‹ L'évolution du vers français au dix-septième siècleChapitre 28 sur 247 · REGLE IV · texte numérisé non relu

REGLE IV

C'est pour cela que nous le voyons exiger la rime « pour les yeux aussi bien que pour les oreilles » (1, lxxxii), ne pas se contenter de l'identité de son la plus complète, quoique le vers s'adresse à l'ouïe et non à la vue. 11 ne permet pas « de rimer indifféremment aux terminaisons en ant et en ent, comme innocence et puissance, apparent et conquérant, grand ei prend » (ibid.). Pourtant au xvii^ siècle, aussi bien que de nos jours, l'oreille, dans les deux cas, ne perçoit que le seul et même son cm: ce qui le prouve bien, c'est que, dans l'édition de 1723, orthographiée conformément à la prononciation parisienne, on trouve imprimés patiance, sciance, incontinant, permanant, panchant, différant, apparant, etc. N'importe : Malherbe trouve que dans Desportes contenance et sen-

1. II y a de bonnes raisons à donner à l'appui de celte loi qu'il formule sans l'expliquer. La justification de celte règle est fournie par Kdélesland du Méril, quoiqu'il paraisse en ignorer le principal auteur : •• Les rimes qui marquent le mieux la mesure sont les plus frappantes, celles dont la rencontre éveille et retient plus longtemps l'action de la pensée; ainsi les plus vicieuses sont des mots identiques, ou dérivés d'une racine commune; leur rapport est trop habituel et semble alors trop naturel pour que l'on y rattache aucune valeur rythmique.... Le même principe oblige d'éviter... ces rimes banales que l'on a vues trop souvent associées ensemble pour attacher désormais aucune idée à leur rencontre.... On sent, au reste, que toutes ces règles sur l'insuffisance de la rime sont subordonnées aux ressources de la langue. » {Essai philosophique sur le principe et les formes de la versification, 1841, p. 118-119).

tence riment comme un four et un moulin (IV, 266); même remarque pour vaine et arène (p. Ixk^)\ c'est mal rimer que de mettre ensemble saine et promène (p. 3/i7). On doit, pour toutes les différences d'orthographe , consulter et suivre aveuglément l'étymologie, même lorsque le son d'un mot n'est en rien modifié *. Cette sévérité peut paraître un scrupule exagéré ici : elle est fort à sa place dans la règle suivante.

RKGLE v.

Malherbe veut que l'on satisfasse l'oreille aussi exactement que possible. Aussi condamne-t-il la rime d'une brève et d'une longue. Comme la quantité des voyelles a beaucoup changé de son temps au nôtre, il est bon de prendre les exemples qu'il donne lui-môme : « Il ne voulait pas, dit Racan, que l'on rimât à fîame^ parce qu'il l'écrivait et le prononçait ainsi avec deux m : flamme, et le faisait long en le prononçant; c'est pourquoi il ne le pouvait rimer qu'à épigramme. » (I, Lxxxiii.) Il semble , d'après ce compte rendu de Racan, que Malherbe considère comme longue une voyelle suivie d'une double consonne. C'est probablement d'après cette théorie qu'il trouve mauvaise la rime de femme et à'àme (IV, 352), de glace et de masse : « c'est une longue rimée avec une briève » (p. 251). Mais cette hypothèse n'est qu'une hypothèse, car nous le voyons critiquer la rime de ville avec distille (p. 383) sans dire pourquoi, et condamner la rime du même mot, écrit différemment il est vrai, distile, avec débile : « mauvaise rime, dit-il : distile a la pénultième longue, et débile l'a courte » (p. 327). L'important du reste ici n'est pas de savoir quelles étaient les longues et les brèves pour Malherbe, mais de noter cette première recommandation impérative : une longue ne doit pas rimer avec une brève.

!• Qui ne sait que toute la court

Comme à des théâtres accourt. (I, 112, 110.)

«... Par cette raison d'étymologie, il fallait écrire court et non pas cour. Notre poète n'est pas à reprendre d'avoir rimé court et accourt. Mais ceux qui riment cour avec les mots qui se terminent en our sont encore moins à reprendre; car on prononce cour et non pas court. Et cependant j'apprends de M. de Racan que Malherbe ne pouvait souffrir les poètes de son temps qui rimaient la cour avec ces mots qui se terminent en our. » Ménage, p. 421-422.

On ne peut pas non plus faire rimer ensemble une voyelle et une diphtongue avec synérèse : après ces deux vers de Desportes,

A Ion objet mon œil se rassérène, Et ne connais ni tristesse ni peine,

Malherbe écrit : « Rassérène n'a point de diphtongue en sa pénultième, peiîic en a une » (p. 258).

On ne peut pas mettre à la rime deux diphtongues lorsque Ton fait la diérèse pour l'une et non pour l'autre :

Et moi je montre mon lien, Heureuse marque de mon bien.

Malherbe remarque que Desportes fait là une faute, parce que la monosyllabe bien rime avec lien qui est dissyllabe *.

C'est à peu près pour la même raison qu'il condamne les « rimes de Chartres- ». Les gens du pays Ghartrain et de l'Orléanais prononcent en effet le son eu, par exemple le participe passé d'avoir, eu, en deux syllabes : e-u ^ C'est donc une rime très faible pour l'oreille et très provinciale, que d'apparier par exemple dure et heure prononcé hé-ure. Aussi Malherbe se montre-t-il sévère, et à juste titre :

Quand il a fait un cours, sa force diminue, Et sans plus requêter il va branlant la queue.

« Rime qui ne vaut rien, dit-il, elle est de Chartres. » (IV, /i62.)

Car je veux en peu d'heure Voir la fin de ma vie, et du mal que j'endure.

« Rime de Chartres », dit- il encore (p. /jl9).

Malherbe du reste, étant plus large en matière de géographie qu'en versification, étend fort loin les limites de la prononciation chartraine, car, après ces deux vers :

0 temps, qui du haut ciel la vitesse mesures, Las! retourne, disais-je, à mes-ùier les heures,

1. IV, 287. Cf. Bellanger, Éludes sur la rime française, p. 273-275. Je ne sais sur quoi s'appuie le Père Delavenne, pour avancer ceci : « Une diphtongue rime bien avec une finale qui a les mêmes lettres, mais qui forme deux syllabes ». Traité de versification française, p. 20.

Page 1