‹ L'évolution du vers français au dix-septième siècleChapitre 93 sur 247 · Port-Royal, p · texte numérisé non relu

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2. « Le mot césure veut dire coupure. La césure d'un vers est rendroit où il est coupé. Le mol hémistiche vient du grec, et signifie demi-vers. Dans l'alexandrin il y a toujours une césure après la sixième syllabe.... Quoique le vers alexandrin puisse se couper en dilTérents endroits et par conséquent avoir dirtérentes césures, nous entendrons par ce mot la césure par excellence, c'est-à-dire celle de l'hémistiche.... Pour les autres césures du grand vers, césures variables et arbitraires, nous nous servirons plus tard des mots coupe, suspension.... Le repos de l'hémistiche n'est pas toujours le repos le plus marqué. Le poète évite la monotonie en arrêtant l'idée et la prononciation après deux, trois ou quatre syllabes. Ce sont là autant de nouvelles césures. » (Quicherat, p. M, 140.)

3. « Le vers français... est l'assemblage d'un certain nombre régulier de syllabes, coupé, dans certaines espèces de vers, par un repos qui se nomme césure. » (Th. de Banville, Pe/it Traite, p. 10.)

4. « D'après Wundt {Psycholor/ie physiologique, trad., t. II, p. 240), la plus longue période aisément perceptible serait de douze sons se succédant avec une vitesse de trois à cinq à la seconde. Cette longueur coïncide trop évidemment avec la durée du vers, pour ([u'on ne voie pas, dans la facilité avec laquelle nous adoptons cette combinaison, un fait d'habiUide. En faisant l'expérience, on constatera que d'ordinaire nous adoptons une durée moyenne répondant à quelque rythme organique, par exemple aux battements du cœur, ou au rythme de la respiration. » (P. Souriau, la Suggestion dans l'art, p. 1"0, note 1.)

ne pourrait pas, dans une suite ininterrompue de mots, distinguer des séries de douze sons. Ce qui le prouve bien, c'est qu'on est obligé de compter sur ses doigts pour dire : ceci est un vers de sept, huit, neuf ou dix syllabes *. L'oreille ne peut compter, c'est-à-dire percevoir qu'un maximum de six sons : c'est à cette unité fondamentale qu'elle rapporte, pour les mesurer, tous les éléments d'un vers. Ainsi pour le vers de onze pieds elle le perçoit à l'état d'alexandrin catalcctique : nous comptons : 6 -f- (6 — 1). Pour le vers de dix pieds, nous entendons : 6 -j- ^. etc. La césure est donc un procédé plus ou moins instinctif pour permettre à l'oreille de compter sans effort son chiffre de douze syllabes par différentes additions : 6 -j- 6, 54-Zi-|-3, /i+Zi-l-Zi, 3-f3 + 34-3, etc.

Qu'est-ce qui nous indiquera où doit se trouver la césure? La ponctuation semblerait au premier abord parfaitement suffire. Mais la ponctuation imprimée est-elle bien celle de Corneille? Quiconque a corrigé des épreuves sait que les protes ont leurs idées à eux sur la ponctuation, et que, dans la lutte sourde qui s'engage entre l'auteur et l'imprimeur sur la margç des placards, ce n'est pas toujours le premier qui l'emporte. De plus, même en admettant que la ponctuation imprimée soit celle de Corneille, et qu'elle indique toujours la coupure principale voulue par le poète, est-ce qu'on n'introduit pas encore, en lisant ou en déclamant, des intervalles très appréciables entre deux mots, intervalles qui ne sont pas marqués par un signe de ponctuation, mais qui sont très nettement indiqués, soit par l'harmonie, soit par le sens?

Lequel de ces deux derniers guides suivrons-nous pour placer la césure dans un vers, lorsque la ponctuation ne l'indique pas? J'avoue que la raison d'harmonie me paraît un critérium insuffisant pour résoudre le problème, et voici pourquoi. Ce genre d'indication très suffisant pour les lecteurs du xvii'^ siècle, qui avaient

1. Je ne crois pas (pour prendre mes exemples en dehors des poètes) que l'on puisse, à la simple audition des phrases suivantes, dire le nombre exact de leurs syllabes, quoique l'on y trouve, je ne dirai pas des vers de sept à douze pieds, mais des phrases, sans aucune césure, de sept à douze syllabes :

Les fables de La Fontaine sont belles.

J'aime la versification de Corneille.

Racine est un grand poète.

On trouve Molière souvent négligé.

Les règles de Malherbe sont nettes.

L'Art poétique de Boileau.

LA CÉSURE. loi

roreille faite à la mélodie du vers de leurs contemporains, ne peut plus nous guider infailliblement, nous qui avons l'oreille charmée (ou troublée, si l'on veut) par l'harmonie du vers moderne. A tort ou à raison, nous avons lu et relu Victor Hugo, Alfred de Musset, Leconte de Lisle, Sully Prudhomme, Coppée, et nous reconnaissons humblement que notre oreille, déflorée pour ainsi dire par ces coupes audacieuses, n'est plus assez virginale pour apprécier et placer à coup sûr la césure d'un vers classique. La génération actuelle, par une erreur toute naturelle, est même tentée de reviser un vieux jugement, et de se demander si les vers de Racine sont aussi classiques qu'on veut bien le dire, et si l'on ne pourrait pas trouver chez nos grands tragiques quelques coupes préromantiques. De plus, en admettant même, ce qui est possible après tout, que nous puissions, par un assez facile effort, nous déshabituer de l'harmonie du vers romantique ou parnassien ; après avoir relu d'un bout à l'autre le traité trop vanté de Quicherat ', après avoir puisé dans cette versification la bonne doctrine sur l'harmonie classique de l'alexandrin, il resterait encore à se poser cette question : est-ce que Corneille était bien vivement préoccupé de ces détails d'harmonie, de coupe, de césure? Se figure-t-on ce puissant ouvrier, après qu'il avait jeté rapidement dans le moule de l'alexandrin sa pensée brûlante, s'attardant à forger patiemment le vers ainsi obtenu, pour lui donner une sonorité régulière, pour le débarrasser des quelques petites imperfections qui pouvaient rester, tandis que le poète sentait déjà bouillonner dans son esprit toute une nouvelle création? — Comparaison n'est pas raison. — Soit. Ajoutons alors un argument plus probant qu'une image : qu'est-ce que Corneille écrit? Un livre pour l'imprimeur, ou une pièce destinée à la scène? Pour qui écrit-il? Pour un lecteur ou pour un auditeur? La réponse n'est pas douteuse. Eh bien, n'oublions pas qu'au théâtre ce qui doit passer avant tout, c'est l'idée : il faut que le spectateur comprenne, et vite. La prose la plus harmonieuse, celle de Renan, par exemple, dans l'à-propos sur Victor Hugo, ne vaut pas, au théâtre, la phrase hachée, incorrecte, de Dumas dans Henri III, cette phrase qui franchit la rampe, et frappe l'oreille - : il en est de même pour le

1. Il a au moins un défaut : Quicheral a l'air de supposer que la poésie française s'est tarie brusquement au début du xix" siècle.

2. Tel ne parait pas être l'avis de M. Clarelie dans son étude sur Renan homme

vers. 11 faul quelque chose qui sonne et que l'on comprenne aussitôt; avant d'être un vers, le vers doit être une idée; et jamais, pour nous bercer l'oreille, l'acteur ne doit introduire dans l'alexandrin une coupe telle que le sens en soit embrouillé. Donc nous croyons é(re dans la vérité littéraire et dans la réalité scénique en disant : pour apprécier à quel endroit du vers Corneille a placé sa césure, nous ne chercherons pas quelle est la coupe la plus harmonieuse, mais bien quel est le groupement de mots le plus clair, le plus vraisemblable, sans oublier, bien entendu, que nous étudions un poète et non un prosateur.

Il y a donc dans Corneille, comme dans tous les grands poètes du xvii« siècle, des césures grammaticales, supérieures à toute théorie de l'hémistiche, parce que, en suivant cette théorie, on perdrait la clarté de la pensée, comme dans les exemples suivants où le vers devient obscur si on le coupe en deux parties égales, et très clair si l'on déplace la césure :

Mon visage 1 du vôtre emprunte les couleurs. (I, lo2, 1G8.)

Ma passion | en est la cause | et non l'efTet. (I, 157, 275.)

Oubliant | le respect du sexe | et tout devoir. (I, 225, 1357.)

Vos veneurs | ont conduit Pymanle ] et moi Dorise. (I, 351, 1333.)

Le temps ] de cet orgueil me fera la raison. (II, 38, 384.)

Un monde j m'en console aussitôt | ou m'en venge. (II, 228, 74.)

On l'a pris j tout bouillant encor de sa querelle. (III, 138, 574.)

Si toutefois | après ce coup mortel du sort. (III, 512, 559.)

.le vous achèverai le reste 1 une autre fois. (IV, 432, 70.)

La Reine | de l'Egypte a rappelé nos princes. (IV, 4i-l, 279.)

Attale, prenez-vous plaisir | à m'alarmer. (V, 588, 1745.)

(VI, 74, 1249.) Oui, princesse, | et pour être à vous | jusqu'au trépas.

Pour que le vers ainsi coupé reste harmonieux, il faut qu'on trouve à la césure une syllabe tonique, c'est-à-dire la dernière syllabe accentuée d'un mot de valeur. Ces syllabes toniques peuvent se trouver du reste autre part qu'à la césure : quelquefois on en

de théâtre (le Temps, 3 novembre 1892). Mais tel est l'avis de M. Francisque Sarcey, à propos de telle pièce dont le nom importe peu : ■< On a beaucoup admiré cet air de bravoure. La vérité est qu'au lliéàlre il fait longueur. Ou m'objecte qu'il est admirablement écrit. Cela est possible; mais une page de Télémaque ou de René' esl de même admirablement écrite; et de même aussi un chapitre de Renan ou un conte d'Anatole France. Portez-les à la scène, et vous verrez si tout le public ne bâille pas à les écouter. C'est qu'il y a, quoi qu'en disent les novateurs, un style de tiiéùtre », etc. (Le Temps du o décembre 1892.)

LA CESURE. loo

trouve une, cnlraînéc, pour ainsi dire, par le courant du sens, au milieu d'un élément rythmique :

1^0 ur devoir | sa grandeur enlù're | à son courage. (V, 46S, 1190.)

Je crois donc que Bccq de Fouquières a tort de ne distinguer les éléments rythmiques que par les syllabes toniques : ainsi on voit très nettement dans ce vers deux syllabes accentuées figurant dans le même membre du vers. Il en est de même dans les exemples suivants :

Et cet asile \ ouvert plus, illustres proscnïs. (VI, 367, 51.) Et qu'aujourd'/iîu' | de Vuir dont s'y 'prend Massinisse. {VI, 481, 199.) Mon royaume \ (ïargent et d'hommes afîaib/?. (VI, 484, 273 ) Qu'elle saura sédîare et pej'dre 1 comme moi. (VI, 522, 1216.) Toujoi/rs vive, [ toujours pleine et surabondance. (VIII, 610, 657.)

Enfin toutes les césures ne sont pas égales entre elles : c'est-à-dire que, si l'on adoptait pour les désigner la notation musicale, on ne pourrait les marquer toutes du même signe, demi-soupir, ou soupir, peu importe. L'importance d'une césure dépend : 1° de la valeur de la syllabe tonique, c'est-à-dire de sa sonorité, et de l'importance du mot de valeur dans le sens du vers ; 2° de la longueur du repos grammatical qui suit, et qui est nécessaire pour bien mettre l'idée en lumière. La césure la plus importante peut très bien ne pas être à l'hémistiche; car, en proportionnant le nombre des barres à l'importance de la césure, je coupe ainsi ces vers :

Qu'une femme, || fût-elle | entre toutes || choisie. (I, 147, 85.) L'ardeur de vaincre || cède | à la peur de mourir. (III, 174, 1312.) Passer | les jours entiers || et les nuits ||) , à cheval. (III, 114,180.)

Les principes ainsi posés en général pour tout le reste de cette étude, jusqu'à Racine, nous pouvons étudier les césures dans Corneille ou plutôt la césure : car pour lui, fidèle disciple de Malherbe sur ce seul point, il n'y en a qu'une qui compte, celle du milieu. En effet, à Scudéry qui trouve que la césure manque dans ce vers.

Parlons-en mieux, le Roi fait honneur à votre âge (XII, 457),

Corneille répond aigrement, dans sa lettre apologétique : « Vous avez épluché les vers de ma pièce jusques à eu accuser un de manque

de césure : si vous eussiez su les termes du métier dont vous vous mêlez, vous eussiez dit qu'il manquait de repos en l'hémistiche » (X, A02). Résumant le débat, l'Académie prononce avec assez d'impartialité : « L'observateur a repris ce vers avec trop de rigueur, pour avoir la césure mauvaise, car cela se souffre quelquefois au\ vers de théâtre, et même, en quelques lieux, a de la grâce dans les interlocutions, pourvu que l'on en use rarement '. »

Il est certain que les césures de Corneille sont très scrupuleusement conformes aux lois de Malherbe. Jusqu'à Rodogune au moins, presque tous ses vers sont très régulièrement coupés à l'hémistiche. Et ce n'est pas une simple rencontre, c'est un effet cherché, puisque nous voyons quelquefois Corneille admettre une inversion, même obscure, pour couper nettement un vers en deux parties égales :

Et qui doit de nous deux plutôt manquer de foi. (II, 208, 1588.)

Autre part, c'est une tmèse mal placée qui diminue la correction de la phrase, et même la clarté du sens, pour faire mieux sentir l'hémistiche :

D'où naissent tant, Bons Dieux, et de telles froideurs. (II, 164, var.) Ton sort est bien, dit-il, autre que tu ne penses, (IV, 89, loOo.)

Les très rares alexandrins où Corneille semble manquer à la loi de l'hémistiche appartiennent, pour la plupart, au rythme le plus régulier après celui de Malherbe, l'alexandrin ternaire, h — h — h :

Ma passion | en est la cause j et non {"effe^ (I. 157, 275.) Il a deux fois | le bien de l'autre \ et davanfagre. (I, 210, 1127.) Si ton honhew \ n'est pas égal \ à tonmérite. (Il, 108, 1714.) Vous ignore; | quels droits elle a \ sur toute ïâme. (III, 487, 10.) Me reconnais, | je tremble encore | kte]edire. (IV, 317, 523.)

C'est un malAeur ] sans doute égal | au trépas même. (VII, 19, 281.) Voyez le Roi, \ vovez Cotis, | voyez mon père. (VII, 62, 1349.) Venez, ma sœur, \ venez aider | mes tristes feux. (VII, 62, 1352.)

Toujours aimer, | toujours souffrir, | toujours mou?'«r. (VII, 474, 268.) Sans plus rien craindre.... | Et c'est ma sœur | qui m'y condamne,

[(VII, 529, 1622.) Daigne serijr | de tète et d'âme \ à ce grand corps. (X, 300, 11.)

l. XII, 486. Et pourtant l'Académie suit assez exactement les règles de Malherbe, puisqu'elle relève jusqu'à une équivoque imperceptible : Cet hyménée à trois également importe.

« Ce vers est mal tourné, et à trois après hyménée, dans le repos du vers, fait un fort mauvais effet. » (XII, 48o.)

LA CESURE. 157

Les autres formes sont très peu nombreuses.

Et de peur \ de se voir ivahi I par imprudence. (II, 232, 150.) Yotre Dieu, | que je n'ose encor \ nommer le rwien. (111,491,91.)

Et ce sera | beaucoup empor<^ | sur mon dme. (II, 300, 1512.) Et par un d'eux \ n'a pu soulag'er ! mon ennui (II, 437, 44.) Je te les ru" ] sur l'heure et sans peine \ a.ccordés. (III, 449, 1454.) Mais votre bras | au crime est plus iait \ que le mien. (IV, 503, 1750.) Qu'ils ont ju'/é j de n'être imporiîws | l'un ni l'autre. (VII, 10, 25.) '5 — 4 — 3.

Et je te rendrai | tout ce qu'il faut \ qu'on te rende. (VIII, 663, 1745.) 2 — 6 — 4.

Adieu., I trop vertueux objet, | et trop charmant. (III, 513, 572.)

En revanche on pourrait signaler un certain nombre de vers que, faute d'un terme en usage dans les traités de prosodie, j'appellerai des vers amorphes, c'est-à-dire ceux où un des éléments terminés par une césure a plus de six pieds. Les syllabes toniques, imprimées en italique, doivent bien en effet être soulignées par la voix; mais le sens indique impérieusement qu'il ne faut pas s'arrêter à ces syllabes, qu'il faut les souder très étroitement aux autres par le débit :

Ah! Grands Dieux\ \ que je suis plein de confusion. (I, 226, 1390.) Lavail/«»ice et Vhonneur de son temps'! \ le sais-<i(?(lll, 128, 400.) Vous la verrez, | c'est tout ce que je vous puis dire. (III, 505, 385.) Si toute/bis | après ce coup moricZ du sor/, (111,510,559.) De ma fureur | je passe au zèle de mon gendre. (III, 569, 1772.) Mais par/ez, | c'est trop être interdit et confus. (IV, 63, 851.) Votre liberté | n'est qu'une prison plus large. (IV, 385, 1841.) Je romprai bien encor ce coup, | s'il vous menace. (V, 177, 486.) Mais, I si j'aime, | c'est malme faire votre cour. (V, 441, 559.) Arrête une main | p?'t^te à lui percer le cœur. (VI, 365, 16.) Et cet asiZe [ ouvert aux illustres proscrits. (VI, 367, 51.) Et qu'aujourd'/tui, | de l'air dont s'y prend Massinisse. (VI, 481, 199.) Mon royaume | d'arg-ent et d'hommes affait/i. (VI, 484, 273.) Qu'elle saura séduire et 25erdre | comme moi. (VI, 522, 1216.)

Toutes ces singularités additionnées donnent un total très faible : ces exceptions sont si rares qu'elles se noient dans la masse des alexandrins réguliers. Corneille, sur cet unique point, est donc le très fidèle disciple de Malherbe. D'où vient que, de toutes les lois du grand versificateur, celle-ci est la seule que suive Corneille, avec la docilité d'un Racan? C'est que probablement c'est la seule qui s'adapte naturellement, par affinité élective, au génie propre du

grand poète. Le vers, coupé de la sorte, « fiert, comme dit Montaigne, l'esprit d'une plus vive secousse ». La pensée prend mieux ainsi la forme et la force d'une sentence, de cetle imperatoria brevitas dont Corneille veut dérober le secret à ses Romains.

L'Enjambement.

Au contraire, c'est peut-être à son amour de la poésie laline qu'il doit de n'avoir pas respecté aveuglément l'interdiction de l'enjambement. On sait ce qu'on entendait par là au xvii'= siècle. La meilleure détînition en est donnée par Port- Royal : « La troisième chose qu'on observe encore selon les règles nouvelles de la poésie est de ne point enjamber d'un vers à l'autre. On appelle enjamber, quand le sens n'étant pas fini en un vers, il recommence et finit parfaitement au commencement d'un autre. Il ne faut point s'imaginer que cetle règle soit une contrainte sans raison. Car la rime faisant la plus grande beauté de nos vers, c'est en ôter la grâce que d'en disposer le sens de telle sorte qu'on ne puisse pas s'arrêter aux rimes pour les faire remarquer. » (Art. VL)

Quicherat reprend cette loi, la rétrécit, et, en somme, l'impose, puisque son traité de versification constitue encore en grande partie la doctrine de l'Enseignement. En réunissant les différents anathèmes que Quicherat prononce contre l'enjambement prôné par les romantiques, on arrive à résumer ainsi sa théorie : l'enjambement est interdit dans l'alexandrin, surtout pour les grands genres. Il est permis pourtant, lorsqu'il est amené par une suspension, une réticence, une interruption de la pensée, ou encore, lorsque, par exception, on veut en tirer un effet d'harmonie imitativc. Trop fréquent, il serait le ficau de la versification. Malherbe, et c'est son plus beau titre de gloire, en a purgé la poésie. A sa suite. Corneille, Molière, Boileau, Racine l'évitent soigneusement. Seuls les mauvais poètes du grand siècle osent le pratiquer : mais c'est un retour à la barbarie '.

Nous verrons bientôt tout ce qu'il faut rabattre d'un pareil système, et, en particulier, les erreurs de fait sur lesquelles il repose.

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