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[Boucugrre] L'ÉVOLUTION ÉCONOMIQUE DE QUÉBEC 123
nos compatriotes de la province de Québec ont tout ce qu’il faut pour réussir dans toute entreprise industrielle raisonnable et sagement conçue. Les circonstances ont voulu que jusqu’à présent la plus grande somme de leur énergie fût dirigée vers d’autres voies. Aujourd’hui que l’évolution économique les pousse vers la carrière de la grande industrie, pourquoi y seraient-ils moins aptes que les Anglo-saxons, les Ecossais, les Irlandais ? L'histoire nous enseigne que c’est en France que la grande industrie a pris naissance et qu’elle s’est d’abord développée, pour se répandre ensuite en Europe par des essaims français sortis de leur pays.” Les Français les premiers, croyons-nous, conçurent l’idée des grandes compagnies de commerce colonial, laquelle, en Angleterre, contribua si puissamment à la grandeur de l’empire colonial britannique. Car, comme les Romains, les Anglais ont su comprendre et s'approprier les grandes idées qui transforment le monde. Ce sont les lois françaises qui, aujourd’hui encore, forment la base du code commercial de l’univers, nous disent les économistes. “Le génie de Colbert, dit Luigi Cossa,? conçut une œuvre grandiose, et il eut la volonté ferme de l'atteindre. Il ne s’en tint pas aux expédients mesquins de ses prédécesseurs.
+ Test facile de comprendre pourquoi Walpole et Pitt (aîné) en Angleterre, Frédéric-Guillaume Ier et Frédéric LI de Prusse, Joseph IT d’Autriche et Pierre-le-Grand, en Russie, ont essayé, rarement avec la même habileté et par suite avec un succès varié, de suivre les traces de Colbert.” Et au siècle dernier, malgré la Révolution, des guerres et des convulsions politiques incessantes, la France industrielle affaiblie n’a cependant pas succombé. Elle tend au contraire à se relever, malgré des causes de faiblesse nationale que nous connaissons tous et qui n’existent pas chez les Canadiens-français.
Nous avons en germe les qualités maîtresses de deux grands peuples, de celui dont nous sortons et de celui sous le drapeau duquel nous avons grandi. Nous sommes quelquefois routiniers dans nos campagnes, tout comme les cultivateurs d’Angleterre, du reste. Mais lorsqu'on nous a montré comment nous pouvions améliorer nos cultures, nous nous sommes lancés avec audace dans la voie nouvelle qu’on nous indiquait. Nous avons longt:mps manifesté une tendance trop prononcée vers les professions libérales et la politique. Cela tient à une habitude contractée au cours de nos longues luttes constitutionnelles, alors que le titre d'avocat et de tribun n’étaient point une vaine parure, mais supposaient une vraie mission patriotique. Aujourd’hui cela n’est plus qu’un préjugé qui tend à disparaître, et “l’avocat” n’est plus le demi-dieu d’autre-
* Histoire de Jacquard, par Lamartine, ? Histoire des Doctrines économiques, traduction A. Deschamps, p. 224.
fois. Nous semblons présentement trop portés vers les positions inférieures, le travail à gages. 1] n’y a rien là qui doive surprendre, si nous tenons compte des nombreux obstacles apportés à la colonisation et de l’absence presque absolue d'instruction technique dans notre pays. “ L'absence d’écoles professionnelles ou d'application scientifique, dit le regretté Arthur Buies dans son ouvrage La Province de Québec, a longtemps empêché les Canadiens-français de connaître et d’apprécier à leur valeur véritable les ressources étonnantes de leur pays: qu’ils réussissent enfin à avoir des écoles de cette nature, qu’ils puissent enfin ouvrir le grand livre des sciences appliquées, eux qui sont si singulièrement bien doués et si ingénieux en ce qui concerne l'intelligence et l’emploi des forces et des inventions mécaniques, et l'on peut assurer qu’ils se feront et garderont une large place dans les conditions futures des populations nord-américaines.” Ceux qui ont pu observer nos compatriotes dans les centres indusiriels savent combien ces paroles son vraies. Recueillir en un faisceau une multitude des faits tendant à prouver combien nos compatriotes sont aptes à la grande industrie, voilà encore un travail nécessaire à faire; travail relativement facile, car ces faits abondent, mais qui fera ouvrir de grands yeux à bien des gens.
Déjà ce jour qu’appelait Buies commence à poindre. Ouvrez les journaux, ces photographies de Pesprit public, vous y trouverez la claire manifestation d’une ambition réveillée, d’une force nouvelle qu’il faut sans retard canaliser et diriger. Vers quel but ? Ici nous trouvons un terrain tout préparé où il ne s’agit que de jeter la semence. Depuis bien des générations, ces hommes défrichent dans la forêt, ils connaissent mieux que qui que ce soit toutes les essences forestières et les conditions de la vie des bois. (C’est donc vers les industries des bois et vers les industries accessoires qu'il faut surtout les diriger. Ces industries leur sont en partie connues, Mettons-les en mesure de les exploiter scientifiquement, de les transformer en grandes industries et nous ne forcerons pas la nature, nous ne ferons qu’aider à compléter l’évolution. Cette évolution se produirait peut-être d’elle-même par la force des choses, mais elle serait relativement lente. Malheureusement, à notre époque et situés comme nous le sommes, nous n’avons guère le temps d'attendre. Il faut nous hâter si nous ne voulons pas qu’on nous dévance. Or, nous savons qu’il nous reste beaucoup à faire pour compléter l’évolution.
Msis nous touchons ici à une autre partie de notre sujet. Contentons-nous pour le moment d’examiner ces considérations à la lumière du sens Commun. Nous croyons qu’une conclusion s’impose, c’est que nos compatriotes de la province de Québec ne sont pas moins aptes à l’indus-
trie que les autres races du continent et que, bien instruits et dirigés, ils
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obtiendront des résultats qui étonneront tout le monde et eux-mêmes des premiers.