VIII, CXL
4. Dans le <• Cahier de remarques sur l'orthographe française, pour être examinées par chacun de Messieurs de l'Académie », Racine dit : " Je ne voudrais qu'un g à exagérer, et je sens quelque différence dans la prononciation d'agf/réger et des autres, où on prononce en quelque façon le double G, au lieu qu'if me semble qu'un ne le prononce point du tout dans exagérer. Je mettrais toujours abréger avec un b simple. >■ (VI, 300.)
5. Il fait rimer fuirais avec attraits, (II, IS, 752); naître et connaître (III, 173, 430); connaître et maître (I, 531. 165); craitre et maître (II, 95, 1069).
C'est ainsi qu'il écrit :
Mais, Seigneur, que dit-il? — Il en fait trop parailre. Cet esclave déjà m'ose vanter son maître, d, 537, 265.)
Louis Racine se trompe probablement lorsqu'il attribue cette licence au désir de rimer très exaclemenl pour VœW *. Car son père fait de même lorsque l'œil n'est pas sensiblement plus satisfait par la forme ai que par la forme oi : c'est ainsi que dans toutes les anciennes éditions, dit M. Mesnard, on trouve paraître rimant avec être, (II, d 15, 915) ; avec peut-être (II, /il6, 939) ; ou encore reconnaUre rimant avec peut-être (II, /i39, 1384). Il y a donc une autre raison que celle donnée par Louis Racine, et celle raison, la voici : cette orthographe n'est ni une faute, ni même une licence : c'est une heureuse innovation. Sans vouloir atlribuer à Racine tout le mérite d'une révolution à laquelle Voltaire attache son nom, justement, puisqu'il la fait triompher-, on peut trouver dans l'orthographe de Racine pour les sons en oi et en ai le point de départ d'une réforme logique. A coup sûr il n'y a pas dans cette forme nouvelle de véritable licence de prononciation.
Racine est peut-être de tous nos poètes le plus scrupuleux pour tous ces petits problèmes. Il n'admet pas cette convention si commode, trop commode même, qu'il y a deux prononciations, l'une pour la prose, l'autre pour les vers "% et qu'il peut par conséquent opter. Partout où la chose n'est pas compliquée, il corrige dans ses pièces de jeunesse les licences qu'il s'était autrefois accordées. C'est ainsi
1. ■• L'attention du poète à rimer aux yeux autant qu'il est possible, était cause qu'il faisait imprimer connailre. parailre, quand ces mots rimaient avec mailre. » (L. Racine, I, 8o.)
2. « Les commentateurs ont prétendu que Racine écrivait parait, cannait, connaître et paraître. Aimé Martin ajoute que les éditions de 1687 et 1702 en font foi, et, sans rien vérifier, non seulement il a attesté le fait, mais il en a tiré la conséquence que Voltaire n'a pas été le premier auteur du changement d'orthographe dont on lui a fait honneur. On lavait dit avant lui, et les ennemis de Voltaire en avaient triomphé. Malheureusement pour eux. Racine n"a jamais écrit ainsi ces mots-là... Toutes ces éditions ont paru du vivant de Racine. Elles portent toutes paroist , connoistre, paroistre, et (pielquefois paraislre pour rimer avec m astre et truistre. » (La Rochefoucauld-Liancourt, 1, 127, 128.)
3. <■ Dans son livre, Remarques et décisions de l'Académie Française, où il se pique « d'une exacte fidélité à rendre les sentiments de l'Académie touchant les « choses qu'il traite », l'abbé Tallemant... nous dit : « C'est une chose bizarre et « particulière surtout à la langue française, que la plupart des mots ont deux « din"ércntes prononciations, l'une pour la prose et pour le discours ordinaire, « et l'autre pour les vers. » (Bellanger, Études historiques, etc.)
LICENCES. 4g5
qu'il efface, le plus qu'il peut, ce malencontreux doublet, « avecque », qui produit un si piteux effet : il le laisse subsister dans le passage suivant, non pas, comme le suppose Louis Racine, que ce lapsus lui soit échappé, mais parce qu'il est impossible de supprimer la faute par une simple correction, et qu'il faudrait changer les deux vers :
El ne pourrai-je au moins, en de si grands malheurs. M'entretenir moi seule avecque mes douleurs *?
Partout ailleurs il corris-e :
Si pourtant ou peut l'être avecque tant d'ennuis.
Si toutefois on peut l'être avec tant d'ennuis. (I, 131, ii'jO.j
La paix est trop cruelle avecque Polynice.
S'il faut avec la paix recevoir Polynice. (I, 450, 9o6.)
Et la guerre, Seigneur, nous plait avecque vous.
La guerre et ses horreurs nous plaisent avec vous. (I, 4;j0, 9a8.)
Enchaîne ta maîtresse avecque ton rival.
Enchaîne ta maîtresse en livrant ton rival. (I, 559, 764.)
Une fois même, comme cette faute est encadrée dans deux vers plats.
Mais pourquoi donc sortir avecque votre armée? Quel est ce mouvement qui m'a tant alarmée,
il refait le tout :
Mais que prétendiez-vous? Et quelle ardeur soudaine
Vous a fait tout à coup descendre dans la plaine? (I, 402, '6o.)
Pour les facilités de ce genre, Racine est bien plus scrupuleux que ses émules. L'élision du pronom /e placé après le verbe qui le ré'^il, licence que ne se refusent ni Molière ni Corneille, lui semble une pauvreté, et il la supprime partout, sauf dans ses Plaideurs :
Condamnez-le à l'amende; ou s'il le casse, au fouet. (II. li»C,. r.l ij Les autres exemples sont tous corrigés :
Attendez-le plutôt, et voyez-le en ces lieux.
Attendez-le plutôt, voyez-le dans ces lieux, (f, i;3. islo.i
Si vous l'aimez, aidez-le à démentir ses yeux.
Aidez-le bien plutôt à démentir ses yeux. (I, 529, 96.)
Laissons-le avec sa sœur adorer Alexandre.
Qu'il aille avec sa sœur adorer Alexandre. (I, 336. 262. j
Hé bien, Madame, aidez -le à vous trahir vous-même.
Hé bien! aidez-le donc à vous trahir vous-même. (I, 537, 277.)
Le voici. Consultons-le en ce péril extrême.
Le voici. Je veux bien le consulter lui-même. (I, 588, 1405.)
1. I, 568, 960. L. Racine, I, 92. — Cf. dOlivet. p. 229, et !e !e\ii;ue. l'évol. du vers fr. oa
tOe RACINE.
On le voit : sans chercher à être impeccable, Racine vise à la correction. Et l'on peut jusqu'ici détinir son idéal : le moins possible de licences d'orthographe, pas du tout de licences de prononciation.
Pour la syntaxe, il semble, au premier abord, que les libertés fourmillent, parce (pie, à chaque instant, nous rencontrons des particularités qui s'écartent de notre usage, et qui semblent destinées à éviter un hiatus, ou à parfaire le vers. Mais il suffit de lire l'Introducfion Grammaticale du Lexique, ou encore de rapprocher ces singularités des règles de la grammaire historique, des Lexiques des grands écrivains, ou, tout simplement, de comparer Racine à luimême, pour se bien persuader que le poète n'a pas deux syntaxes, l'une régulière, pour sa prose, ou même pour sa poésie, quand la régularité ne l'y gênerait pas; l'autre, au contraire, fantasque, capricieuse, et dont la seule règle serait l'asservissement de la grammaire à la prosodie. Pour n'en citer qu'un exemple, Abner dit d'Athalie :
Tantôt, à son aspect je l"ai vu s'émouvoir, dll, 693, 1618.)
L'Académie critique : « Il faut : Je l'ai vue, en parlant d'Athalie; on a condamné tout d'une voix^'^ i'ai vu ». On pourrait croire que Racine n'a pas suivi la règle d'accord pour ne pas faire un vers faux : mais il met en prose : « la vénération que j'ai toujours eu » (111, U*2), et Bouhours l'approuve. Il écrit également en vers à un endroit où l'accord n'intéresse pas la quantité syllabique :
Les a-t-on vu souvent se parler, se cacher"? dli, 375, 123."i.j Les a-t- on vu marcher parmi vos ennemis"? (III, 530. 1106.)
C'est du reste, suivant Boileau, un fâcheux symptôme que d'oser criti(pierla syntaxe de son illustre ami. Il déclare alors nettement qu'on n'y entend rien '.
C'est ce qu'on pouirait répondre à ceux qui critiqueraient chez Racine les figures de grammaire. Ainsi l'ellipse n'est pas chez lui un escamotage commode pour faire disparaître un ou plusieurs mots