‹ L'évolution du vers français au dix-septième siècleChapitre 47 sur 247 · Allais, p · texte numérisé non relu

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ment épaisse et rude. Pourtant c'est un des meilleurs côtés de Malherbe '. L'amitié paraît avoir été la passion la plus douce de sa vie, la plus poétique aussi, car c'est elle qui lui a dicté ses plus beaux vers :

L'Orne comme autrefois nous reverrait encore, Ravis de ces pensers que le vulgaire ignore, Égarer à l'écart nos pas et nos discours; Et couchés sur les fleurs comme étoiles semées, Rendre en si doux ébat les heures consumées, Que les soleils nous seraient courts. (I, 58.)

Encore est-ce aux mânes de l'inconnu Damon qu'il s'adresse. On préférerait trouver dans son recueil quelques vers dédiés à Racan, rappelant ceux qu'Horace envoyait à Virgile. Sans pousser trop loin l'exigence, on peut dire que l'amitié est comme une oasis dans ce cœur aride comme le désert. Elle n'est pas du reste la seule, car on trouve plus d'une fois dans sa correspondance un sentiment que les hommes d'aujourd'hui apprécient justement : sans en faire un philanthrope ni un socialiste, on constate avec plaisir qu'il n'est pas indifférent aux souffrances du peuple -. S'il désire la paix, c'est surtout pour les pauvres gens, ruinés partout où passent les troupes. (III, 16/i.) La paix faite, il est frappé de l'inégalité des conditions, de l'injustice des préjugés, qui ne trouvent jamais scandaleuse la conduite des grands, qui réservent les châtiments ignominieux aux petits. (III, 306.) Au contraire il s'incline devant la véritable opinion publique, c'est-àdire devant le jugement du peuple : on ne saurait jamais complètement faillir, lorsqu'on est de son côté ^. Il est à regretter, pour la gloire de Malherbe, que cet excellent sentiment apparaisse seulement dans ses lettres, et que, dans ses odes, le poète courtisan n'ait jamais pris le parti des petits *. Lorsque nous aurons cité un éclair de patriotisme,

1. De plus il a su se faire aimer : Pciresc est tout prêt à se mettre en avant « pour l'amour du pauvre M. de Malherbe, que jai aimé comme mon propre père » {Lettres, II, 161).

2. Malherbe possédait donc en lui-même la source peut-être la plus abondante de sentiments poétiques : V. Hugo en avait montré la richesse par son exemple : Guyau l'a analysée scientifiquement : ■• L'émotion artistique est essentiellement sociale; elle a pour résultat d'agrandir la vie individuelle en la faisant se confondre avec une vie plus large et universelle. Le but le plus haut de l'art est de produire une émotion esthétique dun caractère social. » {Uart au point de vue sociologique, p. 21.)

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