‹ L'évolution du vers français au dix-septième siècleChapitre 203 sur 247 · Cf. Fournel, les Contemporains de Molière (III · texte numérisé non relu

Cf. Fournel, les Contemporains de Molière (III

lirofit les attaques de ses ennemis l'épître de Boileau sur leur utilité.

Nous arrivons enfin à celui que la légende représente comme le Mentor de Racine. Peut-être faudrait-il en rabattre un peu, et rendre aux deux amis leur véritable posture, en critiquant surtout le témoignage de Louis Racine qui, malgré toute sa piété filiale, s'est acharné, on ne voit vraiment pas pourquoi, à faire du plus grand des deux poètes le très humble disciple de l'autre.

La première apparition de Boileau dans la vie de Racine date de 1663. Racine a fini la Thébaïde qu'on va bientôt jouer; il écrit à l'abbé Le Vasseur, probablement à propos de son ode à la Renommée, et certainement au sujet de critiques faites par Boileau : « Je suis... fort obligé à l'auteur des remarques, et je l'estime infiniment. Je ne sais si il ne me sera point permis quelque jour de le connaître » (VI, 508). Deux ans plus lard, à l'époque di' Alexandre , ils sont déjà très étroitement liés. On les trouve à l'Hôtel de Ncvers, lisant, l'un une partie de sa nouvelle tragédie, l'autre ses satires (I, /i87). Mais nous n'avons encore aucun détail sur la prétendue influence de Boileau. Nous trouvons le premier document intéressant, à propos de VAndromaque, si supérieure à X Alexandre^ qu'elle semble écrite par un autre auteur. Louis Racine dit dans ses Remarques, en constatant les progrès de la versification, si forte et si harmonieuse à la fois : « Cette vigueur lui fut inspirée par Boileau devenu son intime » (I, lOZi); et dans ses Mémoires sur la vie de son père il affirme le même fait : dans X Alexandre, « le jeune auteur s'y livrait encore à sa prodigieuse facilité de rimer. Boileau sut la modérer par ses conseils, et s'est toujours vanté de lui avoir appris à rimer difficilement.... Andromaque fit connaître que le jeune poète à qui Boileau avait appris à rimer difficilement, avait en peu de temps fait de grands progrès » (I, 228-230). Un peu plus loin, il revient encore à la charge : « Ce fut en remarquant combien les vers de Britannicus étaient travaillés, qu'il dit pour la première fois ce qu'il a souvent répété : C'est moi qui ai appris à M. Racine à faire des vers difficilement »

Sans doute L. Racine trouve que l'auteur du Bolœana va un peu trop loin quand il parle de la sévérité de Boileau pour les vers de Bajazet '. Mais il apporte encore un argument à l'appui de cette

\. 1,241: cf. II, 467.

thèse si invraisemblable, romnipotence de Boileaii sur Racine, à propos du Britannirus : « Ces deux amis avaient un égal empressement à se communiquer leurs ouvrages avant que de les montrer au public, égale sévérité de critique l'un pour l'autre, et égale docilité.... Je remarquai alors le sévère jugement de ce grand critique, et quel avait été son empire sur son ami, puisqu'il ne doutait point de la docilité avec laquelle il eijt sacrifié une scène si brillante '. »

Que Racine ait suivi les conseils de Boileau pour la conduite de ses pièces, la chose est très naturelle : un esprit judicieux incapable de composer lui-même une œuvre dramatique est parfaitement capable de découvrir un défaut dans un chef-d'œuvre. Un homme de goût qui ne pourrait pas mettre un vers sur ses pieds peut fort bien, à l'occasion, indiquer à un poète une tache à effacer. Mais de là à croire que Racine versificateur est l'élève de Boileau, il y a très loin. Sans doute Racine estime certains détails dans ï Art Poétique de son ami ^ Mais nous ne savons pas du tout s'il aurait contresigné toutes ses théories sur la tragédie ni sur l'alexandrin. Ne cède-t-on pas, en admettant volontiers ces assertions qui nous montrent Racine sous la férule de Boileau, à cette tentation si répandue de diminuer un grand homme en le montrant soumis à l'ascendant d'un plus petit que lui? Pourquoi placer près de Racine une espèce d'Éminence grise?

Peut-être Racine a-t-il subi d'abord l'influence de Boileau, comme Corneille celle de Malherbe. Mais, dans les deux cas, le génie a élargi les préceptes trop étroits forgés par le talent. Le créateur a secoué les entraves que prétendait lui imposer le critique, entraves tellement pesantes que si Corneille et Racine s'étaient condamnés à les supporter, ils auraient eu à peine la force et le temps de composer chacun un ou deux chefs-d'œuvre. Qu'est-ce que leur art y eût gagné en qualité? Presque rien. Et l'on voit ce qu'il aurait perdu comme quantité. Heureusement, si les Malherbe et les Boileau font des prosodies, les Molière et les Racine les défont.

Racine n'est pas un versiticateur, mais un poète. Quoi qu'en dise d'Alembert ", il ne transforme pas sa prose en vers, ce qui n'a jamais

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