‹ L'évolution du vers français au dix-septième siècleChapitre 45 sur 247 · Vie de Malherbe, I, Lxxm · texte numérisé non relu

Vie de Malherbe, I, Lxxm

2. Racan raconta à Conrart que Malherbe « mettait à la marge de tout ce qui ne lui plaisait pas, dans Ronsard, moilon, motion : comme s'il eût voulu dire — expliquait Racan — que ces endroits-là ressemblaient au moilon, dont on ne se sert, dans les bâtiments, que pour remplir les fondements et pour faire des murs; au lieu que la pierre de taille est ce qui les rend solides et beaux ». Arnould, Anecdotes inédites, p. 36.

3. IV, 3io : « Les vers qui n'étaient ni bons ni mauvais lui déplaisaient extrêmement, et il les appelait des pois piles. » (Arnould, p. 44.)

Gela n'est plus de la critique, mais de riiiquisiiion. Le grand inquisiteur n'est peut-être pas lui-même d'une irréprochable orthodoxie. Déjà Ménage avait remarqué que dans ce vers :

Ton oreille incomparable (I, 94, 196j,

« cette épithète n'est ici que pour la rime; et pour en parler franchement, c'est une cheville » (p. 293). On pourrait ajouter plus d'un cas semblable; pour ne prendre mes exemples que dans un de ses chefs-d'œuvre, je trouve dans la Consolation à Du Périer :

La cruelle qu'elle est se bouche les oreilles (I, 43, 75j; et surtout ceci :

Puis quand ainsi serait que selon ta prière Elle aurait obtenu, etc. (I, 40, 17).

On pourrait facilement allonger la liste de ces inconséquences. Encore ne serait-elle pas très considérable. Car, sur les points où Malherbe ne pouvait que recommander un idéal impossible à atteindre, la suppression des licences inutiles et des chevilles, il s'en est rapproché lui-même plus près peut-être que n'importe quel autre poète. Pour toutes les autres règles du vers, il a presque complètement réalisé la perfection qu'il indiquait, perfection étroite, si l'on veut, idéal mesquin, soit encore. Peut-être valait-il mieux pourtant enseigner alors l'ordre, la modération, la raison, plutôt que l'exubérance; c'était au fond prêcher cette vérité, presque banale, tant elle est vraie, que l'art doit guider la nature même en matière de poésie lyrique.

Le Lyrisme de Malherbe

Cette partie de mon étude paraîtra peut-être un peu trop critique à quelques-uns '. Je n'ai pourtant voulu ni blâmer ni louer Malherbe,

1. Il pourrait se faire que je fusse rangé parmi ceux qui ont « de l'anlipalhie contre Malherbe ». On connaît le curieux article de M. Dejob sur ce sujet, dans la Revue internationale du IS mai 1892; l'antipathie contre Malherbe paraît à M. Dejob « contraire à la justice antant qu'à la tradition universitaire » (p. 44o et 469). La justice, soit : mais qu'importerait la tradition universi-

mais bien l'étudier. Or notre poète appartient à ces talents plus solides que brillants qui ne perdent rien à être profondément scrutés. Mieux connu, Malherbe paraît plus réellement grand, une fois qu'on a effacé les contours gigantesques, mais vagues, que l'on avait tracés sous prétexte de faire son portrait. Peut-être mon étude contribuerat-elle à le faire connaître dans ses justes proportions. Je crois qu'un lecteur d'esprit libre sera en général de mon avis. On est toujours libre dans son jugement, on n'a besoin de secouer aucun préjugé gênant, lorsqu'on parle de Malherbe, le poète ayant eu la chance de ne passionner personne de notre temps. Plus heureux que Molière, Malherbe a échappé jusqu'ici au culte des adorateurs fanatiques : il n'y a pas de « Malherbiste ».

Mais il y en a eu : le nain de la princesse Julie a été le caudataire de Malherbe. Voici ce qu'il conseillait aux critiques : « Retirez-vous, profanes : chaque ligne est sacrée ; vous n'y pouvez porter la main sans commettre un sacrilège. Orgueilleux esprits, qui ne laissez jamais votre humeur critique, si ce n'est pour lire les ouvrages de votre façon, changez vos injures en louanges; et si vous ne l'honorez pas assez pour consacrer des temples à sa mémoire, au moins respectez ceux que les autres entreprennent de lui bâtir, et ne les empêchez point d'y travailler \ » On est plus tolérant maintenant. Loin de s'incliner

taire? Une découverte n'est-elle pas presque toujours le contre-pied de la tradition? De plus Sainte-Beuve, qui personnifie la critique la plus libérale, et dont la sympalliie pour .Malherbe est fondée sur son antipathie pour le romantisme, a dit : « Ne prenons Malherbe que là où il est bon, là oii il est excellent. Retranchons le reste; nous-mème, soyons-lui Malherbe.... On aurait lu, aujourd'hui, dans une demi -heure, tout ce qui est à retenir de Malherbe.... C'est un gentilhomme lyrique qui s'entend admirablement à draper son court manteau, et qui laisse voir jusque dans sa pauvreté bien de la distinction et de la noblesse naturelle. >■ (Causeries du Lundi, VIU, 58-59.) Du reste la critique universitaire officielle, représentée par la Sorbonne aux soutenances de thèses, parait peu sympathique à Malherbe. Cf. Perrens, Bévue de VEnseiqnement secondaire, 1 janvier 1802. Dans cette même revue, numéro du 15 décembre 1892, on pourra lire la réfutation par M. G. Allais de cette partie de mon étude, parue dans le Bulletin de la Faculté des lettres de Poitiers en 1892. M. Allais défend Malherbe avec un enthousiasme digne d'une meilleure cause, et attaque mes idées avec une courtoisie parfaite. — On fera bien de lire un article paru dans la Revue des Deux Mondes, le l" décembre 1892 : .M. Brunelière rattache Malherbe à sa théorie générale de l'évolution des genres, en prenant le mot évolution au sens scientifique. .Malherbe est réduit à des proportions très acceptables: « Malherbe n'est pas un génie rare, ni même, je pense, du tout un génie ». M. Brunelière lui trouve un talent moins lyrique qu'oratoire. P. Ackermann trouvait déjà la poésie de .Malherbe oratoire, et même prosaïque. (Du principe de lapoésie, p. 62.) 1. Godeau, Discours sur Mal/ierbe, dans l'édition Barbou, II, v-vi, ou dans l'édition Lalanne, I, 367.

les yeux baissés devant le génie de Malherbe, on peut et on doit se demander si celui qu'on a présenté trop longtemps comme le premier de nos poètes lyriques, en date et en valeur, avait bien le tempérament lyrique, ou, en d'autres termes, si, voulant écrire des odes, il pouvait en composer. M. Sully Prudhomme a prouvé, pour la poésie en général, une chose qui est vraie du lyrisme en particulier : €'est que les véritables vers sont ceux où la beauté de l'expression ne fait que mettre en valeur une grande pensée, un grand sentiment *. Il faut donc faire précéder l'étude prosodique par une enquête psychologique, se demander si Malherbe était un assez grand cœur, un ■assez grand esprit, pour pouvoir s'élever jusqu'au lyrisme vrai. C'est ce que pensait Sainte-Beuve : « La probité subsiste, dit-il, même sous les défauts de Malherbe. Son caractère privé, bien qu'étroit, est «olide, et suffit à porter, sans jamais fléchir, sa grandeur lyrique -. » Reste à savoir si, pour un poète, surtout pour un lyrique, la personne morale peut jouer ce simple rôle de tuteur soutenant un arbuste à fleurs, si les qualités, les vertus, les défauts et les vices même du poète ne doivent pas plutôt composer les sucs nourriciers, la sève abondante, qui s'épanouiront, comme en une floraison splendide, en grandes images, en strophes brillantes, embaumées du parfum des beaux vers.

Or il me sera facile de prouver que Malherbe n'a presque rien de lyrique dans le caractère. Ce n'est pas, bien entendu, parce qu'il était Normand ^ Rien de plus faux que ces généralités, que l'on ne trouve d'ordinaire que dans les éludes superficielles. Même en admettant

1. Préface de la Jeunesse pensive, de M. Dorchain, p. iii-v; cf. ses Réflexions sur l'art des vers, p. 5-6. — Cf. Guyau, les Problèmes de Vesthétique contemporaine : ■« Rien de moins compatible avec le sentiment vrai du beau que ce dilettantisme blasé, pour lequel toute impression se restreint à une sensation plus ou moins raffinée, se réduit à une simple forme intellectuelle, à une fiction fugitive, pur instrument de jeu pour l'esprit. Tout ce (jui glisse ainsi sur l'être sans le pénétrer, tout ce qui le laisse froid (suivant l'expression vulgaire et forte), c'est-à-dire tout ce qui n'atteint pas jusqu'à la vie même, demeure étranger au beau. Le but le plus haut de l'art, c'est encore, en somme, de faire battre le cœur humain.... >- (Préface.)

2. Revue européenne du 13 mars 1859, citée par M. Lalanne, 1, xlv; cf. Allais, p. 7o-"6, 137.

3. .. Né en Normandie, Malherbe a l'humeur conquérante et batailleuse de ses compatriotes, si amis des querelles et des procès; il a leur esprit sec et positif, leur bon sens pratique : il a aussi cette finesse narquoise, qui se répand en boutades, en brusques saillies, en traits de malice, en mots parfois grossiers, mais qui portent toujours. » Bassot, Un réformateur de la poésie française, p. 9-10.

que la synthèse de la race soit bien faite, resterait à prouver qu'un grand homme possède toujours, portés au summum, les qualités et les défauts de sa race. Au contraire, on peut soutenir qu'il s'éloigne des gens de sa province à proportion qu'il grandit : il devient de plus en plus lui-même, de moins en moins semblable aux autres. Ce dernier cas est bien celui de Malherbe.

Ce qui frappe d'abord chez cet auteur, c'est qu'il est avant tout gentilhomme, très lier de l'être, et ne considérant que l'aristocratie d'épée. Il a peine à admettre que son fils descende dans la noblesse de robe. Il trouve cela indigne du nom des Malherbes. Pour qu'il se résigne à cette déchéance, il faut qu'on lui rappelle qu'un des conseillers du parlement de Paris est M. de Foix, archevêque nommé de Toulouse, allié à toutes les maisons souveraines d'Europe '. Pour lui, il rappelle fièrement que les Malherbes ont été des compagnons de Guillaume le Conquérant, et non des moindres, puisque l'écusson de leurs armes figure à l'abbaye de Saint-É tienne de Caen -. Et l'honneur de la famille n'a pas périclité entre ses mains, car il se fait gloire de voir tout ce qu'il y a d'éminent en France estimer et désirer son amitié. (III, 72.) Sans doute il accepte des pensions, des gratifications; mais son bienfaiteur reste son obligé, car Malherbe paye les bienfaits qu'il reçoit en gloire qu'il donne, et ne se montre jamais ingrat dans cette façon d'acquitter ses dettes. (IV, 99.) Il ne croit pas déroger en quittant l'épée pour la plume : simple gentilhomme de naissance, il devient par son talent l'égal des plus grands, même des rois. Troublé un instant par la mort de Henri IV, il attend, pour composer l'éloge funèbre du roi, qu'il ait repris son calme et ses facultés : « Jusqu'à ce que cela soit, ajoute-t-il superbement, j'aime mieux m'en taire que de dire chose qui soit indigne de lui et de moi ». (IV, 21.) Rien ne peut troubler la confiance qu'il a en lui-même; les injures de ses détracteurs n'arrivent pas à la hauteur de son dédain : « Ceux qui ont dit que la neige est noire ont laissé des successeurs, répond-il à ceux qui nient sa valeur. Il est des cervelles à fausse équerre, aussi bien que des bâtiments. S'il y a quelques extravagants qui veuillent faire bande à part, à la bonne heure. De toutes les dettes, la plus aisée à payer, c'est le mépris. » (IV, 92.)

Cet orgueil de sa naissance, cette fierté de son talent, s'unissent et

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