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L'évolution économique dans la province de Québec [microforme]

Il est permis de croire que nous sommes à la veille de changements économiques qui auront sur le Canada et sur la province de Québec une nfluence profonde. ‘ Nous verrons probablement la révolution industrielle prévue et prédite par le prince de Bismarck. Et cette révolution, qu’elle soit heureuse ou néfaste dans ses effets, aura sans doute une portée aussi étendue que celle “ où, Pour nous servir des paroles de sir Walter Besant, la France, renversant à jamais le vieil ordre de choses, donna son souffle au génie de la liberté pour le bénéfice de toutes les races, de toutes les nations”. Nous pouvons approuver ou improuver de tels mouvements, mais aucun peuple ne saurait s’y soustraire ; les endiguer est impossible.

Tout le reste, de nos jours, est en effet relégué dans l’ombre par le combat industriel incessant et toujours plus acharné que se livrent entre elles les nations et au sein de chaque nation les unités qui la composent. Ces luttes sont extraordinaires tant à cause des méthodes nouvelles qu’elles font naître que des résultats inattendus qui souvent en découlent. C’est ainsi que les Etats-Unis d'Amérique, ayant réuni sur leur territoire, un peu à la facon de la Rome antique, le surplus de la population de l’univers, ont vu leur puissance industrielle se développer dans des proportions jusqu'ici sans exemple, Elle est devenue trop énorme même pour le vaste territoire et la population débordante de la république, laquelle, comme Rome aussi, semble aspirer à la domination universelle. Les capitaux, les forces industrielles se concentrent entre les mains d'hommes puissants et audacieux qui ont conçu la pensée de faire du monde entier leur tributaire.

L'Europe qui est éloignée, riche et puissante, prend la chose fort au sérieux. Tl n’est pas probable que l'amiral italien Canavaro s’exprimait à la légère lorsque, dans une démonstration officielle à Toulon, il prononçait ces paroles: “ Je suis convaincu que la triplice et la duplice ensemble garantiront la paix de l’Europe pour trente années à venir, et cela amènera peut-être les nations européennes à considérer {a possibilité et la nécessité de s'unir contre l'Amérique, l'Afrique et Asie, dans l'intérêt de la civilisation.” Eurvpe is arming against America, disent les journaux de Londres, résumant la situation.

Quelque sérieuse que soit la question internationale ainsi posée, le problème social et économique au sein de chaque nation semble bien plus

grave encore. Si aux Etats-Unis, per exemple, quelques individus ont pu s'emparer de presque toutes les valeurs industrielles de la nation, houi’.e, acier, pétrole, voies ferrées, télégraphes, marine, assurances, que vont devenir les autres citoyens ? Vont-ils se résigner à l'esclavage économique? Cela semble incroyable. Aussi voyons-nous tous les jours que les signes de révolte ne manquent pas. Divers expédients pourront retarder le dénouement, Mais ce dénouement arrivera; il créera un ordre de choses différent de ce qui existe aujourd’hui, où les monopoles du capital d’une part et les monopoles du travail d’autre part feront place à des conditions nouvelles. Si ces conditions n'étaient pas plus favorables au bien-être général que ne sont celles du présent, faudrait-il en conclure que les peuples en croyant s’armer pour la défense de leurs droits, ne se sont donné que des armes de parade—ou que la faute est au soldat plutôt qu’à son épée? C’est ce que l’avenir décidera.

Le Canada, à cause de sa position géographique, est plus intéressé que tout autre pays à la prompte et pacifique solution de ces grands problèmes qui agitent les Etats limitrophes. Nous devrons, nous aussi, mettre nos institutions à l’épreuve. Il est utile que nous ne perdions pas de vue ce qui se passe ailleurs. Déjà les trusts, ne trouvant plus de conquêtes à faire chez eux, se préparent à nous envahir, traînant à leur suite .ous ces problèmes économiques qui attendent leur solution. A leur venue, à côté de notre population agricole, surgira une nouvelle population industrielle. Elle ne sera pas, comme dans d’autres pays, presque entièrement concentrée dans les grandes villes, mais elle suivra naturellement les industries, lesquelles tendront à se rapprocher de la matière première — les bois — et des forces hydrauliques. Cette nouvelle population se répandra donc dans les campagnes, parmi les agriculteurs et les défricheurs, ou en partie elle se recrutera, et dont elle modificra peu à peu les moeurs et les idées.

Quelle doit être notre atti cude, surtout dans la province de Québec, en face des appoints nouveaux qui nous arrivent ? Devons-nous chercher à les éloigner? Le pourrions-nous que nous sommes loin de croire que ce serait le parti le plus avantageux à prendre, la vraie conduite à tenir. Ecoutons plutôt lord Strathcona. “ Je suis heureux, dit-il, que quelques-uns de ces énergiques et ingénieux Américains, qui ont jalonné les plaines des Etats-Unis de cités prospères, s’occupentr du développement du Canada. Plusieurs d’entre eux, me dit-on, sont à Londres, dans le but d’opérer des placements de capital britannique dans les possessions britanniques de l'Amérique du Nord. Nous applaudissons à leurs efforts, nous invitons les capitalistes américains à prendre les devants, s’ils le peuvent, dans le développement des ressources du Canada. Les mots Morgan et trusts ne nous font pas trembler. Nous

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ne craignons pas les combinaisons de capitaux. Au contraire, nous accueillons l'esprit d'entreprise et l'argent d'où qu'ils viennent.” Voilà, ce nous semble, la véritable attitude à prendre. Lord Strathcona s'adresse aux Américains ; mais ses paroles contiennent aussi un avis prudent pour ses compatriotes du Canada. Nous devons accueillir les forces qui peuvent nous venir de par delà nos frontières, mais nous devons les attendre dans r° bonne position stratégique, afin de rester, quoi qu'il arrive, maîtres ch: : nous.

U nous semble que nous pourrions nous mettre en position de tirer bon parti de ces forces nouvelles. Les troubles économiques qui existent ailleurs ne nous ont pas encore atteints. C’est là un précieux ayantage. La plupart des peuples ont, en ces matières, été pris en quelque sorte par surprise. 11 leur a fallu étudier les problèmes nouveaux en se débattant dans des conditions nouvelles. Les Canadiens se trouvent autrement situés. Ils ont pu voir et réfléchir avant d'être appelés à agir. C’est ainsi qu’autrefois les idées nouvelles en fait de science de gouvernement, qui en France et en Europe donnèrent lieu à de si violents bouleversements, plus sagement et plus graduellement appliquées au Carada, produisirent sans trouble de meilleurs résultats. De même, en ce moment, nous jouissons d’un instant de calme relatif, tandisque la crise économique sévit à l’état aigu dans presque tous les pays civilisés. Il est clair que nous avons le devoir de profiter de ce répit pour chercher d’avance une solution, et faire en sorte que la grande industrie, en s’implantant dans notre pays, n’asservisse pas notre peuple, ne lui fasse pas perdre le cachet que nous lui aimons, mais le laisse libre encore, tout en agrandissant le champ de son action, d'accomplir ses destinées par le moyen des institutions qu’il s’est donné an prix de longs et patients efforts.

Il est facile de dire que nous ne trouverons qu'en nous-mêmes les freins et les forces pondératrices dont nous avons besoin: facile aussi d'affirmer que nous ne les obtiendrons qu'au moyen de l’instructior industrielle généralement répandue et de sages lois réglementant l’industrie et tendant à la développer dans des conditions qui nous seraient favorables. Ces propositions sont évidentes. Mais chez nous tout est à faire, et que d’obstacles à vaincre pour arriver à de vraies réformes ! Qui donc mettra hache en bois; qui fera pour nous ce qu’on a fait pour les Magyars; qui organisera l'instruction industrielle; qui nous dotera de lois sages et efficaces pour résoudre le problème économique ? L’apathie publique, puis la question des déboursés sembleraient de prime abord des difficultés insurmontables, Nous espérons cependant qu’elles ne le sont pas réellement. Nous croyons que nos compatriotes voudront agir dès qu’ils auront compris. Donnons donc à ces questions toute la publi-

cité possible, C’est l'unique but de ce travail, comme son seul mérite est la sincérité. Mais qu’il soit discuté, combattu même, surtout par des Personnes autorisées et éclairées, ce sera alors la pierre, par elle-1-me froide et impuissante, qui, frappée par l'acier, produit l’étincelle,

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