Id., Mémoires
3. « Je me souviens de ce que dit M. Despréaux à M. Racine, touchant la facilité de faire des vers. Ce dernier venait de donner sa tragédie à.'' Alexandre, lorsqu'il se lia d'amitié avec l'auteur de l'Art Poétique. Racine lui dit en parlant de son travail, qu'il trouvait une facilité surprenante àfaireses vers. — Je veux vous apprendre à faire des vers avec peine, répondit Despréaux, et vous avez assez de talent pour le savoir bientôt. — Racine disait que Despréaux lui avait tenu parole. » (Du Bos, 2' partie, § 9, II, 111.) D'Alembert semble avoir aperçu,
Peut-être pourtant aurait-il été fâché qu'on le prît trop exactement au mot, et qu'on attribuât au talent et à l'influence de Boileau, son propre génie poétique, <f celte versification que le poète lit admirer quand il eut appris de Boileau à rimer diftlcilement * ». On n'est pas très surpris de constater que Despréaux répétait son mot à qui voulait l'entendre, sans trop se mettre en peine de concilier son précepte avec son admiration pour la facilité avec laquelle Molière rimait des vers faciles. Mais on peut s'étonner de l'insistance avec laquelle L. Racine s'acharne sur cette anecdote. Du reste, pour trancher le débat, il suffit de comparer les vers que Racine a composés antérieurement à sa liaison avec Boileau et ceux qu'il a écrits depuis : même en supposant (ce qui serait bien peu probable) que, livré à ses seules forces, Racine n'aurait fait aucune espèce de progrès, que toute la supériorité de facture des vers d'Alexandre et d'Andromar/tœ sur ceux de la Thébaïde serait uniquement due aux conseils de Boileau, ce qui serait faire la part aussi large que possible à celui-ci, et la partie aussi belle quils la pourraient désirer à ceux qui seraient tentés de prendre au pied de la lettre les assertions de Louis Racine, on ne pourrait conclure qu'une seule chose : c'est que Boileau aurait appris à son ami à rejeter non pas les rimes faciles, mais les rimes insuffisantes, à ne pas se contenter de la première assonance venue, la plus faible pour l'oreille, ou la plus connue, de ces rimes qui n'excitent aucune surprise quand on les entend, ou même que l'on voit venir d'avance. Boileau, en somme, aurait amené Racine à suivre indirectement les leçons de Malherbe.
En effet, si l'on a le droit de citer aux débats des vers de la première jeunesse, on pourrait constater chez Racine une tendance à se satisfaire au début avec de simples assonances : il écrit à son cousin Vitart, avant 1659 :
Lisez celte pièce ignorante Dont la phrase si peu coulante Ne fait voir que trop clairement, Pour vous parler sincèrement, Que je ne suis pas un grand maître En cette manière de lettre....
mieux que tout autre, la secrète raison de l'attitude de Racine vis-à-vis Boileau : » L'auteur de Phhlre et iWUhalie eut constamment, soit par déférence, soit par adresse, la complaisance de laisser la première place à celui qui se vantait d'avoir élé son maître. » (Histoire, etc., I, 48, 49.) 1. L. Racine, Remarques, I, 79-80.
11 n'y a tète qui résiste Aux traits de ces puissants batistes.... Il est maître, il est philosophe :
Malheur à celui qui l'accroche!
Mais taisons-nous; ne disons mot, De peur qu'il ne nous traite en sot, Que ses arguments ne nous montrent Que déjà les cornes nous montent *.
Sans doute de pareilles pauvretés peuvent être récusées, comme ne faisant réellement point partie des œuvres poétiques de Racine. Il n'en est pas moins vrai ([ue cette pièce est un point de départ, et permet d'expliquer toutes les faiblesses de facture de la Tliébàide où l'on remarque, dit Louis Racine, « cette grande facilité à rimer à laquelle un jeune homme s'abandonne^ ». On voit en effet, dans cette première tragédie, de ces rimes que Malherbe proscrivait, comme ayant quelque convenance entre elles :
Et qu'affectant l'honneur de céder le dernier,
L'un ni Tautre ne veut s'embrasser le premier. (I, 432, 990.)
« L'auteur, dit Louis Racine, ne se pardonnera plus celte rime ^ » Il s'interdira également dans la suite des assonances si faibles que ni l'oreille ni l'œil ne sont satisfaits : à ce moment il croit rimer, quand il écrit :
Je veux, pour donner cours à mon ardente haine,
Que sa fureur au moins autorise la mienne. (I, 449, 940.)
Plus tard, en revoyant ses œuvres. Racine supprime ces faiblesses, lorsque le travail de remaniement ne lui paraît pas trop considérable, et hors de proportion avec l'importance de la faute à corriger : « Dans les différentes leçons de cette pièce, dit son lîls, on remarque que le poète a changé plus d'une fois cette mauvaise rime : celle-ci lui est échappée ^. » En effet Racine laisse subsister, jusqu'en 166/i, ceci :
Et j'abandonnerais avec bien moins de peine Le soin de mon salut que celui de ma haine.
En 1697, il dira :
Quoi ! Je négligerais le soin de ma vengeance,
Et de mon ennemi je prendrais la défense? (I, 444, 83o.)
t. T. IV, p. 200, V. 1-8, 40- il, 48-53.