‹ L'évolution du vers français au dix-septième siècleChapitre 95 sur 247 · Notamment pages · texte numérisé non relu

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faitement irréprochable chez le poète qui n'écrit que pour des lecteurs, pourrait présenter des inconvénients sérieux chez le poète dramatique, qui compose pour des auditeurs, comme Corneille. Chez celui-ci, la rime, n'étant pas très riche, pourrait être atténuée encore par l'enjambement; en revanche, les césures sont si régulières que la fin du vers est toujours très nettement perceptible. L'enjambement ne peut donc présenter chez Corneille l'inconvénient capital que signale si justement Port-Royal.

Or tout poussait notre poète à introduire dans ses vers, malgré Malherbe, des rejets et des enjambements. Son maître, Lucain, lui en donnait l'exemple. Rien que dans les passages de la Pharsale imités et signalés par lui (IV, 103-106), on peut relever les cas les plus frappants, des rejets comme ceux-ci :

Sceptrorum vis tota périt, quum pendcrc justa

Incipit.

Romamis pharid miles de puppe salutat

Septimius.

Surtout on y trouve le procédé favori de Lucain :

Littora Pompeium feriunt, truncusque vadosis Hue illuc, jactatur aquis.

Ciinctosque fugavi A causa meliore Deos.

Dans tous les textes latins sacrés que traduit Corneille il trouve des enjambements (IX, 2Zi, 39). De même, dans ses Victoires du Roi, traduites du latin du père La Rue, il retrouve ce procédé (X, 257). Lui-même, lorsqu'il compose des vers latins, il pratique le rejet :

Ipse tibi frangitque obices, arcetque pericla Fidus, etc. (X, 250, 10.) Te pavet hisloria, et tantorum conscius ordo Fatorum, etc. (X, 250, 15.)

Enfin les poètes espagnols, qui ont eu tant d'influence sur lui, cultivent également l'enjambement '. Aussi ne devons-nous pas nous étonner de voir que, contrairement à l'assertion gratuite de Quicherat, Corneille pratique, dans ses vers français, cet enjambement qu'il trouve chez les Espagnols modernes et anciens, dans toute la poésie latine.

1. Dans la Verdad sospechosa, on trouve, cités par l'éditeur de Corneille : No sale. Escucha, que fio Salis facer le. Es en vano, etc. (IV, 254.)

Les rejets par interruption ou suspension de la pensée sont fort nombreux. Quicherat les déclare très admissibles, et ne les comprend pas dans l'excommunication majeure qu'il lance contre l'enjambement. Pourquoi cette exception en leur faveur? N'escamotent-ils pas la rime et la fin du vers aussi bien que l'enjambement formel? La vraie raison de la grâce qui leur est faite, c'est leur quantité. Ils sont en effet si fréquents chez les classiques, et en particulier chez Corneille, que, pour pouvoir condamner sérieusement l'enjambement, il faut d'abord déclarer qu'ils ne doivent pas compter comme tels. C'est la seule raison qui puisse les faire admettre par Quicherat, et elle est bien mauvaise. En réalité, nous trouvons des rejets bien formels dans la liste suivante, qui ne les comprend pas tous, bien entendu, puisqu'ils sont innombrables, mais qui contient les plus intéressants :

Et que de ma main propre une âme si fidèle

Reçoive... Mais d'où vient que tout mon corpschancelle?(I, 22t , 1304.) Ne raillons point : le fruit qui t'en est demeuré

Vaut bien.... Mais revenons à notre humeur chagrine. (I, 208, 1079.) Feignez d'avoir reçu ce billet de Clarisse, Et que.... Ne m'instruis point. (II, 240, 318.) Je lui ferai connaître Que si.... C'est avec moi qu'il vous faut achever. (VI, 53, 777.) Nous ordonner d'éteindre une si belle flamme, C'est.... Je ne l'ose dire. (VI, 583, 203.)

Il en est de môme pour ces véritables enjambements d'un hémistiche :

Dis-lui que mes beaux jours ne sont pas si passés

Qu'il ne m'en reste encor.... Que vous m'étourdissez! (II, 145, 364.)

Le mépriser, le fuir, et pour quelques adresses

Qu'il tâche d'adoucir.... Quoi! me quitter ainsi. (II, 230, 107.)

Si Cléandre le gagne, et m'en veut obtenir,

Je crois de mon devoir.... Je l'aperçois venir. (II, 294, 1389.)

Nous pouvons pourtant faire une concession à Quicherat, à ses partisans, et négliger ces exemples : la chose nous est d'autant plus facile que nous trouvons encore chez Corneille bon nombre de rejets et d'enjambements incontestables. Bien entendu, je ne compte pas comme exemples probants les cas où la ponctuation sépare superficiellement le début du second vers, et le rattache au premier, tandis qu'en réalité le sens indique que ce mot n'est véritablement qu'un

l'évol. du vers fb. il

lien entre le premier et le second vers, comme dans Ions les cas suivants :

Donnez-vous patience, Monsieur; il ne nous faut qu'un moment de loisir. (I, 177, 589. i

Allons, il faut marcher, Madame; vous viendrez, etc. (I, 457, 1142.) Ce sont là des elfels de votre intelligence.

Traîtres; ces feints hélas ne sauraient m'abuser. (f, 463, 1257.; Le jugement de Rome est peu pour mon regard, Camille; je suis père, et j'ai mes droits à part. (III, 328, 1066.) Non, non. .l'ai quelque chose aussi bien à vous dire. Prince. J'avais mis bas avec le nom d'ainé.... (V, 555, 1005.) Il faudra voir alors quelle est votre science, Savants; il entendra votre leçon à tous. (VIII, 472, 4360.)

Au contraire il faut considérer comme rejets formels les noms propres, les litres, les apostrophes, les verbes, etc., rejetés au second vers, et séparés du reste par le sens ou par quelque mot disjonctif :

Ah ! laisse-moi plutôt soupirer en repos,

Ma sœur. — (II, 240, 453.)

Je n'ai ni faute d'yeux ni manque de courage,

Madame; mais enfm, etc. (IV, 490, 1473.)

Sur la foi de ses pleurs je n'ai rien craint de vous.

Madame; mais, ô dieux, etc. (IV, 502, 1719.)

Ce cœur vous est acquis après le diadème.

Princes; mais gardez-vous, etc. (IV, 469, 096.)

Cet insolent discours te coûtera la vie,

Suborneur. (II, 485, 975.)

Je vais t'assassiner d'un seul de mes regards,

Veillaque. (II, 447, 2i5.j

Ce jeune cavalier, cet amant que je donne,

Je l'aime. (III, 110, 83.)

Qu'elle soit un effet d'amour ou de justice.

N'importe. (III, 343, 1389.)

Enfin, reprenant cœur : « Arrête, me dit-elle,

Arrête « ; et m'allait faire une longue querelle. (V, 80, 1248.)

Eh bien! si cet amour a sur vous tant de force,

Hégnez. (VI, 585, 250.)

Quant aux enjambemenis formels, indéniables même pour les disciples de Quicherat, les plus nombreux sont ceux d'un hémistiche entier : ils sont très réguliers par conséquent, et ne troid)lent pas l'oreille. J'en ai compté près de cent vingt : je ne citerai que les cas les plus typiques :

Tu n'es pas supportable De me rompre sitôt. — C'était sans y penser. (I, 170, 479.) Ce cavalier sans doute y trouve plus d'appas Que dans tous ses auteurs? (Il, 25, 132.)

Tout autre que mon père L'éprouverait sur l'heure. (111, 119, 262. j Je lui garde ma flamme exempte d'infamie, Un cœur digne de lui. (IV, 43, 383.) Cette injure est sensible aux Dieux qu'elle ravit, Aux Dieux qu'elle captive. (V, 324, 224.) Si vous vouliez ma main par choi.x de ma personne. Je vous dirais, Seigneur : (VI, 377, 326.)

Suis-je maîtresse De ce que m'a daigné confier la princesse, Du secret de son cœur? (VII, 490, 6.55.) Par une impertinente et fausse confidence, Quelqu'un me dit un jour : (VIII, 482, 4562.) Les passants, qui sauront quelle est leur injustice, Ne leur diront jamais : (IX, 235, 26.) Tu reçois le bâton de la main de ton maîti-e. Généreux maréchal. (X, 114, 104.)

Les enjambements de moins d'nn hémistiche sont pkis rares : il y en a un peu pkis d'une vingtaine, semblables à ceux-ci :

T'aime-t-elle, et de cœur? — Et de cœur, Je t'en réponds. (I, 189, 782.)

D'un affront si cruel Qu'à l'honneur de tous deux il porte un coup mortel : D'un soufflet. (III, 119, 269.)

Ses présages sont vains, Je le sais : mais enfin je vous aime, et je crains. (III, 493, 120.) Cet autre cavalier dont vous possédez l'àrae, Votre amant? (IV, 314, 445.) Ne fais plus de reproche à ma crédulité, Et poursuis. (V, 72, 1247.) Sachez donc que pour vous il osa me déplaire. Ce héros; qu'il osa méiiter ma colère. (VI, 437, 1758.) Voyez l'état où votre amour l'a mise, Votre Psyché! (VII, 362, 1921.)

Est-il encore à naître, Cet amour? Est-il né? (Vil, 427, 1138.) Il m'a rendu lui seul ce qu'on m'avait volé. Mon sceptre; de Crassus il vient de me défaire. (VII, 493, 713.) Si contre nous enfin il ligue l'univers, Que sera-ce? (X, 257, 81.)

Les enjambements plus longs qu'un hémistiche soiil moins nombreux encore :

Dès l'abord autrefois vous aimâtes Clarice;

Celle-ci sans lavoir. Mais, Monsieur, votre nom.

Lui deviez vous rapprendre, et sitôt? (IV, 304, 265.)

J'attendrai le hasard un moment en ce lieu,

Et vous laisse aller voir votre lingère. Adieu. (IV, 361, 1392.)

Enfin les enjambements romantiques, ceux qui séparent par exemple le régime du verbe, ne figurent qu'à l'état de singularités :

Écoute Quatre mots à quartier. (I, 245, 1724.) Qu'il n'est rien d'égal (au moins comme Je pense) à vous. (X, 174, 9.)

En revanche, je crois qu'on serait en droit d'allonger cette liste, déjà considérable, en comptant comme des enjambements formels ceux où le sens n'est pas complètement terminé, mais où il reprend après une suspension plus forte que celle qui suit la rime. On pourrait citer une infinité d'exemples à l'appui : je me contenterai de quelques-uns.

Madame, excusez-moi, je sais mieux reconnaître |

Mes défauts !| et le peu que le ciel m'a fait naître. (1, 428. 576.)

Qu'il te souvienne | De garder ta parole \\ et je tiendrai la mienne. (III, 448, 1434.) Après ce faux hymen j'aurais eu le loisir | De consulter mon cœur || et je pourrais choisir. (IV, 229, 1632.)

Grâce — De quoi, madame? Est-ce d'avoir conquis |

Trois sceptres || que ma perte expose à votre fils? (V, 563, 1154.)

Je verrai l'infidèle | inquiet H alarmé

D'un rival inconnu | mais ardemment aimé. (VII, 504, 1608.)

Corneille, tout en faisant de l'enjambement l'usage que l'on voit, ne considérait probablement pas la chose comme une beauté régulière, mais comme une facilité, ou encore comme un procédé dont il fallait user sobrement; car, dans sa revision de 1660, il en supprime quelques-uns. Ainsi on ne lit plus, à partir de celte date, ce passage curieux :

Quoi! ta seule bonté Me détache ces fers? — Non, c'est Sa Majesté Qui vous mande au conseil. (I, 322.)

En somme, si Quicherat a eu tort de dire qu'à l'exemple de Malherbe Corneille a supprimé l'enjambement, ce serait une exagération contraire de dire qu'il l'a fréquemment employé. L'usage modéré qu'il

en fait redouble la force de ce procédé : sa fréquence en diminuerait l'effet, ainsi qu'il arrive chez plus d'un poète moderne. La conclusion de tout cela, c'est- que, quoi qu'en dise Boilcau, après Malherbe, le vers ose parfaitement enjamber sur le vers. Pour Corneille, c'était une audace : ce n'était pas une licence.

VU Licences.

Il y a très peu de licences chez Corneille, comme chez tous nos grands poètes du xvii" siècle. Si, pendant trop longtemps, on a pu croire qu'elles étaient fréquentes, c'était uniquement ignorance des changements apportés par le temps à la grammaire dont se servaient nos poètes \ Avant donc d'étudier les véritables et peu nombreuses licences de Corneille, il faut très rapidement prévenir le lecteur contre les erreurs courantes, et lui montrer, dans ce qui paraît à tort une liberté excessive prise envers la correction, tout simplement un usage vieilli.

L'orthographe a beaucoup changé de Corneille jusqu'à nous. De là les formes, différentes des nôtres, que nous remarquons dans ses vers, quelquefois avec étonnement. Mais il faut se garder d'y voir des licences, étant donnée surtout l'importance extrême que Corneille attache aux questions d'orthographe : on sait en effet qu'en 1663 il tente une petite révolution sur ce point (I, li sqq.). Au xvii° siècle, l'orthographe est très flottante. L'usage hésite souvent entre deux graphies. De là chez Corneille des interversions de lettres entre elles, et quelquefois même deux orthographes pour le même mot, malgré la défense de Malherbe. C'est ainsi que ce vers à'Othon :

Que quelque amour qu'elle ait et qu'elle ai< pu donner (VI, 611, 819)

était imprimé dans l'édition originale :

Que quelque amour qu'elle aye et qu'elle ait pu donner.

Corneille écrit je la revoi ou je la revois, suivant l'opportunité, parce que ses contemporains emploient ces deux formes :

1. C'est presque toujours par erreur qu'on a cru à des licences dans l'ancienne poésie française. — Cf. Gaston Paris, Élude sur le rôle de l'accent lalin dans la langue française (1862), p. 123-125.

Enfin je la re\ oi.

Je la revois enfin cette belle inconnue. (X, 121, 104.)

Certains verbes en altre sont orthographiés tantôt outre el tantôt estre, comme par es tre, rognestre, rimant avec naistre, sans qu'il y ait là de licence pour la rime, car le mot est également imprimé ainsi dans le corps des vers (III, 105, note).

De même pour intrigues rimant avec pratiques (IV, 160, 370). Corneille écrit également en prose : « Des pièces d'une espèce si intriguée ». (X, hïih.)

De même pour compte, écrit conte, et rimant avec honte, Géronte, etc. Corneille conserve simplement l'ancienne orthographe du xvi^ siècle, el la garde aussi bien dans sa prose que dans ses vers, puisqu'il écrit : « Celte syllabe n'est jamais contée à rien à la Un de nos vers ' » .

Souvent encore on constate que des lettres sont supprimées dans le corps d'un mot; ou, pour mieux dire, nous ne trouvons pas dans certains mots la lettre que nous y mettrions maintenant. Il ne faut pourtant pas dire, comme Aimé Martin, que Corneille écrit aljjert sans c, abjet, par licence poéti({ue, pour le faire rimer avec sujet; car Corneille se conforme simplement à l'usage de son temps, sanctionné encore en 1690 par le Dictionnaire de Furetière. C'est du reste toujours ainsi qu'il écrit le mot dans le corps d'un vers \

Il en est ainsi pour car four, qu'il écrit conformément à la vraie prononcia-tion ^ La licence poétique consisterait plutôt à compter carrefour pour un trissyllabe, puisque personne ne dit : un carreufour. Corneille, de même, fait rimer coral avec cristal (VI, 292, 886), parce qu'il orthographie ainsi le mot en prose conformément à la prononciation de son temps '\ Il écrit distile et non distille, parce qu'on écrivait encore ainsi même en 1696 •\

L'absence de Ye muet à la fin de certains mots ne doit pas non plus nous surprendre : c'est plutôt nous, pour mieux dire, qui avons ajouté cet e depuis Corneille. Ainsi discord est la forme usitée par Régnier ®;

i. I, 9; cf. X, 434. Cf. Liltré.

■2. XI, 17. Cf. le Lexique.

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