X, 17, 58-64. — Cf. la Notice sur Mélite, I
même, rexplication de ce qu'il a fait et de ce qu'il a voulu faire, le secret de son vers.
Or, chose très étonnante au premier abord, et 1res intéressante lorsqu'on l'a comprise, le poète ne dit presque rien de sa prosodie. D'un autre côté, il ne faut pas oublier qu'il publie ses Examens en 1660, c'est-à-dire au moment où il est en pleine conscience de ce qu'il a fait, de ce qu'il veut (I, xlvii). Que compte-t-il faire dans ses Examens? une véritable poétique à l'usage des débulants : il espère que cette doctrine ne sera pas « tout à fait inutile à ceux qui se voudront exercer en cette sorte de poésie » (V'III, J3). Or, dans l'ensemble de ses conseils, nous ne voyons pour ainsi dire rien qui puisse constituer un traité de versification, si court soit-il. 11 n'y a pas un mot là-dessus dans les Examens du Cid, à' Horace, de Cinna, du Menteur : il ne dit rien de la facture dans l'Examen de Don Sanclie, un vrai drame pourtant, où certains vers sont presque romantiques (V, hik). Même silence dans l'Avis au Lecteur, placé en tête de cet Agésilas c[ui constituait une véritable révolution dans la forme dramatique, par l'introduction du vers libre dans la tragédie {Vil, 5). Enfin, dans l'Avis au Lecteur pour son Pcrtharite, espèce de testament littéraire où il dresse le compte de tout ce que lui doit le théâtre, il ne dit rien non plus de la forme (VI, 5).
Lorsqu'il se décide, dans quelque Épître dicatoire, ou quelque Avis au Lecteur, à toucher un mot de ses vers, le plus souvent il reste dans le vague : il déclare, par exemple, que les vers d'Ot/wn sont ceux qu'il a « travaillés avec plus de soin * ». Il trouve que les vers de la troisième partie de V Imitation ne sont pas « moindres » que ceux de la deuxième (VIII, 27); que ceux de Pertharite sont « assez bien tournés » (VI, 18); que ceux de Polyeucte ne sont peut-être pas aussi « puissants » que ceux de Cinna, mais qu'il saura bien en retrouver la « pompe », lorsque le sujet le permettra; qu'ainsi ou peut voir dans Pompée « la force des vers dénués de l'agrément du sujet » , tandis que , dans le Menteur , il a essayé au contraire « l'agrément du sujet, dénué de la force des vers » (IV, 130).
Le plus souvent il parle simplement du style de sa pièce, pour les comédies comme la Suite du Menteur (IV, 305), pour les tragi-
1. VI, 5T1. On dit qu'il a refait trois fois le cinquième acte, et que cette partie, qui ne compte que 343 vers, lui en a coûté 1 200. VI, 567.
l'évol. du vers fr. 8
comédies comme llllusion (II, /i33), les tragédies mixtes comme Mêdée (II, 338), ou les chefs-d'œuvre (III. /i81). Son théâtre serait en prose, qu'il n'emploierait pas un autre terme.
D'autres fois, il parle de la diction. Dans son Discours sur le poème dramatique, énumérant les six parties intégrantes de ce genre, il y range la diction, et remarque qu'elle a besoin de s'appuyer sur un art subsidiaire, la grammaire (I, 22) : le poète doit donc être un bon grammairien, « à moins qu'il ait reçu de la nature un sens commun assez fort et assez profond pour suppléer à ce défaut » (I, 23). Corneille voudrait-il dire par là que, faute de science, le génie suffira? Peut-être '. A coup sûr, tout cela est bien vague. Pour préciser davantage, pour deviner sa pensée, divisons la difticulté, et voyons ce qu'il dit du vers comique, puis du vers tragique.
Pour Mélite il en trouve le style simple et familier (I, 135), et c'est une bonne chose, car ce genre demande un style plutôt naïf que pompeux (II, 118). La Veuve n'est, en beaucoup d'endroits, écrite qu'en prose rimée, dit-il textuellement (I, 377), et c'est chez lui intention formelle : il a, au début, sur le style de la comédie, une théorie très curieuse, et qui se rapprocherait assez de la pratique de Shakespeare : le vers doit être prosaïque dans la bouche des personnages, et poétique seulement quand c'est le poète qui parle : pour citer ses propres paroles, « la comédie, écrit-il en 163/i, n'est qu'un portrait de nos actions et de nos discours, et la perfection des portraits consiste en la ressemblance. Sur cette maxime je tâche de ne mettre en la bouche de mes acteurs que ce que diraient vraisemblablement en leur place ceux qu'ils représentent, et de les faire discourir en honnêtes gens et non pas en auteurs. Ce n'est qu'aux ouvrages où le poète parle, qu'il faut parler en poète » (I, 377). C'est une théorie à peu près identique que nous trouvons dans des A'ers latins qu'il adresse à la même époque à l'archevêque de Rouen : dans ses comédies, u il n'a pas besoin de tendre, pour les élever d'un ton, les fortes cordes de sa lyre, et son théâtre ne demande pas un pénible effort : il est écrit en langage courant sans doute, mais tel qu'un amant, pris à l'improviste, quand il rencontre sa maîtresse, voudrait
1. C'est l'avis de Voltaire qui, après avoir cité celte idée de Corneille, « la diction dépend de la grammaire », la commente ainsi : « Oui, et encore plus du génie, témoin les beaux vers de Corneille dans ses premières tragédies. » Commentaire, II, 504.
LES THEORIES. Ho
trouver pareils termes pour exprimer ses aveux. C'est ainsi que rencontrant une figure sympathique, Tami interpellera l'ami. C'est ainsi que, surprise, une jeune tille accueillera joyeusement son fiancé. L'art, pour moi, consiste à fuir l'art; et se pliant spontanément à des rythmes souples, mon vers rend facilement presque tout. »
Ai's artem fugisse mihi est, et sponte fluentes
Ad numéros fac'dis pleraque rhythmus ohit. (X, 67.)
Aussi blâme-t-il, dans un dialogue de sa Suivante, comme une affectation assez dangereuse, toute une série de répliques faites vers à vers : c'est invraisemblable, parce que, dans la réalité, les conversations ne sont pas aussi régulièrement coupées. C'est une beauté, mais trop artificielle (II, 121).
Dans une pièce qui tient le milieu entre la comédie et la tragédie, comme Médée, il trouve que son vers suit un courant facile, qu'il est simple sans être terre à terre.
.... facili ac fluente vend, Leni carminé, nec tainen jacenti. (X, 451.)
Pour les grandes tragédies, le vers est monté d'un ton. Corneille le trouve fort dans Rodogime (IV, ii21), « assez fort et assez nettoyé » dans Sertorius (X, Zi91). Ce vers pique l'esprit du spectateur, et l'excite. C'est ainsi que dans l'entretien de Sertorius et de Pompée, les vers lui semblent « bien aussi forts, et plus pointilleux » que ceux de Cinna et de Maxime, <■<■ ce (jui aide souvent au théâtre, où les picoteries soutiennent et réveillent l'atlcntion de l'auditeur » (X, /i91-/i92). On peut déjà entrevoir, dans ces expressions familières, l'idéal que Corneille se formait du vers tragique. Peut-être feronsnous encore un pas en avant, en étudiant un vers que le poète trouve excellent. D'après Ménage, Corneille aimait à citer, comme un des plus beaux qu'il eût jamais faits, ce vers de Pulchérie :
Prêtez-moi votre main, je vous donne l'empire '.
Ce vers est fort, en effet, pointilleux, et peut être pris comme type des picoteries dont parle Corneille. C'est une pensée très condensée, au moyen d'une antithèse de mots. Corneille semble donc, pour la