais près de consulter, comme Malherbe, une vieille servante qui est chez nous. » (VI, 38i.) A en croire l'abbé du Bos, il en aurait fait autant, ainsi que Boileau : « L'un et l'autre, pour prévoir pUis certainement l'clTet de leurs vers, en étaient venus à une méthode à peu près pareille à celle de Malherbe • (2" partie, sect. 25, II, 389). Cela ne doit pas être plus vrai de Racine que de Boileau qui, à propos de Malherbe et de Molière, dit : « Ces exemples sont un peu singuliers; et je ne voudrais pas conseiller à tout le monde de les imiter. • (1'* Réflerion critique.)