‹ L'évolution économique dans la province de Québec [microforme]Chapitre 2 sur 7 · APTITUDE DES CANADIENS-FRANÇAIS POUR L’INDUSTR!E · texte numérisé non relu

APTITUDE DES CANADIENS-FRANÇAIS POUR L’INDUSTR!E

Avant d’aller plus loin, il ne sera peut-être pas inutile d'examiner brièvement cette question : Les Canadiens-français sont-ils aptes au haut commerce et à la grande industrie? Non pas que la réponse soit douteuæ pour ceux qui connaissent bien nos compatriotes d’origine française. Mais beaucoup de gens ont dit et répété que nous sommes inaptes aux choses commerciales et industrielles (unfit for business) ; et cette opinion, bien qu’inavouée, s’est accréditée dans plusieurs de nos collèges classiques, chose bien malheureuse. Nous comparant aux hommes d’affaires d’autres origines, dont la vieille prospérité faisait paraître encore plus pitoyables nos pénibles débuts, trop d’entre nous se sont dit : Eh! bien, renonçons-y, ce n’est évidemrhent pas notre vocation. Nous avons nous-même entendu des hommes qui auraient dû être éclairés raisonner ainsi et cela tout récemment.

Les circonstances ont voulu que même la science semblât être de complot pour accréditer cette fausse idée. Parkman, en fournissant des matériaux aux amateurs de folk-lore, est devenu la source, peut-être involontaire, de contes de plus en plus étonnants, si bien que nous ne sommes plus, aux yeux de beaucoup d’Américains, qu’un phénomène intéressant de fossilisation. Parkman discovered French Canada, s’écrie-t-on, et là-dessus on brode des romans, absolument comme on pourrait le faire sur les ruines de Pompeï ou de Babylone. D’autres font à notre sujet des découvertes en fait d'économie sociale. Vous êtes Français, disent-ils, Vorigine celtique et latine, de formation communautaire ; n’allez pas vous imaginer que vous pouvez faire ce que nous faisons; il se passera encore de longues années avant que vous soyiez capables de grandes entreprises industrielles. Cela cost d’autant plus grave que la science sociale, qui est nouvelle, a ébloui le monde par de brillantes théories basées sur des observations justes, mais évidemment encore imcomplètes. L’éminent fondateur de l’école déciarait lui-même qu’il n’avait pu complèter son étude des phénomènes sociaux contemporains. Ses continuateurs pas davantage. C’est une œuvre longue, lente, souvent à recommencer. Cette science est certainement appelée à rendre d'importants services, surtout lorsque les observations qui en forment la base seront complètes. Mais en attendant, nous pouvons voir par ce qui se passe sous nos yeux, sur notre continent, que certaines études

tn

[sou ’2rre] L'ÉVOLUTION ÉCONOMIQUE DE QUÉBEC 121

auraient besoin d’être révisées; celles qui regardent la race celtique en Amérique, par exemple. Certains écrivains pourraient constater que les montagnards celtes purs que nous décrit sir Walter Scott, vivant par clans, réfractaires au travail, méprisant le commerce et l’industrie, n’estimant que les professions de soldat et de brigand, sont devenus, tout à coup, dans les pays nouveaux où les poussaient la destruction de leur antique organisation sociale, de vaillants combattants dans l'arène industrielle et commerciale, Comme le Celte d’'Ecosse, son congénère d’Irlande, émigrant prolétaire et naïf, a subi en touchant le sol d'Amérique une transformation étonnante, Qui a voyagé aux Etats-Unis s’en aperçoit sans peine, Et cependant, si nous voulons bien y réfléchir, nous devrons conclure que la transformation du Celte d'Irlande et d’Ecosse est moins étonnante que celle de cette poignée de paysans français si Casaniers, si routiniers dans leur pays d’origine, qui surent ouvrir aux autres peuples la voie du nouveau continent, se tailler isolément, la hache à la main, dans la forêt vierge, des établissements durables, protéger leurs libertés, ct s’assimiler la const'tution britannique en contribuant à son perfectionnement.

L'explication n’est pas difficile, C’est qu’en fait d'anthropologie, il est un facteur qu’on ne trouve pas dans les autres sciences. Les lois physiques sont ici dominées par une autre loi. En étudiant l’homme et les aptitudes humaines, on ne saurait procéder comme dans l'étude des habitudes et ‘des instincts des animaux. Chez l’homme existent sans doute les caractères physiques et l'instinct, mais ce ne sont que des accessoires, Sous les haillons d’un chanteur ambulant brille la splendeur d’Homère, Ce corps d’ivrogne, mendiant, voleur, abject, contient la pensée de Maimon. Chaque homme a une âme immortelle, Donnez-lui la lumière, elle peut atteindre des hauteurs incalculables, Donc, en étudiant l’humanité, pas de règle absolue possible, si ce n’est celle-ci, que l’homme est essentiellement perfectible. Si certaines races ciucasiennes semblent rester inférieures, ce n’est pas à cause de leur infériorité inhérente, mais par suite des circonstances défavorables qui les entourent et que leur plus ou moins d’ignorance ou de faiblesse les empêche de dominer. Et c’est ici que l'utilité de la science sociale apparaît. En signalant les vraies causes de l’infériorité de certains groupes d’hommes, elle indique en même temps comment on peut les combattre et les faire disparaître.

La science sociale ainsi comprise viendra appuyer notre thèse. Elle constatera que l'arbuste transplanté dans un sol nouveau a amélioré ses fruits: que nous avons conservé les qualités de nos ancêtres tout en en acquérant d’autres qui nous sont Propres; que nous sommes un peuple primitif enfin, un peu comme ceux qui sortirent jadis des forêts de la

Germanie, pour se substituer à la puissance romaine, Nous avons leur intelligence, leur indépendance, leur audace. Nous avons déjà accompli beaucoup. En matière commerciale notamment, malgré notre infériorité apparente, l’histoire dira que nous avons remporté un succès réel en nous assurant même notre faible part, entravés et découragés que nous étions Par un groupe d’hommes qui désiraient conserver pour eux seuls un monopole lucratif; et qui y ont réussi pendant quelque temps, grâce aux influences puissantes dont ils disposaient en Angleterre, longtemps notre seul, aujourd’hui encore .notre principal marché. Si ces faits étaient connus on les tenait dans l’ombre. C'était le raisonnement du renard de la fable que le suivant, que nous faisait un vieux professeur. Le commerce, l’industrie, disait-il, sont des occupations matérielles ; nous, Canadiens-français, sommes faits pour quelque chose de plus noble; soyons cultivateurs comme Cincinnatus, orateurs comme Cicéron et Bossuet ; la charrue, la tribune, la chaire nous appellent ; laissons le gain matériel aux natures plus grossières. Peut-être fut-il un temps où ce sophisme pouvait servir, mais ce temps est passé, Les idées et les circonstances ont bien changé. Il est essentiel] maintenant de faire connaître les causes véritables de l’apparente infériorité industrielle et commerciale de nos compatriotes. Ce sera là un des travaux de Pazenir, travail nécessitant beaucoup de recherches et d’analyse, mais travail utile puisqu’il fera justice de certaines erreurs populaires. On comprendra alors qu’aucune race n’est plus apte que nous le sommes à la production de la richesse industrielle. Une race agricole dans un pays possédant des ressources industrielles naturelles, est celle qui peut développer ces ressources avec le plus d'avantage pour le pays et le plus d'intelligence. L'agriculture produit la richesse du premier degré, et l’industrie, du second. Des gradations insensibles rapprochent ces deux professions, surtout de nos jours. Les économistes signalent à l’appui de cette proposition la transformation de la Hongrie, qui, il y a peu d’années, était exclusivement agricole, et qui maintenant possède une population industrielle considérable. On y dépense annuellement plus d’un demi-million de dollars pour l’enseignement industriel, à part les encouragements prodigués aux industries. (Voir l’Economiste français.) Quant à la noblesse du but, elle est sans égale, puisque travailler aujourd'hui au développement industriel des Canadiens-français c’est travailler au salut de tout un peuple, c’est continuer la mission de nos devanciers, c’est faire œuvre non seulement utile, mais tellement essentielle et obligatoire qu’y manquer serait autipatriotique.

Les limites imposées à ce travail ne nous permettent pas de faire une longue étude de la question. C’est tout au plus si nous pouvons en indiquer le canevas: dire en quelques mots pourquoi nous croyons que

Page 1