L. Racine, Remarques ([, 155; II
pourtant de bien remarquable si on le replace dans la liste des vers monosyllabiques de Racine * :
Mais il me reste un fils, et je sens que je l'aime. (I, 41G, 871.) La terre a moins de rois que le ciel n'a de dieux. (I, 480, 1448.) Un coup de foudre est tout ce que je veux de vous. (I, 483, ioOi.) Ne puis-je rien pour moi quand je puis tout pour lui. (I, 503,848.) On fait plus, et l'on veut que je faime à mou tour. (I, oTl, 1164.) Hé bien! c'est donc en roi qu'il faut que je vous traite. (F, 593, 1501.) Non, je n'ai pas bien dit tout ce qu'il faut lui dire. (II, 74, 674.) Dans le fond de ton cœur je sais que tu me hais. (II, 336, 1677.) Quand je fais tout pour lui s'il ne fait tout pour moi. (II, i94, 320.) Il y va de ma vie, et je ne puis rien dire. (II, 556, 1646.) Je ne veux que les voir; je ne veux qu'à leurs yeux. (III, 86, 1445.) Il sait tout ce qui fut et tout ce qui doit être. (III, 174, i58.) [1028.) C'est pour lui que l'on tremble, et c'est moi que l'on craint. (111,203, Hé quoi! ne vois tu pas tout ce qu'on fait pour elle? (III, 207, 1113.) Pour vous à qui des Grecs moi seul je ne dois rien. (III, 219, 1383.) Mon fils n'a plus de père, et le jour n'est pas loin. (III, 338, 587.) Dans le trouble où je suis je ne puis rien pour moi. (III, 356, 912.) Je ne sais où je vais, je ne sais où je suis. (III, 361, 1004.) Le jour n'est pns plus pur que le fond de mon cœur. [1495.)
Mon fils n'est plus? Hé quoi? Quand je lui tends les bras. (III, 388, Au seul son de sa voix, la mer fuit, le ciel tremble. (III, 480, 225.) Que ma bouche et mon cœur et tout ce que je suis. (III, 512, 771.) Hé quoi! vous de nos rois et la femme et la mère. (III, 631, 4i-7.) Ce qu'il doit à son Dieu, ce qu'il doit à ses rois. (III, 632, 458.) Le ciel est juste et sage et ne fait rien en vain. (III, 636, 558.) Soit qu'elle eût même en lui vu je ne sais quel charme. (III, 656, 884.)
Dans celte liste, d'une trentaine de vers, on ne découvre aucune adaptation spéciale de la forme à l'idée. Il serait donc un peu naïf d'attacher de l'importance à ce fait que tous les mots sont d'une syllabe ^ Ces vers ne sont ni plus ni moins doux que les autres. La
1. Pourtant je reconnais que ce vers est plus souvent cité que d'autres : mais est-ce à sa forme qu'il le doit, ou à l'idée qu'il contient? En voici, à coup sûr, un usage curieux. Le 29 fructidor au II (15 septembre 1794), David écrit de la prison du Luxembourg au Comité de Sûreté générale :
Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon cœur.
•< Je demande donc, Représentants du Peuple, que le comité veuille bien s'occuper enfln de l'examen de ma conduite. » (Dauban, Paris en 1794, p. 533.) On en pourrait encore trouver une transposition dans ce passage des Mémoires de Buzot : « La douce fraîcheur d'une belle nuit d'été n'est pas plus pure que les derniers jours de ma vie. » (Ed. Daiiban, p. 38.)
2. « Plusieurs monosyllabes de suite font un son dur dans la langue latine, et font au contraire un son doux dans la nôtre. Vaugelas en dit la raison : comme la langue latine a peu de monosyllabes, leur peliL nombre est cause
seule réflexion que Ton puisse f;iire, est celle-ci : Racine, puisqu'il les a conservés en si grand nombre, les trouvait aussi harmonieux que d'autres, car L. Racine avait raison d'appeler son père « un poète si attentif à la douceur de la prononciation ' »,
Cet éloge a la valeur d'un jugement motivé sous la plume de L. Racine qui, nous l'avons vu plus haut, rend toujours hommage à ce qu'il croit la vérité, même quand elle pourrait diminuer la valeur de son père. Je n'ai pas cité tous les passages où il insiste sur les obligations de Racine envers Roileau. La seule chose vraisemblable dans cette histoire, c'est que Roileau, érigeant en règle la difficulté qu'il ressent lui-même à rimer, essaye de former Racine à son image : « Roileau se vanta toute sa vie d'avoir appris à mon père à rimer diflicilement : à quoi il ajoutait que des vers aisés n'étaient pas des vers aisément faits. Il ne faisait pas aisément les siens, et il a eu raison de dire :
Si j'écris quatre mots, j'en effacerai trois.
Un de ses amis le trouvant dans sa chambre fort agité, lui demanda ce qui l'occupait : Une rime, répondit-il; je la cherche depuis trois heures! - »
Je serais tenté de supposer que Racine, par affection pour Roileau, exagérait courtoisement les services que lui rendait son ami, puisque, au témoignage désintéressé de l'abbé Du Ros, il reconnaissait avoir beaucoup appris du grand critique ^
qu'on les remarque.... Notre langue étant au contraire abondante en monosyllabes, plusieurs se peuvent trouver ensemble sans chot|uer notre oreille. • L. Racine, Remarques, II, 140-141.