‹ L'évolution du vers français au dix-septième siècleChapitre 72 sur 247 · vil, 444, lo54; Observations, citées VII, 444, note · texte numérisé non relu

vil, 444, lo54; Observations, citées VII, 444, note

beauté de ses vers, chercher la force de Tidée plutôt que l'harmonie de la forme. S'il en était ainsi, Corneille ne serait-il pas dans le vrai? Ne voit-il pas dans le vers surtout l'idée? Partant, ne doit-il pas tendre à conserver avant tout, parmi les règles de forme consacrées par Malherbe, celles qui intéressent le fond? Car, à la différence de Malherbe, Corneille paraît croire que, pour être beau, un vers doit contenir plus de pensée qu'une ligne de bonne prose.

Tout cela, je le reconnais, reste encore un peu vague et hypothétique. C'est dans le Discours du poème dramatique que nous trouverons la seule lumière qui puisse éclairer les théories prosodiques de Corneille : « La diction dépend de la grammaire. Aristote lui attribue les figures, que nous ne laissons pas d'appeler communément figures de rhétorique. Je n'ai rien à dire là-dessus, sinon que le langage doit être net, les figures placées à propos et diversifiées, et la versification aisée et élevée au-dessus de la prose, mais non pas jusqu'à l'enflure du poème épique, puisque ceux que le poète fait parler ne sont pas des poètes. » (I, ZiO.)

C'est court, mais assez net.

Les figures sont pour lui un élément constitutif du vers. Là où les images ne peuvent rendre la pensée, la poésie languit forcément. Corneille explique au Pape que sa traduction de V Imitation de Jésus- Christ est très méritoire, au point de vue catholique, parce qu'il court risque d'y perdre sa réputation de poète : « La traduction de cette sainte morale, par la simplicité de son style, ferme la porte aux plus beaux ornements de la poésie ». (VIII, 5.) L'abstraction lui paraît la mort de l'inspiration. C'est un tour de force que de mettre en vers des formules théologiques que l'esprit a peine à concevoir, contre lesquelles se révolte notre imagination, auxquelles répugne la partie sensible de notre esprit (X, /i/i6). On peut donc déjà se faire une idée plus nette de ce qu'il entend par de beaux vers, en comparant le style imagé de son Lucain, qu'il admire tant, et la prose de Gerson, qu'il méprise comme forme artistique. Non seulement les figures sont un élément important, mais elles priment le reste, et passent même avant la facture.

Lorsque Corneille daigne enfin parler de la versification , il demande qu'elle soit aisée. Parmi les différentes causes qui pourraient lui donner de l'aisance, et par ce mot Corneille semble bien entendre l'harmonie, la légèreté ailée, il ne parle guère que du voca-

biliaire. Il rejette les mots durs ou étrangers, en particulier la terminologie dévote, qu'il regrette d'employer « plus souvent que ne peut souffrir la douceur de la belle poésie » (VIII, 10). Dans sa Rodogunej ayant à choisir entre deux noms pour le même personnage, il préféra Nicanor à Démétrius, « à cause que le vers souffrait plus aisément l'un que l'autre » (IV, /il5). Et ce n'est pas parce qu'il est plus facile de loger dans un vers un trissyllabe qu'un mot de quatre syllabes. C'est parce que Nicanor est plus éclatant que Démétrius. En effet, dans son Sertorius, il préfère à Antistie, qui est le nom vrai de son héroïne, et qui, de plus, est majestueux, mais qui est dur, Aristie, qui a quelque chose de romanesque, mais qui est plus doux *.

Nous savons également par sa pratique ce qu'il entend, dans le morceau que je commente, par ces mots : une versification élevée audessus de la prose. Il ne veut pas employer, dans ses tragédies, de mot prosaï({ue, trivial à force d'être connu; et c'est aussi pour cela, chose curieuse, qu'il voudrait proscrire de ses vers les mots techniques de la dévotion, « des termes qui n'ont pas un assez beau son dans nos vers pour soutenir la dignité de ce qu'ils signifient; la sainteté de notre religion les a consacrés, mais, en quelque vénération qu'elle les ait mis, ils sont devenus populaires à force d'être dans la bouche de tout le monde. Cependant j'ai été obligé de m'en servir souvent, et de quelques autres de même classe ". »

Bien entendu, la dignité du vers ne tient pas seulement à une certaine recherche dans le vocabulaire, à une pure question de mots : le fonds surtout importe, et le vers s'élève au-dessus de la prose par la noblesse des idées, la grandeur des faits. C'est pour cela que les indications scéniques sont si rares dans le texte même de Corneille. Il veut que le poète écrive simplement en marge « les menues actions qui ne méritent pas qu'il en charge ses vers, et qui leur ùteraient môme quelque chose de leur dignité, s'il se ravalait à les exprimer » (I, 110).

Quant à savoir exactement le point où doit, suivant lui, s'arrêter le

1. X, 491. Sur son déclin, il oublie celte règle, qui a du bon; dans Pertharite, « les noms seuls de celle pièce révollent, c'esl une Edwige, un Grimoald, un Unulphe. L'auleur de Ch'àdehrand ne choisit pas plus mal son sujet et son héros » (Voltaire, Commentaire, édition Beuchot, II, 201-202).

2. VII, H. C'esl ainsi que dans Pol/jeucle il ne dit pas le diable, mais l'ennemi du rjenre humain. Voltaire s'extasie là-dessus dans son Commentaire, I, 281.

vers dramatique pour ne pas ressembler à l'enflure du poème épique, ce n'est pas à Corneille lui-même qu'il faut s'adresser pour lui demander sa théorie, sa prosodie. Il a l'air de se préoccuper très peu des problèmes de la versification. Son Dorimant, dans la Galerie du Palais, affecte un certain dédain cavalier pour de semblables misères : il dit à un libraire :

Otez-moi cet auteur, son nom seul m'incommode. C'est un impertinent, ou je n'y connais rien.

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