‹ L'évolution du vers français au dix-septième siècleChapitre 44 sur 247 · V, Lx et suiv · texte numérisé non relu

V, Lx et suiv

l'évol. du vers fb. 5

Malherbe remarque que <( puisqu'il y avait un article à la peur, il en fallait un à amour » (IV, 388). Ce qui ne l'empêche pas d'écrire pour son propre compte :

Grandeurs, richesses, et l'amour. (I, 287, 33. j

Il est vrai qu'il met de même en prose : « Il m'en faut pour cette ville et pour Provence » (IV, 67). Mais cet exemple-ci n'est pas une circonstance très atténuante, car Malherbe prétend que la poésie et la prose ne doivent pas avoir la même syntaxe*. C'est surtout pour les inversions que la chose est sensible. Car, comme tout son siècle, il les considère comme une beauté ^ S'il les critique souvent chez Desportes, ce n'est donc pas que le procédé lui déplaise : c'est l'application du procédé qui lui semble défectueuse. Il critique l'inversion, quand elle est inutile :

Qu'étant de vous vaincu je m'estime vainqueur. (IV, 354.)

Il demande à quoi cette « transposition » peut servir, et en effet on ne voit pas quel gain le poète a cru pouvoir faire en modifiant l'ordre logique :

Qu'étant vaincu de vous je m'estime vainqueur.

Il n'aime pas les inversions oi^i la pensée se contourne péniblement :

Quoi! mon cœur, d'endurer n'es-tu donc pas lassé, lui semble une « transposition cruelle » (p. /i59). Celle-ci :

Je vais trouver les yeux qui sain me peuvent rendre, est « fâcheuse » (p. 278). Desportes ayant écrit :

Ayez de votre honneur, et non de moi, pitié.

1. « Pour les poètes, ce serait démonter des cavaliers, comme disait Malherbe, que de les mettre en prose, ces deux genres d'écrire ayant des formes difTérentes qui ne s'enlr'accommodent pas. » (Lettre de Chapelain à Saint- Fleuret, 11, 413, note.)

2. « Après les phrases consacrées à la prose, il n'y a rien qui rende les vers plus prosaïques (ce qui est un des plus grands défauts des vers) que ces expressions sans renversement. » (Ménage, p. 483.)

Malherbe remarque que « la transposition de ce vers le rend dur » (p. 301). Son critérium, dans tous les exemples que je viens de citer, est purement subjectif : ces inversions déplaisent à son oreille de poète, et peut-être aussi à son esprit jaloux : ne céderait-il pas surtout à la rage de critiquer Desportes? Le lecteur impartial n'est pas toujours de l'avis de Malherbe. On serait peu tenté de souscrire par exemple à ce jugement tranchant : « cette transposition ne vaut du tout rien », pour ce vers dont le mouvement paraît au contraire assez heureux :

Aux célestes beautés mon âme accoutumée. (IV, 331.)

Heureusement Malherbe trouve un terrain plus ferme, un principe objectif, lorsqu'il critique toute inversion qui nuit au sens. C'est à ce titre qu'il condamne un ordre de mots contraire à la logique. Desportes ayant mis :

D'un tel bruit vient frapper ton âme et ton oreille,

« il devait, remarque Malherbe, dire : ton oreille et ton âme. Quelque pédant trouvera ici d'une figure 'jTTspov TrpoTspov; pour moi, j'y trouve une sottise » (p. 396). Cela n'est pas une boutade, mais une théorie, car plus loin, à propos de ce vers :

Je jure et vous promets de si bien m'employer,

« il devait dire, observe encore Malherbe : Je vous promets et je vous jure, et ne faut point ici alléguer uo-tsoov -npoTspov, car c'est une sottise et non pas une figure » (p. 408). La faute est encore plus grave lorsque l'inversion, au lieu de fournir simplement, comme plus haut, matière à controverse, présente une obscurité. Rien n'est plus solide que la doctrine de Malherbe sur ce point. Desportes met :

0 ciel clément, si juste est ma prière, Guéris sa vue....

« Celte transposition d\i juste est mauvaise, prononce l'aristarque; car il veut dire : si ma prière est juste, et il semble qu'il dit : tant juste elle est » (p. 342). Ces faiblesses indignent Malherbe si fort qu'il éprouve le besoin de traduire son indignation en latin. Ce vers de Desportes :

L'hiver de votre teint les fleurettes perdra,

lui arrache cette exclamation : Quo me vertam nescio (p. 3/i5). Desportes aurait beau jeu à souligner chez son critique des fautes analogues. N'y a-t-il pas une transposition cruelle dans ce vers :

D'Espagnols abattus la campagne pavant? (I, 26, 4.)

N'est-il pas fâcheux, voire dur, d'écrire :

Celle qu'avait Hymen à mon cœur attachée

Au marbre que tu vois sa dépouille a cachée? fl, 223, l.j

N'éprouve-t-on pas quelque peine à comprendre le distique suivant :

Et quel Indique séjour

Une perle fera naître? (I, 24, 18.)

Enfin Desportes n'aurait-il pas le droit de s'écrier à son tour en latin ou en français : Je ne sais comment il faut tourner et retourner ce passage-ci pour le comprendre :

Nous savons quelle obéissance

INous oblige notre naissance

De porter à sa royauté? (I, 85, 31.)

Certes le tort de Malherbe n'a pas été d'introduire l'inversion dans ses vers, puisqu'il l'admettait dans sa prose *. Il ne la considérait pas comme une licence, mais comme une beauté poétique.

On le voit : des deux systèmes que j'ai indiqués sur la licence au début de ce chapitre, Malherbe a essayé de suivre le second, le meilleur, et a quelquefois versé dans le premier ^ C'est l'éternel

Yideo meliora prohoque, Détériora sequor.

Son tort a été de mettre sa pratique en contradiction avec ses théories, ou, si l'on préfère, de se montrer plus sévère pour

1. "II ne s'en parle du tout plus. » (III, 92.) « Je les vous envoie. » (III, 53.) Cf. Lexique, Introduction r/rammaticale, V, Lxiv-Lxvm. — Cf. Vaugelas, Remarques, t. Il, p. 391-398 : « Voici une construction pervertie qui néanmoins est fort bonne : De ce qui est le plus cher et le plus estimable, il ne fait point de compte, dit M. de Malherbe.... Construction violée, mais façon de parler élégante et en prose et en vers : Qui me croit absent, il a tort, dit M. de Malherbe. »

2. C'est d'autant plus étonnant que, Ronsard ayant admis hautement la théorie des licences poétiques (OEuvres, Bibliothèque Elzévirienne, II, 17.), Malherbe aurait dû la proscrire impitoyablement.

Desportes que pour lui-même. C'est là une des petites taches qu'il faut bien reconnaître dans la versification de Malherbe : elle choquait peu, à vrai dire, ses contemporains, qui connaissaient mieux sa pratique que sa doctrine, et qui de plus trouvaient l'inversion belle même en prose. Cette dernière excuse est inacceptable pour une faute que les lecteurs du xvii^ siècle devaient trouver aussi grave que ceux du xix*" : les chevilles.

Les Chevilles.

Il était diftîcile d'étudier cette particularité dans le chapitre des licences poétiques, car rien n'est moins poétique; et, sans partager la sévérité de Musset, sans dire avec lui que

Le dernier des humains est celui qui cheville,

il est impossible de ne pas prendre pour de simples paradoxes les divers raisonnements de Théodore de Banville sur les mérites de la cheville '. Il vaut mieux dire que ia cheville est une fatalité pour les poètes qui écrivent beaucoup, et que, insupportable dans les pièces courtes qui exigent la perfection, elle n'est plus qu'un péché véniel dans les œuvres de longue haleine, poèmes épiques et poèmes dramatiques. Il n'y a pas de poète français, moderne ou ancien, chez qui l'on ne trouve des mots inutiles pour le sens et pour l'harmonie, et destinés par conséquent à faire le vers. Outre les mots de simple remplissage, placés à l'intérieur, il y a encore les mots postés à la tin, et dont l'unique raison d'être est qu'il faut rimer.

Malherbe avait pour loules ces chevilles un profond mépris : (( Quand on lui montrait, dit Racan, quelques vers oîi il y avait des mots superflus, et qui ne servaient qu'à la mesure ou à la rime, il

1. Petit Traité de poésie française, p. 62. Plutôt que de dire moi-même ce que je pense de cette tentative manquée, j'aime mieux citer un maître qui connaît à la fois la théorie et la pratique des vers français, M. Anatole France : « M. de Banville... a exposé ses théories poétiques dans un petit manuel de poésie qu'on lit avec agrément, mais qui ne témoigne pas de beaucoup de savoir ni de réflexion. C'est de la métaphysique de rossignol. Au demeurant, la théorie du vers français est obscure et difficile, et ce n'est peut-être pas alTaire aux poètes à la constituer. • Annales politiques et littéraires, 4 décembre 1892, p. .358.

disait que c'était une bride de cheval attachée avec une aiguillette *, » L'imago était peut-être plus nette pour les contemporains que pour nous; mais la pensée est très claire : c'est un blâme formel. Le Commentaire sur Desportes n'est pas pour diminuer cette impression :

Amants qui vous plaignez de votre ardent vouloir, D'aimer en lieu trop haut, de n'oser vous douloir,

dit Desportes. « Cela s'appelle qu'il veut rimer », riposte Malherbe. (IV, 250.) Et les poésies de Desportes sont criblées de notes comme ceci : che\ille, bourre, vent, moellon \ Quelquefois Malherbe développe sa critique. Sur ce vers :

Le pouvoir du destin ou du sort inconstant,

il observe que Desportes <( fait ici deux morceaux d'une cerise. Quelle subtile distinction peut-il alléguer entre le sort et le destin? Les poètes n'y en font point, s'ils ne veulent cheviller, comme il fait ici ». (IV, 385.) Comme chez Malherbe les critiques littéraires prennent facilement la toui-nure d'une invective, nous trouvons à la suite de ce vers :

0 chauds regards, ô beautés nonpareilles,

cette aménité : « Sottise, pour rimer à veilles ». (IV, hhl.) La colère le transporte lorsqu'il rencontre quelque pauvreté comme celle-ci :

Si tu ne dois pourtant y demeurer ainsi.

Cela lui paraît une « cheville chevillissime » (p. 417). L'ombre même de celte faute lui paraît bonne à souligner : il condamne comme suspect de c/ieuille ce vers :

Ayant trois ans entiers toute Rome asservie, L'invincible César ^....

Page 1